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Text on one page: Few Medium Many
J'étais dans le jardin, à deux pas de vous,
derrière la fontaine, et le petit bruit de l'eau ne m'a pas fait perdre
une de vos paroles. Il n'y a pas de mal à cela, vous êtes deux anges
pour moi, mon père et vous: lui, un ange à figure sévère qui veut mon
bonheur par tous les moyens,--vous, un ange de douceur qui veut la même
chose par les moyens qui sont dans sa nature; mais voyez comme vous êtes
plus dans la vérité que mon père! Vous vouliez le faire renoncer à sa
méthode, vous sentiez bien qu'elle pouvait me conduire à l'hypocrisie.
Où en serait-il, mon pauvre cher papa, si, après m'avoir vue bien
résignée, il découvrait que je n'ai pas pris au sérieux ses menaces?
Vraiment, si je dois être gâtée, comme on dit, c'est-à-dire corrompue
moralement, ce sera par lui! Il m'habituera à faire semblant d'être
sacrifiée et à lui imposer ainsi, sans qu'il s'en doute, le sacrifice de
sa volonté. Allons, Dieu merci, je suis meilleure qu'il ne pense», je
céderai à tout par amitié pour lui, je vous chérirai pour celle que vous
me montrez sans pédanterie, je vous rendrai très-heureux, seulement....

--Seulement quoi? dites, ma chérie.

--Rien, répondit-elle en me baisant la main; mais son bel oeil caressant
et fier acheva clairement sa phrase; je vous rendrai très-heureux,
seulement vous ferez toutes mes volontés.

Elle savait bien ce qu'elle disait là, l'énergique, l'obstinée, la
puissante fillette! Elle réunissait en elle la souplesse instinctive de
sa mère et l'entêtement voulu de son père. Au dire du vieux médecin de
la famille, que je consultais souvent sur le régime à lui faire suivre,
elle avait comme une double organisation, toute la patience de la femme
adroite pour arriver à ses fins, toute l'énergie de l'homme d'action
pour renverser les obstacles et faire plier les résistances.--En ce
cas, pensais-je, de quoi donc se tourmente son père? Il la veut forte,
eue est invincible. Il cherche à la bronzer, elle est le feu qui bronze
les autres. Il prétend lui apprendre à souffrir, comme si elle n'était
pas destinée à vaincre! Ceux qui savent dominer souffrent-ils?

Elle m'effraya; je me promis de la bien étudier avant de me décider à
graviter comme un satellite autour de cet astre. Il s'agissait de savoir
si elle était bonne autant qu'aimable, si elle se servirait de sa force
pour faire le bien ou le mal.

Cela n'était pas facile à deviner, et j'y consacrai plus d'une année. Un
jour, à la campagne, je fus importunée par les cris d'un petit oiseau
qu'elle élevait en cage et qui n'avait rien à manger. Comme il troublait
la leçon de musique et que d'ailleurs je ne puis voir souffrir, je me
levai pour lui donner du pain. Césarine parut ne pas s'en apercevoir;
mais après la leçon elle emporta la cage dans sa chambre, et j'entendis
bientôt que le jeûne et les cris de détresse recommençaient de plus
belle. Je lui demandai pourquoi, puisque cette petite bête savait
manger, elle ne lui laissait pas de nourriture à sa portée.

--C'est bien simple, répondit-elle. S'il peut se passer de moi, il ne se
souciera plus de moi.

--Mais si vous l'oubliez?

--Je ne l'oublierai pas.

--Alors c'est volontairement que vous le condamnez au supplice de
l'attente et aux tortures de la faim, car il crie sans cesse.

--C'est volontairement; j'essaye sur lui la méthode de mon père.

--Non, ceci est une méchante plaisanterie; cette méthode n'est pas
applicable aux êtres qui ne raisonnent pas. Dites plutôt que vous aimez
votre oiseau d'une amitié égoïste et cruelle. Peu vous importe qu'il
souffre, pourvu qu'il s'attache à vous. Prenez garde de traiter de même
les êtres de votre espèce!

--En ce cas, dit-elle en riant, ma méthode diffère de celle de mon père,
puisqu'elle ne s'applique qu'aux êtres qui ne raisonnent pas.

J'essayai de lui prouver qu'il faut rendre heureux les êtres dont on se
charge, même les plus infimes, et surtout les plus faibles.

--Qu'est-ce que le bonheur d'un être qui ne songe qu'à manger?
reprit-elle en haussant doucement les épaules.

