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Text on one page: Few Medium Many
Le
démoniaque Jousse, par exemple, l'un des plus fameux de la bande, a
prouvé invinciblement, que moins il y avait de preuves pour condamner un
homme à mort, plus il était certain que cet homme la méritait.--Je le
demande, quel est le plus coupable envers l'humanité, ou de Cartouche,
ou d'un insigne coquin, capable d'écrire des horreurs aussi dangereuses,
et qui viennent d'être depuis quelque tems si criminellement exécutées.
_Note de l'Éditeur_.]


* * * * *


LETTRE XXVII.

_Madame de Blamont à Valcour_.


Vertfeuil, ce 28 septembre.

Que de variations! que de choses! il semble que le ciel ne m'ait donné
un coeur sensible que pour l'éprouver par les plus rudes combats.... Je
serais bien plus heureuse si je ne sentais rien. Que je suis loin de
croire à présent qu'une âme tendre soit un des plus beaux dons de la
nature; elle ne nous l'a donnée que pour notre tourment.... Que dis-je?
et quel blasphème osais-je proférer! N'est-ce pas une injustice à moi,
que de prétendre à un bonheur sans mélange? En existe-t-il sous le
ciel?... La chose du monde la plus simple, est d'être née pour les
revers. Ne sommes-nous pas ici-bas, comme des joueurs autour d'une
table?... La fortune favorise-t-elle tous ceux qui s'y trouvent? et de
quel droit osent l'accuser ceux qui sèment leur or, au-lieu d'en
recueillir? Il y a une somme à-peu-près égale de biens ou de maux,
suspendue sur nos têtes, par la main même de l'Eternel; mais il est
indifférent sur qui elle tombe; je pouvais être heureuse, comme je suis
infortunée; c'est l'affaire du hasard, et le plus grand de tous les
torts est de se plaindre.... Eh! s'imagine-t-on d'ailleurs qu'il n'y ait
pas quelque jouissance ... même dans l'excès du malheur; à force
d'aiguiser notre âme, il en augmente la sensibilité; ses impressions sur
elle, en développant d'une manière plus énergique toutes les manières de
sentir, lui font éprouver des plaisirs inconnus à ces êtres froids,
assez malheureux pour n'avoir jamais vécu que dans le calme et dans la
prospérité; il y a des larmes si douces dans nos situations, ces momens,
mon ami, ces instans délicieux, où l'on fuit l'univers, où l'on
s'enfonce dans un autre obscur, ou dans le plus épais d'un bois pour y
pleurer tout à son aise ... ou l'on se replie sous tous les sens de son
malheur, ou l'on se rappelle tout ce qui l'agrave, ou l'on prévoit tout
ce qui va l'accroître, ou l'on s'en abreuve, ou l'on s'en repaît.... Ces
tendres souvenirs des jours de notre enfance, où l'on ne les connaissait
point encore, ces longues et pénibles réminiscences sur les divers
événemens qui nous y ont plongé, ces sombres craintes de le sentir nous
accompagner jusqu'à la mort ... de voir ouvrir notre cercueil par les
mains livides de l'infortune ... et près de tout cela, cet espoir si
doux d'un Dieu consolateur, aux pieds duquel vont se sécher nos larmes,
et commencer toutes nos joies ... quoi, mon ami, tout cela ne sont pas
des voluptés? Ah! ce sont celles d'une âme douce; ce sont celles d'un
coeur délicat; laissez-moi-les goûter un instant avec vous.

Sacrifiée bien jeune[8] à un époux qui n'avait rien pour me plaire, et
que je connaissais à peine[9], je n'en formai pas moins, dans le fond
de mon âme, le plan des plus rigoureux devoirs.... Dieu sait si je les
enfreignis jamais ... Je vis mes égards payés par des duretés, mes
attentions par des brusqueries, ma fidélité par des crimes, ma
soumission par des horreurs.

Hélas! je me crus seule coupable; je ne m'en pris qu'à moi de n'être pas
aimée, malgré les louanges dont j'étais enivrées chaque jour; j'aimais
mieux me croire des défauts ou des torts, que de supposer mon époux
injuste: et contente d'avoir obtenu dans mon sein des preuves de son
estime, si ce n'en était pas de son amour, tous mes sentimens se
portèrent dès-lors sur ces gages sacrés.... Eh bien! me disais-je, je
serai l'amie de mes enfans, puisque je n'ai pas été assez heureuse pour
être celle de mon époux; ils me consoleront de ses duretés, et je
trouverai dans leurs bras la félicité qu'on m'enlève. Que de projets ne
formé-je pas dès-lors pour la leur! je n'apaisais mes maux que par ces
idées; elles seules parvenaient à fermer mes paupières, je ne
m'endormais paisiblement qu'avec elles.... Je ne voyais plus de revers
dès que je croyais avoir trouvé ce qui devait rendre heureux mes enfans.
Le ciel ne voulait pas, mon ami, que ce fût encore là pour moi la source
du bonheur; j'eus deux filles, l'une m'est ravie au berceau; je la
retrouve quand je ne peux jamais la revoir.... On veut que l'autre soit
aussi malheureuse que moi; et qui ... qui m'assaillit de tous ces maux?
qui me fait avaler, jusqu'à la lie, la coupe amère de l'infortune? celui
que j'ai toujours respecté ... chéri; celui que l'on m'avait donné pour
être le soutien de mes jours, et qui n'en a jamais été que le
destructeur ... celui qui s'est tout permis envers moi ... envers moi
qui aurais mieux aimé perdre la vie que de lui manquer en quoi que ce
fût.... Celui que je regardais comme mon père après la perte du mien....
Comme mon ami ... comme mon époux, et qui n'était que mon tyran et mon
persécuteur.

