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Text on one page: Few Medium Many
mon ami, je vous en demande pardon; mais ces reproches ne sont-ils
pas mérités? N'imaginez pas que mon coeur vous les fasse. Que ne suis-je
maîtresse de ma main! Que ne puis-je vous prouver à l'instant combien
ces préjugés sont vils à mes yeux; mais, mon ami, cent fois vous me
l'avez dit vous-même, la considération est nécessaire dans le monde, et
si ce public est assez injuste pour ne vouloir l'accorder qu'aux
honneurs, l'homme sage qui conçoit l'impossibilité de vivre sans elle,
doit donc tout faire pour acquérir ce qui la mérite.

Ne seroit-il pas entré un peu de dégoût, un peu de misanthropie dans
cette insouciance qui vous est reprochée? Je veux que vous
m'éclaircissiez tout cela, mais non pas en vous justifiant; songez que
vous parlez à la meilleure amie de votre coeur.


* * * * *


LETTRE CINQUIÈME.

_Valcour à Aline_.


12 Juin.

Oui, mon Aline, j'ai tort, et vous me le faites sentir; la confiance est
la plus douce preuve de l'amour, et j'ai l'air de vous l'avoir refusée,
en ne vous racontant pas les malheurs de ma vie; mais ce silence de ma
part, depuis le temps que je vous connais, a sa source dans deux
principes que vous ne blâmerez pas: la crainte de vous ennuyer par des
récits qui n'intéressent que moi, et la vanité qui souffre à les faire.
On voudrait s'élever sans cesse aux yeux de ce qu'on aime, et l'on se
tait quand ce qu'on peut dire de soi, n'a rien qui doive nous flatter.
Si le sort m'eût lié avec toute autre, peut-être eusse-je eu moins
d'orgueil; mais vous sûtes m'en inspirer tant, dès que je crus vous
avoir rendu sensible, que vous me fîtes, dès ce moment, rougir de
moi-même et de mon audace à placer dans vos fers un esclave aussi peut
fait pour vous. Je me sentais si loin de ce qu'il fallait être pour vous
mériter, et j'aimai mieux vous laisser croire que j'en étais digne, que
de vous montrer votre erreur.--Maintenant vous exigez des aveux que je
voulais taire; ne vous en prenez qu'à vous, s'il s'y rencontre des
motifs de me moins estimer, et que ma franchise ou mon obéissance me
fasse retrouver dans votre coeur ce que la vérité m'y fera perdre.
Toutes mes fautes précèdent l'instant où je vous ai vue pour la première
fois. Hélas! c'est mon unique excuse; je n'ai plus connu que l'amour et
la vertu depuis cette heureuse époque, et comment eusse-je osé depuis
souiller par des écarts le coeur où régnait votre image?


HISTOIRE DE VALCOUR.

Je vous parlerai peu de ma naissance; vous la connaissez: je ne vous
entretiendrai que des erreurs où m'a conduit l'illusion d'une vaine
origine dont nous nous enorgueillissons presque toujours avec d'autant
moins de motifs, que ce bienfait n'est dû qu'au hasard.

Allié, par ma mère, à tout ce que le royaume avait de plus grand;
tenant, par mon père, à tout ce que la province de Languedoc pouvait
avoir de plus distingué; né à Paris dans le sein du luxe et de
l'abondance, je crus, dès que je pus raisonner, que la nature et la
fortune se réunissaient pour me combler de leurs dons; je le crus, parce
qu'on avait la sottise de me le dire, et ce préjugé ridicule me rendit
hautain, despote et colère; il semblait que tout dût me céder, que
l'univers entier dût flatter mes caprices, et qu'il n'appartenoit qu'à
moi seul et d'en former et de les satisfaire; je ne vous rapporterai
qu'un seul trait de mon enfance, pour vous convaincre des dangereux
principes qu'on laissait germer en moi avec tant d'ineptie.

Né et élevé dans le palais du prince illustre auquel ma mère avait
l'honneur d'appartenir, et qui se trouvait à-peu-près de mon âge, on
s'empressait de me réunir à lui, afin qu'en étant connu dès mon enfance,
je pus retrouver son appui dans tous les instans de ma vie; mais ma
vanité du moment, qui n'entendait encore rien à ce calcul, s'offensant
un jour dans nos jeux enfantins de ce qu'il voulait me disputer quelque
chose, et plus encore de ce qu'à de très-grands titres, sans doute, il
s'y croyait autorisé par son rang, je me vengeai de ses résistances par
des coups très-multipliés, sans qu'aucune considération m'arrêtât, et
sans qu'autre chose que la force et la violence pussent parvenir à me
séparer de mon adversaire.

Ce fut à peu près vers ce tems que mon père fut employé dans les
négociations; ma mère l'y suivit, et je fus envoyé chez une grand'-mère
en Languedoc, dont la tendresse trop aveugle nourrit en moi tous les
défauts que je viens d'avouer. Je revins faire mes études à Paris, sous
la conduite d'un homme ferme et de beaucoup d'esprit, bien propre sans
doute à former ma jeunesse, mais que, pour mon malheur, je ne gardai pas
assez long-temps. La guerre se déclara: empressé de me faire servir, on
n'acheva point mon éducation, et je partis pour le régiment où j'étais
employé, dans l'âge où, naturellement encore, on ne devrait entrer qu'à
l'académie.

