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Text on one page: Few Medium Many
dit-elle en bâillant; peut-être! Allons! j'essayerai
d'oublier ton neveu. Écris donc vite un mot pour que le marquis ne se
tue pas cette nuit. Dis-lui que je n'ai rien résolu du tout.

J'étais si effrayée pour mon Paul, que j'écrivis à M. de Rivonnière en
lui jurant que Césarine n'aimait personne, et dès que M. Dietrich fut
rentré, je la suppliai de ne plus jamais songer à mon neveu pour en
faire son gendre.

M. de Rivonnière ne reparut qu'au bout de huit jours. Il m'avoua qu'il
n'avait pas cru à ma parole, qu'il avait espionné minutieusement
Césarine, et que, n'ayant rien découvert, il revenait pour l'observer de
près.

Césarine lui fit bon accueil, et sans prendre aucun engagement, sans
entrer dans aucune explication directe, elle lui laissa entendre qu'elle
l'avait soumis à une épreuve; mais bientôt elle se vit comme prise dans
un réseau de défiance et de jalousie. Le marquis commentait toutes ses
paroles, épiait tous ses gestes, cherchait à lire dans tous ses regards.
Cette passion ardente dont elle l'avait jugé incapable, qu'elle avait
peut-être désiré d'inspirer, lui devint vite une gêne, une offense, un
supplice. Elle s'en plaignit avec amertume et déclara qu'elle
n'épouserait jamais un despote. M. de Rivonnière se le tint pour dit et
ne reparut plus, ni à l'hôtel Dietrich, ni dans les autres maisons où il
eût pu rencontrer Césarine.

Césarine s'ennuya.

--C'est étonnant, me dit-elle un jour, comme on s'habitue aux gens! Je
m'étais figuré que ce bon Rivonnière faisait partie de ma maison, de mon
mobilier, de ma toilette, que je pouvais être absurde, bonne, méchante,
folle, triste sous ses yeux, sans qu'il s'en émût plus que s'en
émeuvent les glaces de mon boudoir. Il avait un regard pétrifié dans le
ravissement qui m'était agréable et qui me manque. Quelle idée a-t-il
eue de se transformer en Othello, du soir au lendemain? Je l'aimais un
peu en cavalier servant, je ne l'aime plus du tout en héros de
mélodrame.

--Oublie-le, lui dis-je; ne fais pas son malheur, puisque tu ne veux pas
faire son bonheur. Laisse passer le temps, puisque le célibat ne te pèse
pas, et puis tu choisiras parmi tes nombreux aspirants celui qui peut
t'inspirer un attachement durable.

--Qui veux-tu que je choisisse, puisque ce capitan veut tuer l'objet de
mon choix ou se faire tuer par lui? Voilà que ce choix doit absolument
entraîner mort d'homme! Est-ce une perspective réjouissante?

--Espérons que cette fureur du marquis passera, si elle n'est déjà
passée. Elle était trop violente pour durer.

--Qui sait si ce parfait homme du monde n'est pas tout simplement un
affreux sauvage? Et quand on pense qu'il n'est peut-être pas le seul qui
cache des passions brutales sous les dehors d'un ange! Je ne sais plus à
qui me fier, moi! Je me croyais pénétrante, je suis peut-être la dupe de
tous les beaux discours qu'on me fait et de toutes les belles manières
qu'on étale devant moi.

--Si tu veux que je te le dise, repris-je, décidée à ne plus la
ménager, je ne te crois pas pénétrante du tout.

--Vraiment! pourquoi?

--Parce que tu es trop occupée de toi-même pour bien examiner les
autres. Tu as une grande finesse pour saisir les endroits faibles de
leur armure; mais les endroits forts, tu ne veux jamais supposer qu'ils
existent. Tu aperçois un défaut, une fente; tu y glisses la lame du
poignard, mais elle y reste prise, et ton arme se brise dans ta main.
Voilà ce qui est arrivé avec M. de Rivonnière.

--Et ce qui m'arriverait peut-être avec tous les autres? Il se peut que
tu aies raison et que je sois trop personnelle pour être forte. Je
tâcherai de me modifier.

--Pourquoi donc toujours chercher la force, quand la douceur serait plus
puissante?

--Est-ce que je n'ai pas la douceur? Je croyais en avoir toutes les
suavités?

--Tu en as toutes les apparences, tous les charmes; mais ce n'est pour
toi qu'un moyen comme ta beauté, ton intelligence et tous tes dons
naturels. Au fond, ton coeur est froid et ton caractère dur.

--Comme tu m'arranges, ce matin! Faut-il que je sois habituée à tes
rigueurs! Eh bien! dis-moi, méchante: crois-tu que je pourrais devenir
tendre, si je le voulais?

--Non, il est trop tard.

--Tu n'admets pas qu'un sentiment nouveau, inconnu, l'amour par
exemple, pût éveiller des instincts qui dorment dans mon coeur!

--Non, ils se fussent révélés plus tôt. Tu n'as pas l'âme maternelle, tu
n'as jamais aimé ni tes oiseaux, ni tes poupées.

--Je ne suis pas assez femme selon toi!

--Ni assez homme non plus.

--Eh bien! dit-elle en se levant avec humeur, je tâcherai d'être homme
tout à fait. Je vais mener la vie de garçon, chasser, crever des
chevaux, m'intéresser aux écuries et à la politique, traiter les hommes
comme des camarades, les femmes comme des enfants, ne pas me soucier de
relever la gloire de mon sexe, rire de tout, me faire remarquer, ne
m'intéresser à rien et à personne. Voilà les hommes de mon temps; je
veux savoir si leur stupidité les rend heureux!

