A B C D E F
G H I J K L M 

Total read books on site:
more than 10 000

You can read its for free!


Text on one page: Few Medium Many
Ferme les portes,
qu'on ne l'entende pas trop!

»--Voilà un bel enfant! lui dis-je en feignant d'admirer le bébé qu'on
emportait à ma grande satisfaction. Quel âge a-t-il donc?

»--Un an et un mois, il est un peu grognon, il met ses dents.

»--Il est bien frais,--très-joli!

»--N'est-ce pas qu'il ressemble à son père?

»--À M. Paul Gilbert?

»--Dame!

»--Je ne sais pas, je le connais très-peu. Je trouve que c'est à vous
que l'enfant ressemble.

»--Oui? tant pis! j'aimerais mieux qu'il ressemble à Paul.

»--C'est-à-dire que vous aimez votre mari plus que vous-même?

»--Oh ça, c'est sûr! il est si bon! Vous connaissez donc sa tante et
_pas lui_?

»--Je l'ai vu une ou deux fois, pas davantage.

»--C'est peut-être vous qui êtes.... Eh non! que je suis bête!
mademoiselle Dietrich ne sortirait pas comme ça toute seule.

»--Vous avez entendu parler de mademoiselle Dietrich?

»--Oui, c'est la tante à Paul qui est sa... comment dirai-je? sa
première bonne, c'est elle qui l'a élevée.»

Je t'en demande bien pardon, ma Pauline, mais voilà les notions
éclairées et délicates de mademoiselle Marguerite sur ton compte. Je
suis forcée par mon impitoyable mémoire de te redire mot pour mot ses
aimables discours.

--C'est, repris-je, mademoiselle de Nermont qui vous a parlé de
mademoiselle Dietrich?

»--Non, c'est Paul, un jour qu'il avait été au bal la veille _chez son
papa_. Il paraît que _c'est des gens très-riches_, et que la demoiselle
avait des perles et des diamants peut-être pour des millions.

»--Ce qui était bien ridicule, n'est-ce pas?

»--Vous dites comme Paul: mais moi, je ne dis pas ça. Chacun se pare de
ce qu'il a. Moi, je n'ai rien, je me pare de mon enfant, et, quand on me
le ramène du Luxembourg ou du _square_, en me disant que tout le monde
l'a trouvé beau, dame! je suis fière et je me pavane comme si j'avais
tous les diamants d'une reine sur le corps.» Cette gentille naïveté me
réconcilia bien vite avec Marguerite. Je ne la crois pas mauvaise ni
perverse, cette fille, et en la trouvant si commune et si expansive je
ne me sentais plus aucune aversion contre elle. C'est une de ces
compagnes de rencontre qu'un homme pauvre doit prendre par économie et
aussi par sagesse. Quand il arrive un enfant, on s'y attache par bonté;
mais on ne les épouse pas, ces demoiselles, et un moment vient où on ne
les garde pas.

--Tu parles de tout cela, ma chère, comme un aveugle des couleurs. Tu ne
peux pas apprécier....

--Je te demande pardon, ton élève est émancipée, et tout ce que tu as
fort bien fait de lui laisser ignorer quand elle était une
fillette,--peu curieuse d'ailleurs,--elle a été condamnée à l'apprendre
en voyant le monde, en observant ce qui s'y passe, en entendant ce que
l'on dit, en devinant ce que l'on tait. Tu sais fort bien que je porte
sur la liaison de M. Paul un jugement très-sensé, car cela s'appelle une
_liaison_, pas autrement; c'est un terme décent et poli pour ne pas dire
une _accointance_. Tu trouves que le vrai mot est grossier dans ma
bouche? Je le trouve aussi; mais tu m'as attrapée en appelant cela un
mariage, et j'ai été forcée d'entrer dans l'examen des faits grossiers
qu'on appelle la réalité. Jusque-là pourtant j'étais assez ingénue pour
croire à un lien légitime; mais Marguerite est bavarde et maladroite.
Comme je lui témoignais de l'intérêt, elle s'est troublée, et, quand
j'ai parlé de lui apporter de vieilles dentelles à remettre à neuf, elle
m'a tout avoué avec une sincérité assez touchante.

