A B C D E F
G H I J K L M 

Total read books on site:
more than 10 000

You can read its for free!


Text on one page: Few Medium Many
Produced by George Sand project PM, Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team. This file was produced from images generously
made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).






OEUVRES DE GEORGE SAND




CÉSARINE DIETRICH

PAR

GEORGE SAND

(L.-A. AURORE DUPIN)

VEUVE DE M. LE BARON DUDEVANT



PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES 3, RUE AUBER, 3

1897





CÉSARINE

DIETRICH

I


J'avais trente-cinq ans, Césarine Dietrich en avait quinze et venait de
perdre sa mère, quand je me résignai à devenir son institutrice et sa
gouvernante.

Comme ce n'est pas mon histoire que je compte raconter ici, je ne
m'arrêterai pas sur les répugnances que j'eus à vaincre pour entrer, moi
fille noble et destinée à une existence aisée, chez une famille de
bourgeois enrichis dans les affaires. Quelques mots suffiront pour dire
ma situation et le motif qui me détermina bientôt à sacrifier ma
liberté.

Fille du comte de Nermont et restée orpheline avec ma jeune soeur, je
fus dépouillée par un prétendu ami de mon père qui s'était chargé de
placer avantageusement notre capital, et qui le fit frauduleusement
disparaître. Nous étions ruinées; il nous restait à peine le nécessaire,
je m'en contentai. J'étais laide, et personne ne m'avait aimée. Je ne
devais pas songer au mariage; mais ma soeur était jolie; elle fut
recherchée et épousée par le docteur Gilbert, médecin estimé, dont elle
eut un fils, mon filleul bien-aimé, qui fut nommé Paul; je m'appelle
Pauline.

Mon beau-frère et ma pauvre soeur moururent jeunes à quelques années
d'intervalle, laissant bien peu de ressources au cher enfant, alors au
collège. Je vis que tout serait absorbé par les frais de son éducation,
et que ses premiers pas dans la vie sociale seraient entravés par la
misère; c'est alors que je pris le parti d'augmenter mes faibles
ressources par le travail rétribué. Dans une vie de célibat et de
recueillement, j'avais acquis quelques talents et une assez solide
instruction. Des amis de ma famille, qui m'étaient restés dévoués,
s'employèrent pour moi. Ils négocièrent avec la famille Dietrich, où
j'entrai avec des appointements très-honorables.

Je me hâte de dire que je n'eus point à regretter ma résolution; je
trouvai chez ces Allemands fixés à Paris une hospitalité cordiale, des
égards, un grand savoir-vivre, une véritable affection. Ils étaient deux
frères associés, Hermann et Karl. Leur fortune se comptait déjà par
millions, sans que leur honorabilité eût jamais pu être mise en doute.
Une soeur aînée s'était retirée chez eux et gouvernait la maison avec
beaucoup d'ordre, d'entrain et de douceur; elle était à tous autres
égards assez nulle, mais elle recevait avec politesse et discrétion, ne
parlant guère et agissant beaucoup, toujours en vue du bien-être de ses
hôtes.

M. Dietrich aîné, le père de Césarine, était un homme actif, énergique,
habile et obstiné. Son irréprochable probité et son succès soutenu lui
donnaient un peu d'orgueil et une certaine dureté apparente avec les
autres hommes. Il se souciait plus d'être estimé et respecté que d'être
aimé; mais avec sa fille, sa soeur et avec moi il fut toujours d'une
bonté parfaite et même délicate et courtoise.

Je me trouvai donc aussi heureuse que possible dans ma nouvelle
condition, j'y fus appréciée, et je pus envisager avec une certaine
sécurité l'avenir de mon filleul.

L'hôtel Dietrich était une des plus belles villas du nouveau Paris, dans
le voisinage du bois de Boulogne et dans un retrait de jardins assez
bien choisi pour qu'on n'y fût pas incommodé par la poussière et le
bruit des chevaux et des voitures. Au milieu d'une population affolée de
luxe et de mouvement, on trouvait l'ombre, la solitude et un silence
relatif derrière les grilles et les massifs de verdure de notre petit
parc. Ce n'était certes pas la campagne, et il était difficile d'oublier
qu'on n'y était pas; mais c'était comme un boudoir mystérieux, séparé du
tumulte par un rideau de feuilles et de fleurs.

