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Text on one page: Few Medium Many
le fossoyeur arrive, on ferme l'église, et nous voilà à
l'ouvrage. L'endroit était mentionné sur les registres; il y avait
d'ailleurs une inscription sur le cercueil; nous ne nous trompâmes
point. On enlève un petit coffret de plomb où devait être déposé le
corps de _Claire_: et l'examen des ossemens fait avec la plus extrême
exactitude, nous offre les débris d'un chien, dont la tête encore
conservée, prouve la fraude évidemment. Le curé tressaillit, se
remettant néanmoins tout de suite, et reprenant le flegme d'un honnête
homme qu'on a dupé, mais qui est incapable d'avoir, en part à une telle
ruse, il me proposa de faire jeter ces restes d'animaux, je m'y opposai,
et l'ayant convaincu de la nécessité de tout rétablir, dès que nous
agissions en secret, nous y travaillâmes sur le champ; on remit la
caisse à sa place; il imposa silence à son homme, et nous rentrâmes au
presbytère.--Monsieur, me dit le curé au bout d'un instant, quoique vous
en puissiez dire, je pourrais passer pour coupable dans cette
aventure-ci; ma justification devient essentielle;--nullement,
répondis-je, nous connaissons les malfaiteurs; il s'en faut bien que
vous soyez soupçonné, je vous l'ai certifié,.je vous le confirme encore.
Et je lui dis alors que la nourrice et le père étaient les seuls auteurs
de la supposition; que le second niait, et qu'il s'agissait d'interroger
la nourrice.--Son nom?--Claudine Dupuis;--Claudine? elle est pleine de
vie; elle loge ici près, nous sauvons tout.--Envoyez-la prendre,
Monsieur, que la douceur et l'aménité règnent dans les questions que
nous allons lui faire, et que le plus inviolable silence les
enveloppe.--Claudine arriva; c'était une grosse paysanne très-fraîche,
d'environ quarante ans, et veuve depuis quatre.--Qui y a ti, monseu le
curé,--dit-elle gayement? _le curé_. Asseyez-vous, Claudine, nous avons
quelques questions sérieuses à vous faire, et dont les réponses, si
elles sont justes--pourront-vous valoir une récompense. _Claudine_. Eune
racompense, tamieu, tamieu, jons bin besoin d'argent; ah! qu'on d'raison
eddir q'eune maison où gnia pu d'homme, es zun cor sans âme; jarni,
edpui quel miun zé mort, jen fsons pu rïan. _Le curé_. Vous
rappelez-vous, Claudine, d'avoir nourri trois semaines, il y a seize
ans, une petite fille nommée _Claire_, appartenant à monsieur le
président de Blamont? _Claudine_. Oui da, j'men souvian, a mouru
dcoliques la pau enfant; al était gentille comme tout pardiu on vous
paya un service comm' si c'eut été l'enfant d'un prince, et vous
l'enterrâtes là dans vot aglise, tout findret dla chapelle dla Viarge, y
m'en souvient comme d'hier. _Le curé_. Savez-vous ce qu'on dit Claudine?
_Claudine_. è qué qu'on dit monseu l'curé? _Le curé_. On prétend que cet
enfant-là n'est pas mort. _Claudine_. Pardine y s'peui bin qu'a soit
rasucité; not seigneur l'a bin été, n'gnia rien d'impossibe à Dieu. _Le
curé_. Non, ce n'est pas là ce que je veux dire; on vous soupçonne de
quelque supercherie. _Claudine_. Moi? eh queuque j'aurions donc gagné à
cela? mais voyais donc un peu c'qu'cest q'les mauvaises langues, n'me
serais-je pas fait tort à moi-même, en fsant cqu'vous dit là. _Le curé_.
Mais si vous en aviez été bien payée. _Claudine_. Eh q'non, eh q'non
j'en mangeons pas d'ce pain-là, ah pardine oui et pis, s'fair pande
après.--Je te supprime ici le reste du dialogue, quoique très-long
encore. Le fait est que jamais Claudine n'avouât rien dans cette
première visite; et' que tout ce que nous pûmes obtenir d'elle, ne
voulant point encore la convaincre par les faits, fut de se retirer sans
colère, et sur-tout avec la promesse de ne rien dire de ce qui venait de
se passer. Partez, monsieur, me dit le curé, dès qu'elle fut sortie, je
vous réponds de tout approfondir avec cette femme. Il faut que je la
voie seule, votre présence la gêne. Laissez-moi une adresse, je vous
écrirai dès que j'aurai su quelque chose, et vous vous rendrez ici pour
recevoir ses dernières réponses. Reconnaissant dans cet homme, et de la
sincérité et de l'envie de m'obliger, je consentis à ses arrangemens,
lui laissai l'adresse d'un ami, et m'en revins attendre de ses
nouvelles, avec la ferme résolution de pousser vivement l'affaire, s'il
ne m'écrivait pas bientôt.

Le cinquième jour je commençais à m'impatienter, lorsque mon ami
m'envoya une lettre qu'il venait de recevoir pour moi, par laquelle le
curé m'invitait à venir dîner chez lui le lendemain, pour y apprendre,
de la bouche même de Claudine, des événemens très-extraordinaires, et
que j'étais bien loin de soupçonner.

