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Text on one page: Few Medium Many
On ne connaît rien de ce que dicte
la nature, toujours à côté, ou au-delà de ses mouvemens; on y trouve
plus court de persifler que de sentir, parce qu'il ne faut pour l'un
qu'un peu de jargon, et que pour l'autre il faudrait un coeur, dont les
sensations énervées par la licence et corrompues par la débauche ne
retrouvent plus leur énergie. On y chansonnerait un époux qui au bout
d'un mois serait encore amoureux de sa femme.... Oh que je hais ce ton!
Oh que je vous haïrais, je crois, vous même, si vous n'étiez pas encore
amoureux de la vôtre au bout de vingt ans. Adieu, tenez-nous parole,
soyez sage, et tout ira bien.


* * * * *


LETTRE TREIZIÈME.

_Aline à Valcour_.


Vertfeuille ce 6 Août.

Le comte vient de nous quitter, nous allons reprendre notre ancienne
vie, il était devenu nécessaire de l'interrompre. Monsieur Debaulé se
promène peu, et malgré ses intances pour ne pas nous déranger, nous
avons dû lui tenir compagnie; que ce début ne vous alarme point. Encore
une fois les courses n'ont rien de dangereux, croyez que nous ne les
ferions pas, s'il y avoit la moindre chose à craindre.

Ma mère entretint l'autre jour son ancien ami de nos projets communs, il
les approuve, de cet air ouvert et franc, qui fait voir que le _oui_
qu'on répond part du coeur, et n'est pas le mot de convenance; mais il
craint bien qu'on ne réussisse pas à vaincre le président; il a souri en
disant que d'Olbourg et lui étaient _intimément liés_, et souri d'une
façon qui me fait craindre que ce ne soit le vice qui étaye cette
indigne association. Quelques frêles que dussent être ces sociétés,
peut-être sont-elles plus difficiles à rompre que celles que la vertu
soutient, et j'en redoute étonnamment les effets; ils lient, prétend-on,
leurs maîtresses entre elles, comme ils le sont eux-mêmes, et ce
quadrille pervers est indissoluble, on me l'a dit à l'insçu de ma mère;
garde-moi le secret; ce d'Olbourg ... une maîtresse.... Et quelle est
donc la créature abandonnée ... il est vrai que quand on n'est riche....
Mon ami cet homme a une maîtresse! et si cela est, pourquoi veut-il
m'épouser?... mais entendez-vous de telles mes moeurs? D'où-vient
prendre une femme alors? c'est donc un meuble qu'on achète,... ah!
j'entends, on a cela dans sa chambre, comme un magot sur sa cheminée ...
c'est une affaire de convention, et je serais la victime de cet usage!
et je romprais des noeuds qui me sont si chers, pour être la femme de
cet homme-là! Comment concevriez-vous votre malheureuse Aline dans cette
fatale existence, s'il fallait que le ciel l'y soumit?

Déterville voudrait faire quelques recherches sur les moeurs dépravées
de ce financier, il m'a dit votre délicatesse, je ne puis m'empêcher de
l'approuver, et la mienne à-présent m'impose les mêmes lois; car, si
cette liaison vicieuse est constatée entre mon père et d'Olbourg,
Déterville ne dévoilerait les torts de l'un, qu'en mettant ceux de
l'autre au jour.... Le dois-je? ma mère est malheureuse, je serais bien
fâchée, qu'une aussi triste découverte vint augmenter l'horreur de sa
situation; ce n'est pas que son coeur y est compromis, après les
procédés de monsieur de Blamont; il serait difficile, sans doute, que sa
femme pu l'aimer bien affectueusement, et d'ailleurs leur âge est si
diffèrent! mais qu'on aime ou non son mari, on n'en partage pas moins
tous ses torts, et les vices qui se trouvent en lui, n'en affligent pas
moins notre orgueil. Les chagrins que ce sentiment blessé, peut faire
naître, sont peut-être aussi cuisans que ceux que nous donne l'amour ...
je ne le crois pas cependant, et comme il n'est pas de sensation plus
vive que celle de l'amour, il ne peut en exister dont les tourmens
puissent devenir aussi sensibles.... Je ne sais ... je ne suis plus si
gaie, il me passe tout plein de nuages dans l'esprit; mon père nous a
fait espérer du repos cet Été. Mais s'il ne changeait d'avis, s'il
arrivait avec son cher d'Olbourg.... Eugénie le craint, j'en
frisonne.... O mon cher Valcour! je l'ai dit à ma mère, mais si cet
homme arrive, je fuis ... qu'il ne compte pas sur ma présence, je ne
résisterais pas à l'horreur de la sienne; distrayez-moi, Valcour,
ôtez-moi ces tristes idées, elles troublent mon repos, et je ne puis les
vaincre; mais est-ce vous qui me consolerez, vous qui devez frémir
autant que moi....


* * * * *


LETTRE QUATORZIÈME.

_Valcour à Aline_.


Paris, 14 Août.

Vous rassurer!... qui, moi? Ah! vous avez raison, je tremble autant que
vous, le caractère de l'homme dont il s'agit, est bien fait pour nous
alarmer tous les deux; cette sécurité où sa promesse vous tient,
enveloppe peut-être un piège dans lequel il veut vous surprendre. Il
voudra voir si votre solitude est exacte, si je ne m'avise point de
troubler ... et qui sait s'il n'amènera pas son d'Olbourg? cependant il
n'est pas vraisemblable qu'on exige tout de suite, de vous, un serment
qui vous cause autant de répugnance; n'est-on pas convenu de vous
laisser du tems?... si l'on vous contraignait, n'en doutez pas, cette
mère qui vous adore, et que nous chérissons si bien tous les deux,
prendrait alors votre parti avec une chaleur capable de vous obtenir de
nouveaux délais ... hélas! je vous rassure et je frémis moi-même; je
veux calmer des troubles qui me dévorent, je veux consoler Aline et je
suis plus affligé qu'elle.

