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Text on one page: Few Medium Many
Le marquis ajouta:

--Je ne dissimule pas ma faute et j'en rougis. C'est ce remords qui m'a
rendu furieux naguère....

--Ne parlons plus de cela, dit Césarine. J'ai eu envers vous des torts
qui ne me permettent pas d'être trop sévère aujourd'hui.

--D'autant plus, reprit-il, que vous êtes la cause... involontaire....

--Et très-innocente de votre mauvaise action; je n'accepterais pas cette
constatation comme un reproche mérité, mon cher ami. Si toutes les
femmes dont le refus d'aimer a eu pour conséquence des aventures de ce
genre devaient se les reprocher, la moitié de mon sexe prendrait le
deuil; mais tout cela n'est pas si grave, puisque Marguerite s'est
consolée.

--Et puisqu'elle a réparé son égarement, ajoutai-je, par une conduite
sage et digne; je suis bien aise de savoir que le récit de M. de
Rivonnière est exactement conforme au sien, et que mon neveu peut
estimer sa compagne et lui pardonner.

--Et même il le doit, répliqua vivement Césarine; mais lui donner son
nom, comme cela, sous les yeux du marquis, tu n'y songea pas, Pauline!
Je voudrais voir la figure que tu ferais, s'il arrivait que madame Paul
Gilbert, au bras de son mari, s'écriât encore en rencontrant M. de
Rivonnière:

--Voilà Jules!

--Certes elle ne le fera plus, dit le marquis. Pourquoi M. Paul Gilbert
serait-il informé?

--Il le sera! répondit Césarine.

--Par toi? m'écriai-je.

--Oui, par elle, reprit le marquis avec douleur; vous savez bien qu'elle
veut empêcher ce mariage!

--Vous rêvez tous deux, dit Césarine, qui n'avait jamais avoué au
marquis que Paul fût l'objet de sa préférence, et qui détournait ses
soupçons quand elle voyait reparaître sa jalousie; que m'importe à
moi?... Si j'avais l'inclination que vous me supposez, comment
supporterais-je la présence de cette Marguerite autour de moi? C'est moi
qui l'ai mandée aujourd'hui. Je la fais travailler, je m'occupe d'elle
je m'intéresse à son enfant, qui est malade par parenthèse. J'irai
peut-être le voir demain. Vous trouvez cela surprenant et merveilleux,
vous autres? Pourquoi? Je peux juger cette pauvre fille très-digne
d'être aimée par un galant homme, mais je ne suis pas forcée de voir en
elle la nièce bien convenable de mademoiselle de Nermont. Je dis même
que c'est un devoir pour Pauline de ne pas laisser ignorer à son neveu
la rencontre d'aujourd'hui et le vrai nom du séducteur de Marguerite.

--Soit! t'écrit le marquis en se levant comme frappé d'une idée
nouvelle. Si M. Paul Gilbert aime réellement sa compagne, il reconnaîtra
qu'il a un compte à régler avec moi, il me cherchera querelle, et....

--Et vous vous battrez? dit Césarine en se levant aussi, mais en
affectant un air dégagé. Vous en mourez d'envie, marquis, et voilà votre
férocité qui reparaît; mais, moi, je n'aime pas les duels qui n'ont pas
le sens commun, et je jure que M. Gilbert ne saura rien. Ce n'est pas
Marguerite qui ira se vanter à lui d'avoir retrouvé son amant. Ce n'est
pas Pauline qui exposera son neveu chéri à une sotte et mauvaise
affaire. Ce n'est pas vous qui le provoquerez par une déclaration
d'identité qui ne vous fait pas jouer le beau rôle. À moins qu'il ne
vous passe par la tête de lui disputer Marguerite, je ne vois pas
pourquoi vous auriez la cruauté d'enlever à votre victime son protecteur
nécessaire. Voyons, assez de drame, allons déjeuner et ne parlons plus
de ces commérages qu'il ne faut pas faire tourner au tragique.

Si Césarine avait des expédients prodigieux au service de son
obstination, elle avait aussi les aveuglements de l'orgueil et une
confiance exagérée dans son pouvoir de fascination. C'est là l'écueil de
ces sortes de caractères. Une foi profonde, une passion vraie, ne sont
pas les mobiles de leur ambition. S'ils s'attachent à la poursuite d'un
idéal, ce n'est pas l'idéal par lui-même qui les enflamme, c'est surtout
l'amour de la lutte et l'enivrement du combat. Si mon neveu eût été
facile à persuader et à vaincre, elle l'eût dédaigné; elle n'y eût
jamais fait attention.

Elle croyait avoir trouvé dans le marquis l'esclave rebelle, mais
faible, qu'en un tour de main elle devait à jamais dompter; elle se
trompait. Elle avait, sans le savoir, altéré la droiture de cet homme
d'un coeur généreux, mais d'une raison médiocre. Depuis plusieurs
années, elle le traînait à sa suite, l'honorant du titre d'ami, abusant
de sa soumission, et lui confiant, dans ses heures de vanité, les
théories de haute diplomatie qui lui avaient réussi pour gouverner ses
proches, ses amis et lui-même. D'abord le marquis avait été épouvanté de
ce qui lui semblait une perversité précoce, et il avait voulu s'y
soustraire; ensuite il avait vu Césarine n'employer que des moyens
avouables et ne travailler à dompter les autres qu'en les rendant
heureux. Telle était du moins sa prétention, son illusion, la sanction
qu'elle prétendait donner, comme font tous les despotes, à ses
envahissements, et dont elle était la première dupe. Le marquis s'était
payé de ses sophismes, il était revenu à elle avec enthousiasme; mais il
recommençait à souffrir, à se méfier et à retomber dans son idée fixe,
qui était de lutter contre elle et contre le rival préféré, quel qu'il
fût.