Allons, je me tais, Valcour.... Je me tais, vous pleurez en me lisant,
je le vois, je veux bien mêler mes larmes aux vôtres, mon ami, mais je
ne veux pas vous en faire répandre que ma main ne puisse essuyer.... Oh!
comme nous eussions été heureux cependant .... Vous ... Mon Aline.... Et
moi, quels jours sereins et purs eussent été filés pour tous trois....
Avec quel calme je serai arrivée près de vous, aux bornes de ma vie! ma
vieillesse n'eut été qu'un printemps, les yeux fermés par la tendre main
de l'amitié, je me serais plongée dans le cercueil avec la tranquillité
du bonheur, au lieu de cela j'y descendrai seule, nul ami ne daignera
m'y soutenir, je n'en aurai plus au bord de mon tombeau.... Eh bien!
voyez comme je retombe malgré tout dans le sombre que je veux éviter....
Non ... j'arrêterais en vain la source de mes pleurs, elles coulent
malgré moi.... Mille nouvelles idées me tourmentent.... Si vous êtes
malheureux, c'est ma faute, je ne devais pas laisser naître en vous une
passion que je ne pouvais couronner; je ne devais vous laisser connaître
ni Aline, ni sa triste mère; aujourd'hui nous aurions tous bien des
chagrins de moins, et l'on ne se console jamais de ceux qu'on donne aux
autres.... Mais tout n'est pas désespéré; non Valcour, tout ne l'est
pas, recevez encore un peu d'espoir de votre bonne et sincère amie, de
celle qui désirerait avec tant d'ardeur, mériter ce titre avec vous....
Non Valcour, tout n'est pas perdu.... Ce barbare époux peut réfléchir,
ce monstre qui le suit partout, et qui vous persécute avec tant de
furie, sentira peut-être qu'aucuns des plaisirs qu'il espère ne peuvent
se rencontrer avec celle qui n'a pour lui que de la haine; j'ai besoin
de le penser et de le croire; l'illusion est à l'infortune, comme le
miel dont en frotte les bords du vase rempli de l'absinthe salutaire
présentée à l'enfant, on le trompe, mais l'erreur est douce.

Comme il m'a abusé cet homme.... Je le croyais, on se livre si vite à ce
qu'on désire! le malheureux qui fait naufrage saisit avec tant
d'empressement le bras qu'on lui tend pour le sauver.... Peut-il
imaginer que c'est pour le repousser dans l'abyme!... Hélas! vous avez
bien raison, il me trompait autant qu'il était en lui, il devait croire
Sophie, sa fille, rien ne pouvait l'en dissuader, et ce n'est pas dans
de tels coeurs que la nature fait des miracles.... Il la croyait telle,
et il jurait qu'elle ne l'était pas, le crime est donc dans son entier,
et ce que j'ai obtenu de sa fausseté, n'est donc plus que le fruit de sa
honte.... Ce sentiment mène au dépit, et le dépit a tout dans de telles
âmes.... Quoiqu'il en soit j'ai des parens, je n'en suis point
abandonnée.... Je me jetterai dans leurs bras, ils me sauveront, je les
implorerai pour mon Aline et pour moi, ils ne voudront pas nous perdre
toutes deux.... Mais changeons de propos. Valcour, laissez-moi vous
rendre compte des projets et de mes démarches, car avec ce langage de la
plainte mon coeur s'altère à tout instant.

Vous imaginez bien que je n'ai pu tenir à l'envie de savoir au plutôt
des nouvelles d'_Elisabeth de Kerneuil_. Quelque soit le sort qu'elle
éprouve, il m'intéresse trop réellement pour que je n'aye pas désiré de
l'éclaircir. Déterville a écrit sur-le-champ à un de ses parens à
Rennes, il le supplie de nous donner sur cette jeune personne le plus de
lumières qu'il lui sera possible.... Nous attendons; ma situation dans
ce cas-ci, est très-embarrassante ... vous l'avez senti; j'ai, sans
doute, le plus grand désir de posséder cet enfant, mais quel droit
aurais-je à son coeur?

Le seul titre de mère que je pourrais lui alléguer, me méritera-t-il sa
tendresse? n'est elle pas due, toute entière aux parens qui l'ont
élevée?... Et puis, travaillerai-je pour le bonheur d'Elisabeth en
réunissant à la ravoir? Le sort, ou qu'elle a déjà, on qui lui est
réservé, ne sera-t-il pas toujours préférable à celui que je pourrais
lui faire, comme cadette?... Et les inconvéniens de la rendre à un père
qui peut-être, ou ne voudra pas la reconnaître, ou ne verra dans elle
qu'une victime de plus à son insigne libertinage; ces dangers effrayans
les comptez-vous pour rien Valcour?... Non, j'aime mieux la laisser où
elle est; que je sache seulement qu'elle est heureuse; que je puisse
faire connaissance avec elle, la voir une fois, l'aimer toujours, et je
me croirai trop contente; mais si cette faible jouissance est refusée à
mon âme tendre ... oh, Valcour! je serai encore bien infortunée;
heureusement je sais l'être, et mon coeur est dans un tel état
d'abattement qu'une secousse de plus ou de moins n'est absolument rien
pour lui. Il y a l'histoire des biens qui chagrine un peu ma conscience;
puis-je laisser ma fille jouir d'une fortune qui ne lui appartient pas?
dois-je en priver les héritiers légitimes? Non, sans doute; cette
circonstance vous a frappé comme moi; mais mon ami, je dirai aussi comme
vous, entre deux maux terribles, choisissons le moindre.



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