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Text on one page: Few Medium Many
Il n'y a de susceptible que l'homme
vaniteux. Je n'ai pas de vanité. Le jour où la pitié bienveillante dont
je suis l'objet deviendrait amère et offensante, je saurais fort bien
faire taire les mauvais plaisants. Ne jetez donc aucun voile sur ma
déconvenue; je l'accepte en galant homme qui n'a rien à se reprocher et
qui ne veut pas mentir.

--Alors, mon ami, il faut cesser de nous voir, car, moi, je n'accepte
pas la réputation de coquette fallacieuse.

--Vous ne pourrez jamais l'éviter. Toute femme qui s'entoure d'hommes
sans en favoriser aucun est condamnée à cette réputation. Qu'est-ce que
cela vous fait? Prenez-en votre parti, comme je prends le mien de passer
pour une victime.

--Vous prenez le beau rôle, mon très-cher; je refuse le mauvais.

--En quoi est-il si mauvais? Une femme de votre beauté et de votre
mérite a le droit de se montrer difficile et d'accepter les hommages.

--Vous voulez que je me pose en femme sans coeur?

--On vous adorera, on vous vantera d'autant plus, c'est la loi du monde
et de l'opinion. Prenez l'attitude qui convient à une personne qui vent
garder à tout prix son indépendance sans se condamner à la solitude.

--Vous me donnez de mauvais conseils. Je vois que vous m'aimez en
égoïste! Ma société vous est agréable, mon babil vous amuse. Vous n'avez
pas de sujets de jalousie, étant le mieux traité de mes serviteurs. Vous
voulez que cela continue, et vous vous arrangerez de tout ce qui
éloignera de moi les gens qui demandent à une femme d'être, avant tout,
sincère et bonne.

--Je commence à voir clair dans vos préoccupations. Vous voulez vous
marier?

--Qui m'en empêcherait?

--Ce ne serait pas moi, je n'ai pas de droite à faire valoir.

--Vous le reconnaissez?

--Je suis homme d'honneur.

--Eh bien! touchez-là, vous êtes un excellent ami.

Le marquis de Rivonnière baise la main de Césarine avec un respect dont
la tranquille abnégation me frappa. Je ne le croyais pas si soumis, et,
tout en ayant la figure penchée sur ma broderie, je le regardais de côté
avec attention.

--Donc, reprit-il après un moment de silence, vous allez faire un choix?

--Vous ai-je dit cela?

--Il me semble. Pourquoi ne le diriez-vous pas, puisque je suis et reste
votre ami?

--Au fait,... si cela était, pourquoi ne vous le dirais-je pas?

--Dites-le et ne craignez rien. Ai-je l'air d'un homme qui va se brûler
la cervelle?

--Non, certes, vous montrez bien qu'il n'y a pas de quoi.

--Si fait, il y aurait de quoi; mais on est philosophe ou on ne l'est
pas. Voyons, dites-moi qui vous avez choisi.

Je crus devoir empêcher Césarine de commettre une imprudence, et
m'adressant au marquis:

--Elle ne pourrait pas vous le dire, elle n'en sait rien.

--C'est vrai, reprit Césarine, que ma figure inquiète avertit du danger,
je ne le sais pas encore.

M. de Rivonnière me parut fort soulagé. Il connaissait les fantaisies de
Césarine et ne les prenait plus au sérieux. Il consentit à rire de son
irrésolution et à n'y rien voir de cruel pour lui, car, de tous ceux qui
gâtaient cette enfant si gâtée, il était le plus indulgent et le plus
heureux de lui épargner tout déplaisir.

--Mais dans tout cela, nous ne concluons pas. Il faut pourtant que nous
cessions de nous voir, ou que vous cessiez de m'aimer.

--Permettez-moi de vous voir et ne vous inquiétez pas de ma passion
déçue. Je la surmonterai, ou je saurai ne pas vous la rendre importune.

Césarine commençait à trouver le marquis trop facile. S'il eût prémédité
son rôle, il ne l'eût pas mieux joué. Je vis qu'elle en était surprise
et piquée, et que, pour un peu, elle l'eût ramené à elle par quelque
nouvel essai de séduction. Elle s'était préparée à une scène de colère
ou de chagrin, elle trouvait un véritable homme du monde dans le sens
chevaleresque et délicat du mot. Il lui semblait qu'elle était vaincue
du moment qu'il ne l'était pas.

--Retire-toi maintenant, lui dis-je à la dérobée, je me charge de savoir
ce qu'il pense.

Elle se retira en effet, se disant fatiguée et serrant la main de son
esclave assez froidement.

--Je vous demande la permission de rester encore un instant, me dit M.
de Rivonnière dès que nous fûmes seuls. Il faut que vous me disiez le
nom de l'heureux mortel....

--Il n'y a pas d'heureux mortel, répondis-je. M. Dietrich a en effet
reproché à sa fille la situation où ses atermoiements vous plaçaient;
elle a dit qu'elle se marierait pour en finir....

--Avec qui? avec moi?

--Non, avec l'empereur de la Chine; ce qu'elle a dit n'est pas plus
sérieux que cela.

--Vous voulez me ménager, mademoiselle de Nermont, ou vous ne savez pas
la vérité. Mademoiselle Dietrich aime quelqu'un.

--Qui donc soupçonnez-vous?

--Je ne sais pas qui, mais je le saurai. Elle a disparu du bal un quart
d'heure après avoir remis un billet à Bertrand, son homme de confiance.
Je l'ai suivie, cherchée, perdue. Je l'ai retrouvée sortant d'un passage
mystérieux. Elle m'a pris vivement le bras en m'ordonnant de la mener
danser. Je n'ai pu voir la personne qu'elle laissait derrière elle, ou
qu'elle venait de reconduire; mais elle avait beau rire et railler mon
inquiétude, elle était inquiète elle-même.