Elle sonna, demanda son cheval, et, malgré mes représentations, s'en
alla parader au bois, sous les yeux de tout Paris, escortée d'un
domestique trop dévoué, le fameux Bertrand, et d'un groom pur sang.
C'était la première fois qu'elle sortait ainsi sans son père ou sans
moi. Il est vrai de dire que, ne montant pas à cheval, je ne pouvais
l'accompagner qu'en voiture, et que, M. Dietrich ayant rarement le temps
d'être son cavalier, elle ne pouvait guère se livrer à son amusement
favori. Elle nous avait annoncé plus d'une fois qu'aussitôt sa majorité
elle prétendait jouir de sa liberté comme une jeune fille anglaise ou
américaine. Nous espérions qu'elle ne se lancerait pas trop vite. Elle
voulait se lancer, elle se lança, et de ce jour elle sortit seule dans
sa voiture, et rendit des visites sans se faire accompagner par
personne. Cette excentricité ne déplut point, bien qu'on la blâmât. Elle
lutta avec tant de fierté et de résolution qu'elle triompha des doutes
et des craintes des personnes les plus sévères. Je tremblais qu'elle ne
prit fantaisie d'aller seule à pied par les rues. Elle s'en abstint et
en somme, protégée par ses gens, par son grand air, par son luxe de bon
goût et sa notoriété déjà établie, elle ne courait de risques que si
elle eût souhaité d'en courir, ce qui était impossible à supposer.

Cette liberté précoce, à laquelle son père n'osa s'opposer dans la
situation d'esprit où il la voyait, l'enivra d'abord comme un vin
nouveau et lui fit oublier son caprice pour mon neveu; elle l'éloigna
même tout à fait de la pensée du mariage.

Paul revint d'Allemagne, et mes perplexités revinrent avec lui. Je ne
voulais pas qu'il revît jamais Césarine; mais comment lui dire de ne
plus venir à l'hôtel Dietrich sans lui avouer que je craignais une
entreprise plus sérieuse que la première contre son repos? Césarine
semblait guérie, mais à quoi pouvait-on se fier avec elle? Et, si, à mon
insu, elle lui tendait le piège du mariage, ne serait-il pas ébloui au
point d'y tomber, ne fût-ce que quelques jours, sauf à souffrir toute sa
vie d'une si terrible déception?

Je me décidai à lui dire toute la vérité, et je devançai sa visite en
allant le trouver à son bureau. Il avait un cabinet de travail chez son
éditeur; j'y étais à sept heures du matin, sachant bien qu'à peine
arrivé à Paris, il courrait à sa besogne au lieu de se coucher. Quand je
lui eus avoué mes craintes, sans toutefois lui parler des menaces de M.
de Rivonnière, qu'il eût peut-être voulu braver, il me rassura en riant.

--Je n'ai pas l'esprit porté au mariage, me dit-il, et, de toutes les
séductions que mademoiselle Dietrich pourrait faire chatoyer devant moi,
celle-ci serait la plus inefficace. Épouser une femme légère, moi!
Donner mon temps, ma vie, mon avenir, mon coeur et mon honneur à garder
à une fille sans réserve et sans frein, qui joue son existence à pile ou
face! Ne craignez rien, ma tante, elle m'est antipathique, votre
merveilleuse amie; je vous l'ai dit et je vous le répète. Je ferais donc
violence à mon inclination pour partager sa fortune? Je croyais que
toute ma vie donnait un démenti à cette supposition.

--Oui, mon enfant, oui, certes! ce n'est pas ton ambition que j'ai pu
craindre, mais quelque vertige de l'imagination ou des sens.

--Rassurez-vous, ma tante, j'ai une maîtresse plus jeune et plus belle
que mademoiselle Dietrich.

--Que me dis-tu là? tu as une maîtresse, toi?

--Eh bien donc! cela vous surprend?

--Tu ne me l'as jamais dit!

--Vous ne me l'avez jamais demandé.

--Je n'aurais pas osé; il y a une pudeur, même entre une mère et son
fils.

--Alors j'aurais mieux fait de ne pas vous le dire, n'en parlons plus.

--Si fait, je suis bien aise de le savoir. Ton grand prestige pour
Césarine venait de ce qu'elle t'attribuait la pureté des anges.

--Dites-lui que je ne l'ai plus.

--Mais où prends-tu le temps d'avoir une maîtresse?

--C'est parce que je lui donne tout le temps dont je peux disposer que
je ne vais pas dans le monde et ne perds pas une minute en dehors de mon
travail ou de mes affections.

--À la bonne heure! es-tu heureux?

--Très-heureux, ma tante.

--Elle t'aime bien?

--Non, pas bien, mais beaucoup.

--C'est-à-dire qu'elle ne te rend pas heureux?

--Vous voulez tout savoir?

--Eh! mon Dieu, oui, puisque je sais un peu.

--Eh bien!... écoutez, ma tante:

Il y a deux ans, deux ans et quelques mois, je me rendais de la part de
mon patron chez un autre éditeur, qui demeure en été à la campagne, sur
les bords de la Seine. Après la station du chemin de fer, il y avait un
bout de chemin à faire à pied, le long de la rivière, sous les saules.
En approchant d'un massif plus épais, qui fait une pointe dans l'eau, je
vis une femme qui se noyait. Je la sauvai, je la portai à une petite
maison fort pauvre, la première que je trouvai. Je fus accueilli par une
espèce de paysanne qui fit de grands cris en reconnaissant sa fille.

--Ah! la malheureuse enfant, disait-elle, elle a voulu périr! j'étais
sûre qu'elle finirait comme ça!

--Mais elle n'est pas morte, lui dis-je, soignez-la, réchauffez-la bien
vite; je cours chercher un médecin.



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