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tout cela, mon ami, contribue, quoique
l'objet soit de peu de conséquence, à en faire un séjour digne d'orner
l'Élysée, et est mille fois préférable à toutes les belles terres de
monsieur de Blamont, uniformes par-tout, et n'offrant jamais que l'ennui
à côté de la régularité.

On se lève ici tous les jours à neuf heures, et tant qu'il fait beau, le
rendez-vous du déjeuner est sous un bosquet de lilas, où tout se trouve
prêt dès qu'on arrive. Là, l'on prend ce qu'on veut, et ma mère a soin
d'y faire trouver à peu-près tout ce qu'elle sait devoir plaire à
chacun. Cette première occupation nous conduit à dix heures; alors on se
sépare pour aller passer les momens de la grande chaleur, dans quelques
cabinets frais, avec des livres: on ne se réunit plus qu'à trois heures.
C'est l'instant de servir, on fait un excellent dîner, et d'autant plus
ample, que c'est le seul repas où l'on se mette à table.

A cinq heures on en sort, c'est l'heure des grandes promenades, les
cannes et les coëffes se prennent, et Dieu sait où l'on va se perdre! A
moins que le tems ne menace, il est d'institution d'aller à pied et
toujours extrêmement loin, sans autre dessein que de marcher beaucoup;
nous appelons cela _des aventures_. Déterville est le seul homme qui
nous accompagne, et en vérité à la manière dont nous nous égarons, je ne
doute pas qu'incessamment _les aventures_ que nous prétendons chercher,
ne nous arrivent.

Madame de Senneval qu'on prendrait bien plutôt pour la soeur aînée
d'Eugénie, que pour sa mère, appelle cela _des imprudences_, et madame
de Blamont, ma chère et délicieuse maman, plus folle qu'aucune de nous,
assure gravement que ce qui peut nous arriver de pis, est de rencontrer
quelques chevaliers de la table ronde, cherchant des lauriers dans les
Gaules, Gauvain, le sénéchal Queux, ou le brave Lancelot du Lac; ces
honnêtes gens, protecteurs-nés du sexe, n'ont jamais fait de mal aux
femmes, et que par conséquent nous sommes en sûreté.

On revient dès que le jour baisse; on se jette sur des canapés, rendus,
comme vous l'imaginez bien, et l'on sert des fruits, des glaces, des
sirops ou quelques vins d'Espagne et des biscuits; le léger repas pris,
chacun sur son fauteuil, on commence ce qui s'appelle la soirée.
Déterville ou ma mère, nos deux meilleurs lecteurs, s'emparent de
quelques ouvrages nouveaux, et la lecture se fait jusqu'à minuit, heure
où chacun se sépare pour aller prendre les forces nécessaires à
recommencer le lendemain; cette vie ainsi coupée, a l'art de nous faire
passer les jours avec tant de rapidité, qu'excepté moi, mon ami, qui
trouve toujours trop longs les instans où je dois exister sans vous,
chacun en vérité croit n'être ici que d'hier.

On part pour les aventures. Je vous quitte; que diriez-vous, mon ami, si
quelque géant.... Ferragus, par exemple, le fléau du brave chevalier
Valentin; si, dis-je, cet incivil personnage allait vous enlever votre
Aline?... Vous armeriez-vous de pied-en-cap pour combattre le
déloyal?... oui, mais si Aline était déjà la femme du géant.

O mon ami, je suis moins triste ce soir, je ne sais pourquoi; mais ma
mère est si aimable!... sa tendresse pour moi est si vive!... elle me
console si bien!... elle laisse naître avec tant de bonté dans mon
coeur, l'espoir heureux d'être un jour à tout ce que j'aime, qu'elle
adoucit un peu le chagrin d'en être séparé.

Elle me disait hier: Si votre père vous déshéritait, il ne pourrait pas
vous enlever au moins cette petite terre; elle est bien sûrement à vous,
sans que jamais rien puisse vous en priver; voilà pourquoi je l'arrange,
pourquoi je la soigne et je l'embellis; je veux qu'elle vous oblige à
penser à moi quand je ne serai plus ... et moi que cette idée trouble et
désespère, moi qui ne peux l'admettre sans frémir ... je me précipite
dans ses bras, et je lui dis: maman, ne me parlez donc point ainsi, vous
allez me faire mourir ... et nos larmes coulent dans le sein l'une de
l'autre, et nous nous jurons de nous aimer et de ne mourir
qu'ensemble.... Eh bien, ne voilà-t-il pas ma gaîté qui me quitte,
j'avais bien affaire aussi d'aller vous détailler ces circonstances....
Adieu, aimez-moi et écrivez-nous.


* * * * *


LETTRE ONZIÈME.

_Valcour à Aline_.


Paris, 20 Juillet.

Je vous écris à la hâte, dans l'affreuse inquiétude où je suis;
prolonger mon billet serait en retarder l'envoi, et je brûle
d'impatience de le savoir en vos mains. La peinture de la vie que vous
menez est délicieuse, votre bonheur s'y peint, cette idée me console;
mais ces grandes courses m'effraient, elles seules sont l'objet de ma
lettre; je pense comme madame de Senneval; elles sont folles, et je vous
supplie d'y mettre des bornes, ou si vous y tenez, si elles vous
amusent, ayez au moins plus d'un homme avec vous ... faites-vous suivre;
quelque fond que je fasse sur la vaillance de mon cher Déterville, vous
m'avouerez qu'il lui deviendrait impossible de vous défendre seul,
contre une troupe armée.... Aline, nous avons des ennemis puissans, je
me fie peu à ce qu'ils disent, leur fausseté m'effraie plus que leurs
promesses ne me rassurent; point d'imprudence, je le demande à genoux à
madame de Blamont, que je supplie d'accepter ici l'hommage sincère de
mon respectueux attachement.