»--Non, m'a-t-elle dit, ne revenez pas vous-même, car je vois bien que
vous êtes une grande dame, et peut-être que vous seriez fâchée d'être si
bonne pour moi quand vous saurez que je ne suis pas ce que vous croyez.»

Et, là-dessus, des encouragements de ma part, une ou deux paroles
aimables qui ont amené un déluge de pleurs et d'aveux. Je sais donc
tout, l'aventure avec M. Jules l'étudiant, la noyade, le sauvetage opéré
par ton neveu, l'asile donné par lui chez la Féron, et puis la naissance
de l'enfant après des relations avouées assez crûment (elle me prenait
pour une femme), enfin l'espérance qui lui était venue d'être épousée en
se voyant mère, la résistance invincible de Paul appuyée par toi, les
petits chagrins domestiques, ses colères à elle, sa patience à lui. Le
tout a fini par un éloge enthousiaste et comique de Paul, de toi et
d'elle-même, car elle est très-drôle, cette villageoise. C'est un
mélange d'orgueil insensé et d'humilité puérile. Elle se vante de
l'emporter sur tout le monde par l'amour et le dévouement dont elle est
capable.... Elle se résume en disant:

--C'est moi la coupable (_la fautive_); mais j'ai quelque chose pour
moi, c'est que j'aime comme les autres n'aiment pas. Paul verra bien!
qu'il essaye d'en aimer une autre!»

C'est après m'avoir ainsi ouvert son coeur qu'elle a commencé à se
demander qui je pouvais bien être.

«--Ne vous en inquiétez pas, lui ai-je répondu. Mon nom ne vous
apprendrait rien. Je m'intéresse à vous et je vous plains, que cela
vous suffise. Votre position ne me scandalise pas. Seulement vous avez
tort de prendre le nom de M. Gilbert. Est-ce qu'il vous y a autorisée?

»--Non, il me l'a défendu au contraire. Comme il ne veut recevoir ici
aucun de ses amis, il cache son petit ménage, et l'appartement n'est ni
à son nom ni au mien. Je dois me cacher aussi à cause de ma mère, qui me
_repincerait_, je suis encore mineure, et je ne sors que le soir au bras
de Paul, dans les rues où il ne fait pas bien clair. Quand vous avez
demandé madame Paul Gilbert, j'ai eu un moment de bêtise ou de fierté;
mais personne ne me connaît sous ce nom-là. À vrai dire, personne ne me
connaît. Je ne me montre pas. C'est madame Féron qui achète tout, qui
fait les commissions, qui porte l'ouvrage, qui promène le petit. Moi, je
m'ennuie bien un peu d'être enfermée comme ça, mais je travaille de mes
mains, et je tâche que ma pauvre tête ne travaille pas trop....»

Je lui ai promis d'aller la voir, et je tiendrai parole, car je veux
encore causer avec elle. J'avais peur de te voir revenir, bien que
j'eusse un prétexte tout prêt pour motiver devant Marguerite ma présence
chez elle. Je lui ai dit que l'heure du rendez-vous que tu m'avais donné
était passée, et que j'étais forcée de m'en aller.

«--Tant pis, a-t-elle dit en me baisant les mains; je vous aime bien,
vous, et je voudrais causer avec vous toute la journée. Si, au lieu de
me prendre d'amour pour Paul, j'avais rencontré une jolie et bonne dame
comme vous, qui m'aurait prise avec elle, je serais plus heureuse, et,
sans me vanter, pour coudre, ranger vos affaires, vous blanchir, vous
servir et _vous faire la conversation_, j'aurais été bonne fille de
chambre.

»--Ça pourra venir, lui ai-je répondu en riant: qui sait? Si M. Gilbert
vous renvoyait, je vous prendrais volontiers à mon service.»

Le mot _renvoyer_ a frappé un peu plus fort que je ne l'eusse souhaité.
Elle s'est récriée, et un instant j'ai cru que notre amitié allait se
changer en aversion. Elle est violente, la chère petite; mais j'ai su
étouffer l'explosion en lui disant:

«--Je vois bien que vous n'êtes pas de ces personnes qu'on renvoie; mais
il y a manière d'éloigner les personnes fières: quelquefois un mot
blessant suffit.