Puisse-t-on réfléchir sur le vice dominant de nos principes modernes,
puisse-t-on voir que l'objet essentiel n'est pas d'avoir de très-jeunes
militaires, mais d'en avoir de bons; et qu'en suivant le préjugé actuel,
il est parfaitement impossible que cette classe de citoyens si utile
puisse jamais être parfaite, tant qu'il ne s'agira que d'y entrer jeune,
sans savoir si l'on a ce qu'il faut pour y être admis, et sans
comprendre qu'il est impossible de posséder les vertus nécessaires dès
qu'on ne donnera pas aux jeunes aspirans la possibilité de les acquérir
par une éducation longue et parfaite.

Les campagnes s'ouvrirent, et j'ose assurer que je les fis bien. Cette
impétuosité naturelle de mon caractère, cette âme de feu que j'avais
reçue de la nature, ne prêtait qu'un plus grand degré de force et
d'activité à cette vertu féroce que l'on appelle courage, et qu'on
regarde bien à tort, sans doute, comme la seule qui fut nécessaire à
notre état.

Notre régiment écrase dans l'avant-dernière campagne de cette guerre,
fut envoyé dans une garnison en Normandie; c'est-là que commence la
première partie de mes malheurs.

Je venais d'atteindre ma vingt-deuxième année; perpétuellement entraîné
jusqu'alors par les travaux de Mars, je n'avais ni connu mon coeur, ni
soupçonné qu'il pût être sensible; Adélaïde de Sainval, fille d'un
ancien officier retiré dans la ville où nous séjournions, sut bientôt me
convaincre, que tous les feux de l'amour devaient embrâser aisément une
âme telle que la mienne; et que s'ils n'y avaient pas éclaté
jusqu'alors, c'est qu'aucun objet n'avait su fixer mes regards. Je ne
vous peindrai point Adélaïde; ce n'etoit qu'un seul genre de beauté qui
devait éveiller l'amour en moi, c'était toujours sous les mêmes traits
qu'il devait pénétrer mon âme, et ce qui m'enivra dans elle était
l'ébauche des beautés et des vertus que j'idolâtre en vous. Je l'aimais,
parce que je devais nécessairement adorer tout ce qui avoit des rapports
avec vous; mais cette raison qui légitime ma défaite, va faire le crime
de mon inconstance.

L'usage est assez dans les garnisons de se choisir chacun une maîtresse,
et de ne la regarder malheureusement que comme une espèce de divinité
qu'on déifie par désoeuvrement, qu'on cultive par air, et qui se quitte
dès que les drapeaux se déploient. Je crus d'abord de bonne foi que ce
ne pourrait jamais être ainsi que j'aimerais Adélaïde; la manière dont
je l'en assurai, la persuada; elle exigea des sermens, je lui en fis;
elle voulut des écrits, j'en signai, et je ne croyais pas la tromper. A
l'abri des reproches de son coeur, se croyant peut-être même innocente,
parce qu'elle couvrait sa faiblesse de tout ce qui lui semblait fait
pour la légitimer, Adélaïde céda, et j'osai la rendre coupable, ne
voulant que la trouver sensible.

Six mois se passèrent dans cette illusion, sans que nos plaisirs eussent
altéré notre amour; dans l'ivresse de nos transports, un moment même
nous voulûmes fuir; incertains de la liberté de former nos chaînes, nous
voulûmes aller les serrer ensemble au bout de l'univers ... la raison
triompha; je déterminai Adélaïde, et dès ce moment fatal il était clair,
que je l'aimais moins.

Adélaïde avait un frère capitaine d'infanterie que nous espérions mettre
dans nos intérêts ... on l'attendait, il ne vint point. Le régiment
partit; nous nous fîmes nos adieux, des flots de larmes coulèrent;
Adélaïde me rappela mes sermens, je les renouvelai dans ses bras ... et
nous nous séparâmes.

Mon père m'appela cet hiver à Paris, j'y volai: il s'agissait d'un
mariage; sa santé chancelait; il désirait me voir établi avant de fermer
les yeux; ce projet, les plaisirs, que vous dirai-je enfin! cette force
irrésistible de la main du sort qui nous porte toujours malgré nous où
ses loix veulent que nous soyons; tout effaça peu-à-peu Adélaïde de mon
coeur. Je parlai pourtant de cet arrangement à ma famille; l'honneur m'y
engageait, je le fis, mais les refus de mon père légitimèrent bientôt
mon inconstance; mon coeur ne me fournit aucune objection; et je cédai,
sans combattre, en étouffant tous mes remords. Adélaïde ne fut pas
long-temps à l'apprendre.... Il est difficile d'exprimer son chagrin; sa
sensibilité, sa grandeur, son innocence, son amour, tous ces sentimens
qui venaient de faire mes délices, arrivaient à moi en traits de flamme,
sans qu'aucun parvînt à mon coeur.

Deux ans se passèrent ainsi filés pour moi par les mains des plaisirs;
et marqués pour Adélaïde par le repentir et le désespoir.

Elle m'écrivit un jour, qu'elle me demandait pour unique faveur de lui
assurer une place aux carmélites; de lui mander aussi-tôt que j'aurais
réussi; qu'elle s'échapperait de la maison de son père, et viendrait
s'ensevelir toute vivante dans ce cercueil qu'elle me priait de lui
préparer.

Parfaitement calme alors, j'osai répondre quelques plaisanteries à cet
affreux projet de la douleur, et rompant enfin toutes mesures,
j'exhortai Adélaïde à oublier dans le sein de l'hymen les délires de
l'amour.

Adélaïde ne m'écrivit plus. Mais j'appris trois mois après qu'elle était
mariée; et dégagé par-là de tous mes liens, je ne songeai plus qu'à
l'imiter.

Un événement terrible pour moi vint déranger tous mes projets; il
sembloit que le ciel voulût déjà venger Adélaïde des malheurs où je
l'avais plongée.



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