* * * * *


LETTRE DOUZIÈME.

_Madame de Blamont à Valcour_.


Vert-feuille, 25 Juillet.

Oui, c'est moi qui reçois cette lettre pressée, et c'est moi qui ris de
toute mon âme de la ridicule frayeur qu'elle nous peint. Rassurez-vous,
nos courses n'ont aucun danger; quelque viol, quelqu'enlèvement, c'est
en vérité tout ce que j'y vois de pis, et dans ces fatales extrêmités,
n'avons-nous pas le brave Déterville, qui, quoique seul, romprait plutôt
douze lances, soyez-en bien sûr, que de laisser enlever sa femme, ou les
deux amies de son ami; à l'égard des gens qui promettent, j'ai plus de
confiance que vous en leur parole; ils m'ont juré du repos cet été, et
j'y crois. La confiance bien ou mal placée, calme le sang; ne troublez
pas le plaisir qu'elle me donne.

Il vient de nous arriver ici un homme de votre connaissance qui
s'intéresse toujours bien vivement à vous. C'est le comte de Beaulé; son
grade dans la province, ses terres voisines de la mienne, son ancienne
amitié pour moi; toutes ces raisons l'ont engagé à venir me donner
quelques jours; je ne vois jamais ce brave et honnête militaire, sous
lequel vous avez fait vos premières armes, sans une sorte d'émotion
respectueuse; je ne trouve que lui en France qui nous peigne encore les
franches vertus de l'antique chevalerie; son costume, son air, la
manière dont il s'exprime, tout annonce en lui le religieux sectateur de
ces loix si prodigieusement oubliées de nos jours ... de ces loix
précieuses, remplacées par de l'impertinence et des vices;... mais
quelle est cette petite tête qui s'approche de la mienne?... Vites-vous
jamais un procédé pareil?... Parce qu'on m'a vu prendre mon écritoire,
ne voilà-t-il pas tout de suite un visage pardessus mon épaule ... et
puis de grands éclats de rire, parce que je surprends cette tête et que
je gronde.--Mais, maman, c'est que c'est moi que cette correspondance
regarde, vous l'avez dit.--Eh bien, mademoiselle, j'ai changé d'avis,
vous me laisserez bien peut-être jouir une fois de vos plaisirs.--Oh
maman.... Et puis on ne rit plus, c'est un singulier être pourtant
qu'une petite fille dont le coeur est pris.--Tenez, mademoiselle,
changeons de rôle, votre père veut que j'écrive à monsieur d'Olbourg,
chargez-vous-en.--A monsieur d'Olbourg, maman?--A lui-même.--Et qu'y
a-t-il de commun entre cet homme et moi?--Comment! n'est-ce pas lui qui
doit devenir mon gendre?--Oh! vous aimez trop votre Aline, pour la
sacrifier ainsi.--Et bien, oui, mais votre père?--Vous le vaincrez.--Je
n'en réponds pas.--Je mourrai donc?--Allons, venez que je vous embrasse
encore une fois avant cette mort, à l'anglaise, et laissez-moi finir ma
lettre.--On est venu couvrir de larmes le papier sur lequel j'écrivais.
Vous le voyez; il faut que je change de page, et la friponne rit et
pleure à-la-fois, en me baisant ... enfin, elle s'asseoit et je puis
écrire.

Nous avons ici le tableau de la félicité. Eugénie, que nous ne devrions
plus nommer que madame Déterville, aime passionnément son mari, et elle
en est adorée. C'est dans l'asyle du repos et de l'innocence, c'est à la
campagne, mon cher Valcour, où le bonheur de s'aimer se goûte mieux
selon moi, et où l'on se plaît mieux à en contempler le spectacle....
Mais à Paris, dans ce gouffre de perversité, où les mauvaises moeurs
forment le bon air, ou l'indécence est une grâce, la fausseté de la
finesse et la calomnie de l'esprit. On ne connaît rien de ce que dicte
la nature, toujours à côté, ou au-delà de ses mouvemens; on y trouve
plus court de persifler que de sentir, parce qu'il ne faut pour l'un
qu'un peu de jargon, et que pour l'autre il faudrait un coeur, dont les
sensations énervées par la licence et corrompues par la débauche ne
retrouvent plus leur énergie. On y chansonnerait un époux qui au bout
d'un mois serait encore amoureux de sa femme.... Oh que je hais ce ton!
Oh que je vous haïrais, je crois, vous même, si vous n'étiez pas encore
amoureux de la vôtre au bout de vingt ans. Adieu, tenez-nous parole,
soyez sage, et tout ira bien.


* * * * *


LETTRE TREIZIÈME.

_Aline à Valcour_.


Vertfeuille ce 6 Août.

Le comte vient de nous quitter, nous allons reprendre notre ancienne
vie, il était devenu nécessaire de l'interrompre. Monsieur Debaulé se
promène peu, et malgré ses intances pour ne pas nous déranger, nous
avons dû lui tenir compagnie; que ce début ne vous alarme point. Encore
une fois les courses n'ont rien de dangereux, croyez que nous ne les
ferions pas, s'il y avoit la moindre chose à craindre.

Ma mère entretint l'autre jour son ancien ami de nos projets communs, il
les approuve, de cet air ouvert et franc, qui fait voir que le _oui_
qu'on répond part du coeur, et n'est pas le mot de convenance; mais il
craint bien qu'on ne réussisse pas à vaincre le président; il a souri en
disant que d'Olbourg et lui étaient _intimément liés_, et souri d'une
façon qui me fait craindre que ce ne soit le vice qui étaye cette
indigne association.



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