Elle ne le tenait donc pas si bien attaché qu'elle croyait. Il avait
étudié à son école l'art de ne pas céder, et il n'avait pas, comme
elle, la délicatesse féminine dans le choix des moyens. Il lui passa
donc par la tête, à la suite de l'explication que je viens de rapporter,
d'éveiller la jalousie de Paul et de l'amener sur le terrain du duel en
dépit des prévisions de Césarine. Il avait donné sa parole, il ne
pouvait plus la tenir, et il s'en croyait dispensé parce que Césarine
manquait à la sienne en lui cachant le nom de son rival au mépris de la
confiance absolue qu'elle lui avait promise. C'est du moins ce qu'il
m'expliqua par la suite après avoir agi comme je vais le dire.

Il nous quitta aussitôt après le déjeuner pour écrire à Marguerite la
lettre suivante, qu'il lui fit tenir par Dubois:

«Si j'ai fait semblant ce matin de ne pas vous reconnaître, c'est pour
ne pas vous compromettre; mais les personnes chez qui nous nous sommes
rencontrés étaient au courant de tout, et j'ai appris d'elles que vous
n'aviez pas l'espérance d'épouser votre nouveau protecteur. La faute en
est à moi, et votre malheur est mon ouvrage. Je veux réparer autant que
possible le mal que je vous ai fait. J'ai compris et admiré votre fierté
à mon égard; mais à présent vous êtes mère, vous n'avez pas le droit de
refuser le sort que je vous offre. Acceptez une jolie maison de campagne
et une petite propriété qui vous mettront pour toujours à l'abri du
besoin. Vous ne me reverrez jamais, et vous garderez vos relations avec
le père de votre enfant tant qu'elles vous seront douces. Le jour où
elles deviendraient pénibles, vous serai libre de les rompre sans
danger pour l'avenir de votre fils et sans crainte pour vous-même.
Peut-être aussi, en vous voyant dans l'aisance, M. Paul Gilbert se
décidera-t-il à vous épouser. Acceptez, Marguerite, acceptez la
réparation désintéressée que je vous offre. C'est votre droit, c'est
votre devoir de mère.

«Si vous voulez de plus amples renseignements, écrivez-moi.

«Marquis de RIVONNIÈRE.»

Marguerite froissa d'abord la lettre avec mépris sans la bien comprendre
mais madame Féron, qui savait mieux lire et qui était plus pratique, la
relut et lui en expliqua tous les termes. Madame Féron était
très-honnête, très-dévouée à Paul et à son amie, mais elle voyait de
près les déchirements de leur intimité et les difficultés de leur
existence. Il lui sembla que le devoir de Marguerite envers son fils
était d'accepter des moyens d'existence et des gages de liberté.
Marguerite, qui voulait être épousée pour garder la dignité de son rôle
de mère, tomba dans cette monstrueuse inconséquence de vouloir accepter,
pour l'enfant de Paul, le prix de sa première chute. Elle envoya sur
l'heure madame Féron chez le marquis. Il s'expliqua en rédigeant une
donation dont le chiffre dépassait les espérances des deux femmes.
Marguerite n'avait plus qu'à la signer. Il lui donnait quittance d'une
petite ferme en Normandie, qu'elle était censée lui acheter, et dont
elle pouvait prendre possession sur-le-champ.

Quand Marguerite vit ce papier devant elle, elle l'épela avec attention
pour s'assurer de la validité de l'acte et de la forme respectueuse et
délicate dans laquelle il était conçu. À mesure que la Féron lui en
lisait toutes les expressions, elle suivait du doigt et de l'oeil, le
coeur palpitant et la sueur au front.

--Allons, lui dit sa compagne, signe vite et tout sera dit. Voici deux
copies semblables, gardes-en une; Je reporte moi-même l'autre au
marquis. Je serai rentrée avant Paul; j'ai deux heures devant moi. Il ne
se doutera de rien, pourvu que tu n'en parles ni à sa tante, ni à
mademoiselle Dietrich, ni à personne au monde. J'ai dit au marquis que
tu n'accepterais qu'à la condition d'un secret absolu.

Marguerite tremblait de tous ses membres.

--Mon Dieu! disait-elle, je ne sais pas pourquoi je me figure signer ma
honte. Je donne ma démission de femme honnête.

--Tu auras beau faire, ma pauvre Marguerite, reprit la Féron, tu ne
seras jamais regardée comme une femme honnête puisqu'on ne t'épouse pas,
et pourtant Paul t'aime beaucoup, j'en suis sûre; mais sa tante ne
consentira jamais à votre mariage. Dans le monde de ces gens-là, on ne
pardonne pas au malheur. D'ailleurs cette signature ne t'engage à rien.
Tu n'es pas forcée d'aller demeurer en Normandie et de dire à Paul que
tu y es propriétaire. J'irai toucher tes revenus sans qu'il le sache. En
une petite journée, le chemin de fer vous mène et vous ramène, le
marquis me l'a dit. Si quelque jour Paul se brouille avec toi,--ça peut
arriver, tu le tracasses beaucoup quelquefois,--eh bien! tu iras vivre
en bonne fermière à la campagne avec ton fils, qu'il te laissera emmener
pour son bonheur et sa santé. Je suppose d'ailleurs que ce pauvre Paul,
qui se fatigue et se prive pour nous donner le nécessaire, meure à la
peine: que deviendras-tu avec ton enfant?



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