Il est vrai que je me suis opposé aux recherches que me proposait
Déterville, et d'après ce que vous m'apprenez, je m'y oppose encore plus
fortement; nous pouvons souffrir des torts de ceux auxquels la nature
nous à asservit, mais nous devons les respecter; si madame de Blamont ne
se trouvait pas liée, comme nous, dans cette recherche, j'oserais dire
que ce soin la regarde; mais si l'association soupçonnée est sûre, elle
ne le peut plus. Non qu'elle ne le dût, si elle était incertaine; mais
si la chose est prouvée, le silence est son lot. Que faire? que devenir?
qu'imaginer grand Dieu! au moins votre coeur me reste, Aline, j'ose être
sûr d'y régner. Que cette consolation m'est douce! je n'existerais pas
sans elle. Conservez-le moi ce sentiment qui fait mon bonheur; soyez
toujours l'unique arbitre de mon sort; opposons à cette multitude
d'obstacles, la fermeté que donne la constance et nous triompherons un
jour; mais si vous faiblissez, si les persécutions vous déterminent ...
si le malheur vous abat, Aline, envoyez-moi la mort; elle me sera bien
moins cruelle.


* * * * *


LETTRE QUINZIÈME.

_Déterville à Valcour_.


Vertfeuille, ce 26 Août.

Tu l'avais deviné, mon cher Valcour, il devait nécessairement nous
arriver quelqu'aventure à ces promenades éloignées, si fort du goût de
madame de Blamont, et si désapprouvées par ta prudence; mais ne
t'inquiète pas, aucune diminution à la somme totale de nos hôtes, nulle
atteinte à aucune d'eux. Ce n'est qu'une recrue que nous avons faite ...
une recrue fort singulière, et pour que ton imagination, que je connais
impatiente et fougueuse, n'aille pas au-devant de la vérité, et ne la
change aussi-tôt en d'affreux revers, écoute avant que de prévoir.

Depuis que les jours diminuent, on dîne plutôt à Vertfeuille, afin de se
trouver toujours à peu-près la même quantité d'heures de promenade. En
conséquence, hier nous étions, malgré l'extrême chaleur, partis à trois
heures et demie, dans le dessein de traverser un petit angle de la
forêt, derrière lequel se trouve un hameau charmant, où ton Aline a une
bonne amie, nommée _Colette_ qui lui donne toujours d'excellent lait ...
on voulait donc aller goûter du lait de _Colette_; mais il fallait se
presser; on ne voulait pas repasser le bois la nuit, et cette nuit qu'on
craignait, devait étendre ses voiles lugubres à près de sept heures. Il
y a deux lieues de Vertfeuille chez _Colette_; ainsi, pas un moment à
perdre. Tout allait le mieux du monde jusqu'au hameau; on arriva à cinq
heures et demie, chez la jolie laitière; on but son lait. Aline qui lui
portait plein ses poches de babioles qu'elle savait faites pour lui
plaire, en fut reçue comme tu l'imagines; mais toutes les montres
marquaient six heures, il s'agissait de partir en diligence.... On se
quitta donc tout en me grondant, tout en disant qu'on avait à peine le
tems de respirer ... que j'étais plus effrayé que les femmes, et mille
autres mauvaises plaisanteries, qui ne me démontèrent point, parce que
si j'étais alarmé, les chères dames devaient rien voir que ce n'était
que pour elles, c'est pourquoi je tins bon et nous partîmes.

A peine engagés dans la route du bois, dont le débouché touche aux
avenues de Vertfeuille, nous entendîmes des cris perçans qui nous
parurent venir d'une des routes diagonales qui se perdent dans le milieu
de la forêt. Tout le monde s'arrête ... c'était déjà nuit; l'étonnement
fait place à la peur, et voilà toutes nos héroïnes tellement
effarouchées, que l'une, Eugénie, tombe évanouie dans mes bras, et que
les trois autres perdant absolument l'usage de leurs jambes, se laissent
tomber au pied des arbres.

Si je désirais qu'on ne se trouvât pas ce nuit au milieu d'une telle
route, c'est que je prévoyais bien ce qu'il arriverait au plus léger
accident; et l'embarras qui en résulterait pour moi; rassurer,
approfondir, défendre, telle était ma besogne, et j'étais bien plus
embarrassé des deux premiers soins que du troisième. Je les calmai donc
de mon mieux, et sans perdre une minute, je m'élance où j'entends les
cris. Il n'était pas aisé de trouver l'endroit d'où ils partaient; la
malheureuse qui les jetait était hors de la route, elle paraissait
enfoncée dans le taillis, et quelque bruit que je fisse moi-même,
quoique j'appelasse ... trop occupée de sa douleur, l'infortunée ne me
répondait point. Je distingue cependant plus juste, je quitte la route,
m'enfonce dans le taillis, et trouve enfin sur un tas de fougère, au
pied d'un grand chêne, une jeune fille venant de mettre au jour une
malheureuse petite créature, dont la vue, jointe aux douleurs physiques
que venait d'éprouver la mère, faisait pousser à cette mère désolée de
lamentables cris, qu'accompagnaient des pleurs abondants.



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