La défunte madame Dietrich avait aimé le monde, elle avait beaucoup
reçu, donné de beaux dîners, et des bals dont parlaient encore les gens
de la maison quand je m'y installai. À présent l'on était en deuil, et
il n'était pas à présumer que M. Dietrich reprit jamais le brillant
train de vie que sa femme avait mené. Il avait des goûts tout différents
et ne souhaitait pour société qu'un choix de parents et d'amis; les
grands salons étaient fermés, et, tout en me les montrant à travers
l'ombre bleue des rideaux un moment entrouverts, il me dit:

--Cela ne vaut pas la peine d'être regardé par une femme de goût et de
bon sens comme vous; c'est de l'éclat, rien de plus; ma pauvre chère
compagne aimait à montrer que nous étions riches. Je n'ai jamais voulu
la priver de ses plaisirs; mais je ne m'y associais que par
complaisance. Je désire que ma fille ait comme moi des goûts modestes,
auquel cas je pourrai vieillir tranquille chez moi,--triste consolation
au malheur d'être seul, mais dont il m'est permis de profiter.

--Vous ne serez pas seul, lui dis-je, votre fille deviendra votre amie,
je suis sûre qu'elle l'est déjà un peu.

--Pas encore, reprit-il; ma pauvre enfant est trop absorbée par sa
propre douleur pour songer beaucoup à la mienne. Espérons qu'elle s'en
avisera plus tard.

C'était comme un reproche involontaire à Césarine; je ne répliquai pas,
ne sachant encore rien du caractère et des sentiments de cette jeune
fille, que je voulais juger par moi-même et que j'eusse craint
d'aborder avec une prévention quelconque.

On nous avait présentées l'une à l'autre. Elle était admirablement jolie
et même belle, car, si elle avait encore la ténuité de l'adolescence,
elle possédait déjà l'élégance et la grâce. Ses traits purs et réguliers
avaient le sérieux un peu imposant de la belle sculpture. Son deuil et
sa tristesse lui donnaient quelque chose de touchant et d'austère,
tellement qu'à première vue je m'étais sentie portée à la respecter
autant qu'à la plaindre.

Quand je fus pour la première fois seule avec elle, je crus devoir
établir nos rapports avec la gravité que comportait la circonstance.

--Je n'ai pas, lui dis-je, la prétention de remplacer, même de
très-loin, auprès de vous, la mère que vous pleurez; je ne puis même
vous offrir mon dévouement comme une chose qui vous paraisse désirable.
On m'a dit que je vous serais utile, et je compte essayer de l'être.
Soyez certaine que, si l'on s'est trompé, je m'en apercevrai la
première, et tout ce que je vous demande, c'est de ne pas me croire
engagée par un intérêt personnel à vous continuer mes soins, s'ils ne
vous sont pas très-sérieusement profitables.

Elle me regarda fixement comme si elle n'eût pas bien compris, et
j'allais expliquer mieux ma résolution, lorsqu'elle posa sa petite main
sur la mienne en me disant:

--Je comprends très-bien, et si je suis étonnée, ce n'est pas de ce que
vous êtes fière et digne, on me l'avait dit je le savais; mais je vous
croyais tendre, et je m'attendais à ce que, avant tout, vous me
promettriez de m'aimer.

--Peut-on promettre son affection à qui ne vous la demande pas?

--C'est-à-dire que j'aurais dû parler la première? Eh bien! je vous la
demande, voulez-vous me l'accorder?

Si sa physionomie eût répondu à ses paroles, je l'eusse embrassée avec
effusion, cette charmante enfant; mais j'étais beaucoup sur mes gardes,
et je crus lire dans ses yeux qu'elle m'examinait et me tâtait au moins
autant que je l'éprouvais et j'observais pour mon compte.

