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ALINE ET VALCOUR,

ou

LE ROMAN PHILOSOPHIQUE.

par

D.A.F. DE SADE


* * * * *


TOME PREMIER.

PREMIÈRE PARTIE.




[Illustration: J'étais le seul coupable, hélas!
c'était à moi de succomber.]


* * * * *


ALINE ET VALCOUR,

ou

LE ROMAN PHILOSOPHIQUE.

Écrit à la Bastille un an avant la Révolution de France

ORNÉ DE SEIZE GRAVURES.

1795.


* * * * *


Nam veluti pueris absinthia tetra medentes,
Cum dare conantur prius oras pocula circum
Contingunt mellis dulci flavoque liquore,
Ut puerum aetas improvida ludificetur
Labrorum tenus; interea perpotet amarum
Absinthy laticem deceptaque non capiatur,
Sed potius tali tacta recreata valescat.

Luc. Lib. 4.

* * * * *


AVIS DE L'ÉDITEUR.


C'est avec raison que l'on peut regarder la collection de ces lettres
comme un des plus piquans ouvrages qui ait paru depuis longtems; jamais,
on peut le dire, des contrastes aussi singuliers ne furent tracés par le
même pinceau, et si la vertu s'y fait adorer par la manière intéressante
et vraie dont elle est présentée, assurément les couleurs effroyables
dont on s'est servi pour peindre le vice ne manqueront pas de le faire
détester; il est difficile de le mettre en scène sous une plus
effroyable phisionomie. De l'assemblage de tant de différens caractères,
sans cesse aux prises les uns avec les autres, devaient résulter des
aventures inouïes; aussi pouvons-nous assurer qu'aucune anecdotes
réelles ..., qu'aucun mémoires, qu'aucun romans, n'en contient de plus
singulières, et nulle part, sans doute, on ne verra l'intérêt croître,
et se soutenir, avec autan d'adresse et de chaleur. Ceux qui aiment les
voyages trouveront à se satisfaire, et l'on peut les assurer que rien
n'est exact comme les deux différens tours du monde, fait en sens
contraires par _Sainville_ et par _Léonore_. Personne n'est encore
parvenu au royaume de _Butua_, situé au centre de l'Afrique; notre
auteur seul a pénétré dans ces climats barbares: ici ce n'est plus un
roman, ce sont les notes d'un voyageur exact, instruit, et qui ne
raconte que ce qu'il a vu; si par des fictions plus agréables il veut à
_Tamoé_ consoler ses lecteurs des cruelles vérités qu'il a été obligé de
peindre à _Butua_, doit-on lui en savoir mauvais gré! Nous ne voyons
qu'une chose de malheureuse à cela, c'est que tout ce qu'il y a de plus
affreux soit dans la nature, et que ce ne soit que dans le pays des
chimères que se trouve seulement le juste et le bon. Quoiqu'il en soit,
le contraste de ces deux gouvernemens plaira sans doute, et nous sommes
bien parfaitement convaincus de l'intérêt qu'il doit produire. Nous
attendons le même effet de la liaison de tous les personnages établis
dans ces lettres, et du rapport, plein d'art, que les uns ont avec les
autres; malgré leur étonnante disproportion. Leurs principes devaient
être opposés comme leur phisionomie, et si l'on s'est permis d'en
établir de bien forts, cela n'a jamais été que pour faire voir avec quel
ascendant, et en même-tems avec quelle facilité le langage de la vertu
pulvérise toujours les sophismes du libertinage et de l'impiété. L'idée
d'adoucir, et quelques discours et quelques nuances, s'est plus d'une
fois présentée, nous en convenons; mais l'aurions-nous pu sans
affaiblir? Ah! quelque prononcé que soit le vice, il n'est jamais à
craindre que pour ses sectateurs, et s'il triomphe il n'en fait que plus
d'horreur à la vertu: rien n'est dangereux comme d'en adoucir les
teintes; c'est le faire aimer que de le peindre à la manière de
Crébillon, et manquer par conséquent le but moral que tout honnête homme
doit se proposer en écrivant.

Ce que cet ouvrage à de singulier encore, c'est d'avoir été fait à la
bastille. La manière dont, écrasé par le despotisme ministériel, notre
auteur prévoyait la révolution, est fort extraordinaire, et doit jeter
sur son ouvrage une nuance d'intérêt bien vive. Avec tant de droit à
exciter la curiosité du public, avec un style pur, toujours fleuri, par
tout original; avec la réunion dans le même ouvrage de trois genres:
_comique, sentimental et érotique_; nous sommes bien sûrs que cette
édition va nous être enlevée sur-le-champ; demandée de toutes parts,
parce qu'on connaît la plume de l'auteur; à peine en pourrons nous
répandre à Paris, et nous sentons déjà le regret de ne l'avoir pas
multipliée d'avantage. Nous exhortons ceux qui n'auront pu s'en procurer
des exemplaires à prendre un peu de patience, la seconde édition est
déjà sous nos presses.

Cependant nous aurons des critiques, des contradicteurs et des ennemis,
nous n'en doutons pas;

_C'est un danger d'aimer les hommes,_
_C'est un tort de les éclairer._

Tan pis pour ceux qui condamneront cet ouvrage, et qui ne sentiront pas
dans quel esprit il a été fait: esclaves des préjugés et de l'habitude,
ils feront voir que rien n'agit en eux que l'opinion, et que le flambeau
de la philosophie ne luira jamais à leurs yeux.


