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Text on one page: Few Medium Many
Sa figure sans beauté, mais
sympathique et distinguée au sortir de l'adolescence, s'était empreinte
dans l'âge viril d'une certaine rigidité douloureuse. Il était
impossible de savoir s'il éprouvait jamais la fatigue physique ou
morale. Il affirmait ne pas connaître la souffrance, et s'étonnait de
mes anxiétés. Il n'avait jamais éprouvé le désir ni senti le regret des
avantages quelconques dont sa destinée l'avait privé; esclave d'une
position précaire, il s'en faisait une liberté inaliénable en
l'acceptant comme la satisfaction de ses goûts et de ses instincts. Il
croyait suivre une vocation là où il ne subissait peut-être en réalité
qu'un servage.

M. Dietrich me questionnait souvent sur son compte, et je ne pouvais
dissimuler le fond de tristesse qui me revenait chaque fois que j'avais
à parler de ce cher enfant; mais peu à peu je dus m'abstenir de lui
exprimer mes angoisses secrètes, parce qu'alors M. Dietrich voulait
améliorer l'existence de Paul, et c'est à quoi Paul se refusait avec
tant de hauteur que je ne savais comment motiver son refus de
comparaître devant un protecteur quelconque.

Césarine ne s'y trompait pas, et elle était véritablement blessée de la
sauvagerie de mon neveu; elle l'attribuait à des préventions qu'il
aurait eues dès le principe contre son père ou contre elle-même. Elle
penchait vers la dernière opinion, et s'en irritait comme d'une offense
gratuite. Elle avait peine à me cacher l'espèce d'aversion enflammée
qu'elle éprouvait en se disant qu'un homme qui ne la connaissait pas du
tout,--car il n'avait jamais voulu se laisser présenter, et il
s'arrangeait pour ne jamais se rencontrer chez moi avec elle,--pouvait
songer à protester de gaieté de coeur contre son mérite.

--C'est donc pour faire le contraire de tout le monde, disait-elle, car,
que je sois quelque chose ou rien, tout ce qui m'approche est content de
moi, me trouve aimable et bonne, et prétend que je ne suis pas un esprit
vulgaire. Je ne demande de louanges et d'hommages à personne, mais
l'hostilité de parti pris me révolte. Tout ce que je peux faire pour
toi, c'est de croire que ton neveu pose l'originalité, ou qu'il est un
peu fou.

Je voyais croître son dépit, et elle en vint à me faire entendre que
j'avais dû, dans quelque mouvement d'humeur, dire du mal d'elle à mon
neveu. Je ne pus répondre qu'en riant de la supposition.

--Tu sais bien, lui dis-je, que je n'ai pas de mouvements d'humeur, et
que je ne peux jamais être tentée de dire du mal de ceux que j'aime. Le
refus de Paul à toutes vos invitations tient à des causes beaucoup moins
graves, mais que tu auras peut-être quelque peine à comprendre. D'abord
il est comme moi, il n'aime pas le monde.

--Cela, reprit-elle, tu n'en sais rien, et il ne peut pas le savoir,
puisqu'il n'y a jamais mis le pied.

--Raison de plus pour qu'il ait de la répugnance à s'y montrer. Il n'est
pas tellement sauvage qu'il ne sache qu'il y faut apporter une certaine
tenue de convention, manières, toilette et langage. Il n'a pas appris
le vocabulaire des salons, il ne sait pas même comment on salue telle ou
telle personne.

--Si fait, il a dû apprendre cela dans sa librairie et dans ses visites
aux savants. Tu ne me feras pas croire qu'il soit grossier et de
manières choquantes Sa figure n'annonce pas cela. Il y a autre chose.

--Non! la chose principale, je te l'ai dite: c'est la toilette. Paul ne
peut pas s'équiper de la tête aux pieds en homme du monde sans s'imposer
des privations.

--Et tu ne peux même pas lui faire accepter un habit noir et une cravate
blanche?

--Je ne pourrais pas lui faire accepter une épingle, fût-elle de cuivre,
et puis le temps lui manque, puisque c'est tout au plus si je le vois
une heure par semaine.

--Il se moque de toi! Je parie bien qu'il fait des folies tout comme un
autre. Le marquis de Rivonnière n'est pas empêché d'en faire par sa
passion pour moi, et ton neveu n'est pas toujours plongé dans la
science.

--Il l'est toujours au contraire, et il ne fait pas de folies, j'en suis
certaine.

--Alors c'est un saint,... à moins que ce ne soit un petit cuistre,
trop content de lui-même pour qu'on doive prendre la peine de s'occuper
de lui.

Cette parole aigre me blessa un peu, malgré les caresses et les excuses
de Césarine pour me la faire oublier. L'amour-propre s'en mêla, et je
résolus de montrer à la famille Dietrich que mon neveu n'était pas un
cuistre. C'est ici que se place dans ma vie une faute énorme, produite
par un instant de petitesse d'esprit.

On préparait une grande fête pour le vingt et unième anniversaire de
Césarine. Ce jour-là, dès le matin, son père, outre la pleine possession
de son héritage maternel, lui constituait un revenu pris sur ses biens
propres, et la dotait pour ainsi dire, bien qu'elle ne voulût point
encore faire choix d'un mari. Elle avait montré une telle aversion pour
la dépendance dans les détails matériels de la vie, jusqu'à se priver
souvent de ce qu'elle désirait plutôt que d'avoir à le demander, que M.
Dietrich avait rompu de son propre mouvement ce dernier lien de
soumission filiale. Césarine en était donc venue à ses fins, qui étaient
de l'enchaîner et de lui faire aimer sa chaîne. Il était désormais, ce
père prévenu, ce raisonneur rigide, le plus fervent, le plus empressé de
ses sujets.