--Avez-vous quelqu'un en vue dans vos suppositions?

--J'ai tout le monde. Il n'est pas un homme parmi tous ceux qu'on reçoit
ici qui ne soit épris d'elle.

--Vous me paraissez résigné à n'être point jaloux de celui qui vous
serait préféré?

--Jaloux, moi? je ne le serai pas longtemps, car celui qu'elle voudra
épouser....

--Eh bien! quoi?

--Eh bien! quoi! Je le tuerai, parbleu!

--Que dites-vous là?

--Je dis ce que je pense et ce que je ferai.

--Vous parlez sérieusement?

--Vous le voyez bien, dit-il en passant son mouchoir avec un mouvement
brusque sur son front baigné de sueur.

Sa belle figure douce n'avait pas un pli malséant, mais ses lèvres
étaient pâles et comme violacées. Je fus très-effrayée.

--Comment, lui dis-je, vous êtes vindicatif à ce point, vous que je
croyais si généreux?

--Je suis généreux de sang-froid, par réflexion; mais dans la
colère,... je vous l'avais bien dit, je ne m'appartiens plus.

--Vous réfléchirez, alors!

--Non, pas avant de m'être vengé, cela ne me serait pas possible.

--Vous êtes capable d'une colère de plusieurs jours?

--De plusieurs semaines, de plusieurs mois peut-être.

--Alors c'est de la haine que vous nourrissez en vous sans la combattre?
Et vous vous vantiez tout à l'heure d'être philosophe!

--Tout à l'heure je mentais, vous mentiez, mademoiselle Dietrich mentait
aussi. Nous étions dans la convention, dans le savoir-vivre; à présent
nous voici dans la nature, dans la vérité. Elle est éprise d'un autre
homme que moi, sans se soucier de moi ni de rien au monde. Vous me
cachez son nom par prudence, mais vous comprenez fort bien mon
ressentiment, et moi je sens monter de ma poitrine à mon cerveau des
flots de sang embrasé. Ce qu'il y a de sauvage dans l'homme, dans
l'animal, si vous voulez, prend le dessus et réduit à rien les belles
maximes, les beaux sentiments de l'homme civilisé. Oui, c'est comme
cela! tout ce que vous pourriez me dire dans la langue de la
civilisation n'arrive plus à mon esprit C'est inutile. Il y a trois ans
que j'aime mademoiselle Dietrich; j'ai essayé, pour l'oublier, d'en
aimer une autre; cette autre, je la lui ai sacrifiée, et ç'à été une
très-mauvaise action, car j'avais séduit une fille pure, désintéressée,
une fille plus belle que Césarine et meilleure. Je ne la regrette pas,
puisque je n'avais pu m'attacher à elle; mais je sens ma faute d'autant
plus qu'il ne m'a pas été permis de la réparer. Une petite fortune en
billets de banque que j'envoyai à ma victime m'a été renvoyée à
l'instant même avec mépris. Elle est retournée chez ses parents, et,
quand je l'y ai cherchée, elle avait disparu, sans que, depuis deux ans,
j'aie pu retrouver sa trace. Je l'ai cherchée jusqu'à la morgue, baigné
d'une sueur froide, comme me voilà maintenant en subissant l'expiation
de mon crime, car c'est à présent que je le comprends et que j'en sens
le remords. Attaché aux pas de Césarine et poursuivant la chimère, je
m'étourdissais sur le passé.... On me brise, me voilà puni, honteux,
furieux contre moi! Je revois le spectre de ma victime. Il rit d'un rire
atroce au fond de l'eau où le pauvre cadavre gît peut-être. Pauvre
fille! tu es vengée, va! mais je te vengerai encore plus, Césarine
n'appartiendra à personne. Ses rêves de bonheur s'évanouiront en fumée!
Je tuerai quiconque approchera d'elle!

--Vous voulez jouer votre vie pour un dépit d'amour?

--Je ne jouerai pas ma vie, je nierai, j'assassinerai, s'il le faut,
plutôt que de laisser échapper ma proie!

--Et après?...

--Après, je n'attendrai pas qu'on me traîne devant les tribunaux, je
ferai justice de moi-même.

En parlant ainsi, le marquis, pâle et les yeux remplis d'un feu sombre,
avait pris son chapeau; je m'efforçai en vain de le retenir.

--Où allez-vous? lui dis-je, vous ne pouvez vous en prendre à personne.

--Je vais, répondit-il, me constituer l'espion et le geôlier de
Césarine. Elle ne fera plus un pas, elle n'écrira plus un mot que je ne
le sache!

Et il sortit, me repoussant presque de force.

Je courus chez Césarine, qui était déjà couchée et à moitié endormie.
Elle avait le sommeil prompt et calme des personnes dont la conscience
est parfaitement pure ou complètement muette. Je lui racontai ce qui
venait de se passer; elle m'écouta presque en souriant.

--Allons, dit-elle, je lui rends mon estime, à ce pauvre Rivonnière! Je
ne croyais pas avoir affaire à un amour si énergique. Cette fureur me
plaît mieux que sa plate soumission. Je commence à croire qu'il mérite
réellement mon amitié.

--Et peut-être ton amour?

--Qui sait? dit-elle en bâillant; peut-être! Allons! j'essayerai
d'oublier ton neveu. Écris donc vite un mot pour que le marquis ne se
tue pas cette nuit. Dis-lui que je n'ai rien résolu du tout.

J'étais si effrayée pour mon Paul, que j'écrivis à M. de Rivonnière en
lui jurant que Césarine n'aimait personne, et dès que M. Dietrich fut
rentré, je la suppliai de ne plus jamais songer à mon neveu pour en
faire son gendre.

M.



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