--Vous ne pouvez pas désirer mon amitié, lui dis-je, avant de savoir si
je mérite la vôtre. Nous ne nous connaissons encore que par le bien
qu'on nous a dit l'une de l'autre. Attendons que nous sachions bien qui
nous sommes; je suis résolue à vous aimer tendrement, si vous êtes telle
que vous paraissez.

--Et qu'est-ce que je parais? reprit-elle en me regardant avec un peu de
méfiance; je suis triste, et rien que triste: vous ne pouvez pas me
juger.

--Votre tristesse vous honore et vous embellit C'est le deuil que vous
avez dans l'âme et dans des yeux qui m'attire vers vous.

--Alors vous désirez pouvoir m'aimer? Je tâcherai de vous paraître
aimable; j'ai besoin qu'on m'aime, moi! J'étais habituée à la tendresse,
ma pauvre mère m'adorait et me gâtait. Mon père me chérit aussi, mais
il ne me gâtera pas et je suis encore dans l'âge où, quand on n'est pas
gâtée, on a peine à comprendre qu'on soit aimée véritablement. Est-ce
que vous ne comprenez pas cela?

--Si fait, et me voilà résolue à vous gâter.

--Par pitié, n'est-ce pas?

--Par besoin de ma nature. Je n'aime pas à demi, et je suis malheureuse
quand je ne peux pas donner un peu de bonheur à ceux qui m'entourent;
mais quand je crois voir qu'ils abusent, je m'enfuis pour ne pas leur
devenir nuisible.

--C'est-à-dire que vous croyez dangereux d'aimer trop les gens? Vous
pensez donc comme mon père, qui s'imagine des choses bizarres selon moi?
Il dit que l'on est au monde pour lutter et par conséquent pour
souffrir, et qu'on a le tort aujourd'hui de rendre les enfants trop
heureux. Il prétend que beaucoup de contrariétés et de privations leur
seraient nécessaires pour les rompre au travail de la vie. Voilà les
paroles de mon cher papa, je les sais par coeur; je ne me révolte pas,
parce que je l'aime et le respecte, mais je ne suis pas persuadée, et,
quand on est doux et tendre avec moi, j'en suis reconnaissante et
heureuse, meilleure par conséquent. Vous verrez! Puisque vous ne voulez
vous engager à rien, attendons, vous m'étudierez, et vous verrez bientôt
que la méthode de ma pauvre chère maman était la bonne, la seule bonne
avec moi.

--Puis-je vous demander?... Mais non, vos beaux yeux se remplissent de
larmes et me donnent envie de pleurer avec vous, par conséquent de vous
aimer trop et trop vite.

Elle me jeta ses bras autour du cou et pleura avec effusion. Je fus
vaincue. Elle ne me disait rien, ne pouvant parler; mais il y avait tant
d'abandon et de confiance dans ses pleurs sur mon épaule, elle avait
tellement l'air, malgré l'énergie de sa physionomie, d'un pauvre être
brisé qui demande protection, que je me mis à l'adorer dès le premier
jour sans me demander si elle n'allait pas s'emparer de moi au lieu de
subir mon influence.

Cette crainte ne me vint qu'après un certain temps, car, durant les
premières semaines, elle fut d'une douceur angélique et d'une amabilité
vraiment irrésistible.



Pages: | 1 | | 2 | | 3 | | 4 | | 5 | | 6 | | 7 | | 8 | | 9 | | 10 | | 11 | | 12 | | 13 | | 14 | | 15 | | 16 | | 17 | | 18 | | 19 | | 20 | | 21 | | 22 | | 23 | | 24 | | 25 | | 26 | | 27 | | 28 | | 29 | | 30 | | 31 | | 32 | | 33 | | 34 | | 35 | | 36 | | 37 | | 38 | | 39 | | 40 | | 41 | | 42 | | 43 | | 44 | | 45 | | 46 | | Next |

N O P Q R S T
U V W X Y Z 

Your last read book:

You dont read books at this site.