Elle accepta ses dons avec sa grâce accoutumée Elle n'était pas cupide,
elle traitait l'argent comme un agent aveugle qu'on brutalise parce
qu'il n'obéit jamais assez vite. Elle fut plus sensible à un magnifique
écrin qu'aux titres qui l'accompagnaient. Elle fit cent projets de
plaisir prochain, d'indépendance immédiate, pas un seul de mariage et
d'avenir. M. Dietrich se trouvait si bien du bonheur qu'il lui donnait
qu'il ne désirait plus la voir mariée.

Le soir, il y eut grand bal, et Paul consentit à y paraître. J'obtins de
lui ce sacrifice en lui disant qu'on imputait à quelque secret
mécontentement de ma part, que je lui aurais confié, l'éloignement
qu'il montrait pour la maison Dietrich. Cet éloignement n'existait pas,
les raisons que j'avais données à Césarine étaient vraies. Il y en avait
d'autres que j'ignorais, mais qui étalent complètement étrangères aux
suppositions de mon élève. La difficulté de se procurer une toilette fut
bientôt levée; l'ami de Paul, ta jeune Latour, qui était de sa taille,
l'équipa lui-même de la tête aux pieds. L'absence totale de prétentions
fit qu'il endossa et porta ce costume, nouveau pour lui, avec beaucoup
d'aisance. Il se présenta sans gaucherie; s'il manquait d'usage, il
avait assez de tact et de pénétration pour qu'il n'y parût pas, MM.
Dietrich le trouvèrent fort bien et m'en firent compliment après
quelques paroles échangées avec lui. Je savais que leur bienveillance
pour moi les eût fait parler ainsi, quelle qu'eut été l'attitude de
Paul; mais Césarine, plus prévenue, était plus difficile à satisfaire,
et je ne sais qu'elle fatalité me poussait à vaincre cette prévention.

Elle était rayonnante de parure et de beauté lorsque, traversant le bal,
suivie et comme acclamée par son cortège d'amis, de serviteurs et de
prétendants, elle se trouva vis-à-vis de Paul, que je dirigeais vers
elle pour qu'il pût la saluer. Paul n'était pas sans quelque curiosité
de voir de près et dans tout son éclat «cet astre tant vanté,» c'est
ainsi qu'il me paît lait de mademoiselle Dietrich; mais c'était une
curiosité toute philosophique et aussi désintéressée que s'il se fût agi
d'étudier un manuscrit précieux ou un problème d'archéologie. Ce
sentiment placide et ferme se lisait dans ses yeux brillants et froids.
Je vis dans ceux de Césarine quelque chose d'audacieux comme un défi, et
ce regard m'effraya. Dès que Paul l'eut saluée, je le tirai par le bras
et l'éloignai d'elle. J'eus comme un rapide pressentiment des suites
fatales que pourrait avoir mon imprudence; je fus sur le point de lui
dire:

--C'est assez, va-t'en maintenant.

Mais dans la foule qui se pressait autour de la souveraine, je fus vite
séparée de Paul, et, comme j'étais la maîtresse agissante de la maison,
chargée de toutes les personnes insignifiantes dont mademoiselle
Dietrich ne daignait pas s'occuper, je perdis de vue mon neveu pendant
une heure. Tout à coup, comme je traversais, pour aller donner des
ordres, une petite galerie si remplie de fleurs et d'arbustes qu'on en
avait fait une allée touffue et presque sombre, je vis Césarine et Paul
seuls dans ce coin de solitude, assis et comme cachés sous une faïence
monumentale d'où s'échappaient et rayonnaient les branches fleuries d'un
mimosa splendide. Il y avait là un sofa circulaire. Césarine s'éventait
comme une personne que la chaleur avait forcée de chercher un refuge
contre la foule. Paul faisait la figure d'un homme qui a été ressaisi
par hasard au moment de s'évader.

--Ah! tu arrives au bon moment, s'écria Césarine en me voyant approcher.
Nous parlions de toi, assieds-toi là; autrement tous mes jaloux vont
accourir et me faire un mauvais parti en me trouvant tête à tête avec
monsieur ton neveu. Figure-toi, ma chérie, qu'il jure sur son honneur
que je lui suis parfaitement indifférente, vu qu'il ne me connaît pas.
Or la chose est impossible. Tu n'as pas consacré six ans de ta vie à me
servir de soeur et de mère sans lui avoir jamais parlé de moi, comme tu
m'as parlé de lui. Je le connais, moi; je le connais parfaitement par
tout ce que tu m'as dit de ses occupations, de son caractère, de sa
santé, de tout ce qui t'intéressait en lui. Je pourrais dire combien de
rhumes il a toussés, combien de livres il a dévorés, combien de prix il
a conquis au collège, combien de vertus il possède....

--Mais, interrompit gaiement mon neveu, vous ne sauriez dire combien de
mensonges j'ai faite à ma tante pour avoir des friandises quand j'étais
enrhumé, ou pour lui donner une haute opinion de moi quand je passais
mes examens. Moi, je ne saurais dire combien d'illusions d'amour
maternel se sont glissées dans le panégyrique qu'elle me faisait de sa
brillante élève. Il est donc probable que vous ne me faites pas plus
l'honneur de me connaître que je n'ai celui de vous apprécier.

--Vous n'êtes pas galant, vous!



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