* * * * *


ESSENTIEL A LIRE.


_L'auteur croit devoir prévenir qu'ayant cédé son manuscrit lorsqu'il
sortit de la Bastille, il a été par ce moyen hors d'état de le
retoucher; comment d'après cet inconvénient, l'ouvrage écrit depuis sept
ans, pourrait-il être à_ l'ordre du jour_? Il prie donc ses lecteurs de
se reporter à l'époque où il a été composé, et ils y trouveront alors
des choses bien extraordinaires; il les invite également à ne le juger
qu'après l'avoir bien exactement lu d'un bout à l'autre; ce n'est ni sur
la phisionomie de tel ou tel personnage, ni sur tel ou tel système
isolé, qu on peut asseoir son opinion sur un livre de ce genre; l'homme
impartial et juste ne prononcera jamais que sur l'ensemble._


* * * * *


ALINE ET VALCOUR.


* * * * *


LETTRE PREMIÈRE.

_Déterville à Valcour_.


Paris, 3 Juin 1778.

Nous soupâmes hier, Eugénie et moi, chez ta divinité, mon cher
Valcour.... Que faisais-tu?... Est-ce jalousie?... Est-ce bouderie?...
Est-ce crainte?... Ton absence fut pour nous une énigme, qu'Aline ne put
ou ne voulut pas nous expliquer, et dont nous eûmes bien de la peine à
comprendre le mot. J'allais demander de tes nouvelles, quand deux grands
yeux bleus respirant à la fois l'amour et la décence, vinrent se fixer
sur les miens, et m'avertir de feindre.... Je me tus; peu après je
m'approchai; je voulus demander raison du mystère. Un soupir et un signe
de tête furent les seules réponses que j'obtins. Eugénie ne fut pas plus
heureuse; nous ne pressâmes plus; mais madame de Blamont soupira, et je
l'entendis: c'est une mère délicieuse que cette femme, mon ami; je doute
qu'il soit possible d'avoir plus d'esprit, une âme plus sensible, autant
de grâces, dans les manières, autant d'aménité dans les moeurs. Il est
bien rare qu'avec autant de connaissances, on soit en même-tems si
aimable. J'ai presque toujours remarqué que les femmes instruites ont
dans le monde une certaine rudesse, une sorte d'apprêt qui fait acheter
cher le plaisir de leur société. Il semble qu'elles ne veuillent avoir
de l'esprit que dans leur cabinet, ou que n'en trouvant jamais assez
dans ceux qui les entourent, elles ne daignent pas s'abaisser, jusqu'à
montrer celui qu'elles possèdent.

Mais combien est différente de ce portrait l'adorable mère de ton Aline!
En vérité, je ne m'étonnerais pas qu'une telle femme, quoi-qu'âgée de
trente-six ans, fît encore de grandes passions.

Pour M. de Blamont, pour cet indigne époux d'une trop digne femme, il
fut tranchant, systématique, et bourru comme s'il eût siégé sur les
fleurs de lys; il se déchaîna contre la tolérance, fit l'apologie de la
torture, nous parla avec une sorte de jouissance d'un malheureux que ses
confrères et lui faisaient rouer le lendemain; nous assura que l'homme
était méchant par nature, qu'il n'était rien qu'on ne dût faire pour
l'enchaîner; que la crainte était le plus puissant ressort des
monarchies, et qu'un tribunal chargé de recevoir des délations, était un
chef-d'oeuvre de politique. Ensuite il nous entretint d'une terre qu'il
venait d'acheter, de la sublimité de ses droits, et sur-tout du projet
qu'il a d'y rassembler une ménagerie, dont je te réponds bien qu'il sera
la plus méchante bête.

Il arriva, quelques minutes avant de servir, une autre espèce d'individu
court et quarré, l'échine ornée d'un juste-au-corps de drap olive, sur
lequel régnait, du haut en bas, une broderie large de huit pouces, dont
le dessin me parut être celui que Clovis avait sur son manteau royal. Ce
petit homme possédait un fort grand pied affublé sur de hauts talons, au
moyen desquels s'appuyaient deux jambes énormes. En cherchant à
rencontrer sa taille, on ne trouvait qu'un ventre; désirait-on une idée
de sa tête? on n'apercevait qu'une perruque et une cravate, du milieu
desquelles s'échappait, de tems à autre, un fausset discordant qui
laissait à soupçonner si le gosier dont il émanait, était effectivement
celui d'un humain, ou d'une vieille perruche. Ce ridicule mortel
absolument conforme à l'esquisse que j'en trace, se fit annoncer M.
d'Olbourg. Un bouton de rose qu'Aline, au même instant, jetait à
Eugénie, vint troubler malheureusement les loix de l'équilibre que
s'était imposées le personnage, pour en déduire sa révérence d'entrée.
Il heurta le bouton de rose, et définitivement nous arriva par la tête.
Ce choc inattendu, cet ébranlement subit des masses, avait un peu
dérangé les attraits factices; la cravate vola d'un côté, la perruque de
l'autre, et le malheureux ainsi répandu et dégarni, excita dans ma folle
Eugénie une attaque de rire à tel point spasmodique, qu'on fut obligé de
l'emporter dans un cabinet voisin où je crus qu'elle s'évanouirait....
Aline se contint; le Président se fâcha; M.



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