»--Vous avez raison; mais jamais Paul ne me dira ce mot-là. Il a le
coeur trop grand. Il n'aurait qu'une manière de me renvoyer, comme vous
dites: c'est de me faire voir qu'il serait malheureux avec moi; alors je
n'attendrais pas mon congé, je le prendrais.

»--Et l'enfant, qu'en feriez-vous?

»--Oh! l'enfant, il ne voudrait pas me le laisser, il l'aime trop!

»--Est-ce qu'il l'a reconnu?

»--Bien sûr qu'il l'a reconnu, même qu'il l'a fait inscrire fils de mère
inconnue, afin que ma famille, qui est mauvaise, n'ait jamais de droits:
sur lui.

»--Alors vous n'en avez pas non plus sur votre enfant? Vous le perdriez
en vous séparant de M. Gilbert?

«--C'est cela qui me retiendrait auprès de lui, si je m'y trouvais
malheureuse, mais s'il était malheureux lui, mon pauvre Paul, je lui
laisserais son Pierre,... et je n'irais pas vous trouver, ma petite
dame, je n'aurais plus besoin de rien. Je m'en irais mourir de chagrin
dans un coin....»

Voilà sur quelles conclusions nous nous sommes séparées.

--Fort bien, et après cela tu as été réfléchir au bois de Boulogne;
peut-on savoir ta conclusion, à toi?

--La voici: Paul me convient tout à fait, je l'aime, et c'est le mari
qu'il me faut.

--Sauf à faire mourir de chagrin la pauvre Marguerite? Cela ne compte
pas?

--Cela compterait, mais cela n'arrivera pas. Je serai très-bonne pour
elle, je lui ferai comprendre ce qu'elle est, ce qu'elle vaut, ce
qu'elle pèse, ce qu'elle doit accepter pour conserver l'estime de Paul
et mes bienfaits, que je ne compte pas lui épargner.

--Et l'enfant?

--Son père, marié avec moi, aura le moyen de l'élever, et je lui serai
très-maternelle; je n'ai pas de raisons pour le haïr, cet innocent!
Marguerite pourra le voir; on les enverra à la campagne, ils n'auront
jamais été si heureux.

--Avec quelle merveilleuse facilité tu arranges tout cela!

--Il n'y rien de difficile dans la vie quand on est riche, équitable et
d'un caractère décidé. Je suis plus énergique et plus clairvoyante que
toi, ma Pauline, parce que je suis plus franche, moins méticuleuse. Ce
qu'il t'a fallu des années pour savoir et apprécier, sauf à ne rien
conclure pour l'avenir de ton neveu, je l'ai su, je l'ai jugé, j'y ai
trouvé remède en deux heures. Tu vas me dire que je ne veux pas tenir
compte de l'attachement de Paul pour sa maîtresse et de l'espèce
d'aversion qu'il m'a témoignée; je te répondrai que je ne crois ni à
l'aversion pour moi ni à l'attachement pour elle. J'ai vu clair dans la
rencontre unique et mémorable qui a décidé du sort de ce jeune homme et
du mien; je vois plus clair encore aujourd'hui. Il se croyait lié à un
devoir, et sa défense éperdue était celle d'un homme qui s'arrache le
coeur. Aujourd'hui il souffre horriblement, tu ne vois pas cela; moi, je
le sais par les aveux ingénus et les réticences maladroites de sa
maîtresse.



Pages: | Prev | | 1 | | 2 | | 3 | | 4 | | 5 | | 6 | | 7 | | 8 | | 9 | | 10 | | 11 | | 12 | | 13 | | 14 | | 15 | | 16 | | 17 | | 18 | | 19 | | 20 | | 21 | | 22 | | 23 | | 24 | | 25 | | 26 | | 27 | | 28 | | 29 | | 30 | | 31 | | 32 | | 33 | | 34 | | 35 | | 36 | | 37 | | 38 | | 39 | | 40 | | 41 | | 42 | | 43 | | 44 | | 45 | | 46 | | Next |

N O P Q R S T
U V W X Y Z 

Your last read book:

You dont read books at this site.