Ce n'est pas sans peine, me dit cet honnête homme, dés qu'il m'aperçut,
ce n'est pas sans promesse, et même sans un peu de rigueur, que je suis
parvenu à tout découvrir; mais, enfin, nous tenons le secret, et vous
allez en être instruit.--Monsieur, répondis-je, vos engagemens seront
remplis; toutes les récompenses que vous avez pu promettre seront
acquittées; mais quelques mystérieuse, que doivent être nos opérations,
quelque certitude que je puisse vous donner qu'une telle cause ne sera
jamais jugée, il faut pourtant qu'à tout événement les plus sages
précautions soient prises; ainsi, jetez les yeux sur deux de vos
paroissiens, gens notables, discrets et bien famés, que nous placerons,
si vous le voulez bien, près du lieu où nous allons entendre Claudine,
afin qu'ils puissent certifier ses aveux au besoin.--Je n'y vois point
d'inconvéniens, me dit le curé, et dans l'instant il envoya prendre deux
fermiers, dont il étoit sûr, leur fit jurer le secret et les cacha
derrière un rideau de l'autre côté duquel fut placé la chaise destinée à
Claudine; elle arriva, et le pasteur l'ayant engagée à répéter les mêmes
choses qu'elle lui avait dites; elle convint devant moi des trois faits
suivans:

1°. Que, monsieur de Blamont s'était transporté chez elle le 13 août,
surveille de la prétendue mort de _Claire_, et lui avait dit qu'il
destinait à cette fille un sort des plus avantageux; mais qu'il avait à
faire à une femme pi grièche, qui se déclarait contre l'établissement
qu'il projetait pour cet enfant, parce qu'il s'agissait d'aller aux
indes; que ne voulant, ni faire perdre à sa fille le riche mariage qu'il
lui destinait, ni heurter de front les volontés de sa femme, il avait
imaginé de faire passer cette petite fille pour morte, de l'élever
secrètement loin de Paris, et de ne déclarer la fraude à sa femme que
quand la jeune personne serait mariée; mais que le consentement de la
nourrice était nécessaire à la réussite de son projet; qu'il lui
demandait donc avec instance de ne pas s'opposer à une légère ruse, dont
il ne devait résulter qu'un bien; que, elle, ne voyant rien à cela
contre sa conscience, avait consenti à répandre le faux bruit de la mort
de cette _Claire_, moyennant que le président la dédommagerait, ce qu'il
avait fait sur-le-champ, par un présent de cinquante louis, et que dès
le lendemain elle avait tout préparé pour le succès de la feinte.

2°. Qu'ayant mûrement réfléchi toute la journée du quatorze, au sort
heureux dont le président lui avait dit que devait jouir la petite
_Claire_, et sa fille à elle Claudine, se trouvant d'une ressemblance
très-singulière avec celle du président, elle avait imaginée de mettre
l'une a la place de l'autre, afin de faire le bonheur de sa fille; qu'en
conséquence de cette résolution, elle avait préparée les deux ruses
à-la-fois; qu'elle avait mis sa petite fille dans le berceau de
_Claire_; qu'elle avait envoyée _Claire_ comme son enfant chez une de
ses voisines, en prétextant que le mauvais air était dans sa maison, et
qu'elle n'y voulait pas exposer sa fille; que cette première scène
arrangée, elle s'était occupée de l'autre; qu'elle avait publié la
maladie de la fille de monsieur de Blamont, et peu-après sa mort;
qu'elle avait mis le cadavre d'un chien dans une boîte de plomb devant
le président même, accouru de Paris sur la nouvelle de la maladie de sa
fille; que le service s'était fait, en conséquence, à la paroisse, et
que monsieur de Blamont trompé comme il avait voulu tromper les autres,
avait emmené dès le soir même la fille de Claudine au lieu de la sienne.

3°. Que, se trouvant encore tout son lait, elle avait sollicité des
nourritures, et que huit jours après l'événement, dont il vient d'être
question, madame la comtesse de Kerneuil, venue de Bretagne à Paris,
pour recueillir une succession essentielle où sa présence était plus
nécessaire que celle de son mari, était accouchée d'une fille presqu'en
arrivant; que cette fille, confiée aux soins de l'accoucheur, qui
protégeait Claudine, avait été conduite dès le lendemain chez cette
Claudine, pour y être nourrie avec le plus grand soin; cet enfant établi
au Pré-Saint-Gervais y avait reçu une seule fois la visite de sa mère;
laquelle obligée de repartir fort vite pour Rennes, avait vivement
recommandé sa fille à Claudine, assurant qu'elle enverrait sans faute,
une voiture et une femme à elle, reprendre cette petite dans deux ans,
avec une forte récompense à la nourrice. Mais qu'au bout de trois mois
cette .petite fille, nommée Elisabeth, était morte, et qu'elle,
Claudine, pour ne pas manquer la récompense promise; très-peu attachée à
la petite _Claire_ qui lui restait du président de Blamont, elle avait
fait une nouvelle fourberie, quand la femme de madame la comtesse de
Kerneuil était venue; qu'alors elle avait mis Claire à la place
d'Elisabeth, et avait publié que c'était sa fille qu'elle avait perdue;
qu'elle avait soutenue cette fraude essentielle au maintien des autres,
envers le curé même, à qui elle avait fait enterrer Elisabeth de
Kerneuil, sous le nom de sa fille.

Ces expositions, comme tu le vois mon cher Déterville, établissent donc
l'existence, présente ou passée, de trois enfans. 1°. Claire de
Blamont, crue morte, et réellement mise à la place d'Elisabeth de
Kerneuil, devant exister à Rennes aujourd'hui sous ce nom. Voilà où est
la fille de madame de Blamont.

2°. Jeanne Dupuis, fille de Claudine, enlevée par le président,
élevée à Berceuil, sous le nom de Sophie, existante maintenant à
Vertfeuille.

3°. Et, enfin, Elisabeth de Kerneuil, très-effectivement morte à
trois mois chez Claudine, et enterrée dans la paroisse du
Pré-Saint-Gervais, sous le nom de la fille de Claudine....



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