--C'est de manger. Les enfants à la mamelle n'ont point d'autre souci.
Faut-il les faire jeûner pour qu'ils s'attachent à leur nourrice?

--Mon père doit te penser.

--Il ne le pense pas, vous ne le pensez pas non plus. Pourquoi cette
taquinerie obstinée contre votre père absent? Admettons que sa méthode
ne soit pas incontestable....

--Voilà ce que je voulais vous faire dire!

--Et c'est pour cela que vous torturiez votre petit oiseau?

--Non, je n'y songeais pas; je voulais me rendre nécessaire, moi
exclusivement, à son existence; mais c'est prendre trop de peine pour
une aussi sotte bête, et, puisqu'il a des ailes, je vais lui donner la
volée.

--Attendez! Dites-moi toute votre idée; en le rendant à la liberté,
faites-vous un sacrifice?

--Ah! vous voulez me _disséquer_, ma bonne amie?

--Je tiens à ce que vous vous rendiez compte de vous-même.

--Je me connais.

--Je n'en crois rien.

--Vous pensez que c'est impossible à mon âge? Est-ce que vous ne m'y
poussez pas en m'interrogeant sans cesse? Cette curiosité que vous avez
de moi me force à m'examiner du matin au soir. Elle me mûrit trop vite,
je vous en avertis; vous feriez mieux de ne pas tant fouiller dans ma
conscience et de me laisser vivre, j'en vaudrais mieux. Je deviendrai si
raisonnable avec vos raisonnements que je ne jouirai plus de rien. Ah!
maman me comprenait mieux. Quand je lui faisais des questions, elle me
répondait:

«--Tu n'as pas besoin de savoir.

«Et si elle me voyait réfléchir, elle me parlait des belles robes de ma
poupée ou des miennes; elle voulait que je fusse une femme et rien de
plus, rien de mieux. Mon père veut que je pense comme un homme, et vous,
vous rêvez de m'élever à l'état d'ange. Heureusement je sais me
défendre, et je saurai me faire aimer de vous comme Je suis.

--C'est fait, je vous aime; mais vous l'avez compris, je vous veux
parfaite, vous pouvez l'être.

--Si je veux, peut-être; mais je ne sais pas si je le veux, j'y
penserai.

Ainsi je n'avais jamais le dernier mot avec elle, et c'était à
recommencer toutes les fois qu'une observation sur le fond de sa pensée
me paraissait nécessaire. L'occasion était rare, car à la surface et
dans l'habitude de la vie elle était d'une égalité d'humeur
incomparable, je dirais presque invraisemblable à son âge et dans sa
position. Jamais je n'eus à lui reprocher un instant de langueur, une
ombre de résistance dans ses études. Elle était toujours prête, toujours
attentive. Sa compréhension, sa mémoire, la logique et te pénétration de
son esprit tenaient du prodige. Elle me paraissait dépourvue
d'enthousiasme et de sensibilité» mais elle avait un grand sens
critique, un grand mépris pour le mal, une si haute probité d'instincts
qu'elle ne comprenait pas que l'héroïsme parût difficile et méritât de
grandes louanges. J'osais à peine solliciter son admiration pour les
grands caractères et les grandes actions; elle semblait me dire:

--Que trouvez-vous donc là d'étonnant? est-ce que vous ne seriez pas
capable de ces choses si naturelles?

Ou bien:

--Me croyez-vous inférieure à ces hautes natures qui vous confondent?

Tant que l'on ne s'attaquait pas à son for intérieur, elle était calme,
polie, délicate et charmante. Elle avait des prévenances irrésistibles,
des louanges fines, des élans de tendresse apparente, et, si parfois
elle était mécontente de moi, je ne m'en apercevais qu'à un redoublement
de déférence et d'égards.

Comment gouverner, comment espérer de modifier une telle personne?
J'avais lutté contre moi-même dans ma vie de revers et de douleur. Je ne
m'étais jamais exercée à lutter contre les autres. Ce qui me consolait
de mon impuissance, c'est que M. Dietrich, avec toute l'énergie acquise
dans sa vie de travail et de calcul, n'avait pas plus de prise que moi
sur les convictions de sa fille.

Ces convictions étaient fort mystérieuses, je ne réussissais pas à m'en
emparer, tant elles étaient contradictoires. À l'heure qu'il est, je ne
saurais dire encore si le désordre de ses assertions sur elle-même
tenait à l'incertitude où flotte une vive intelligence en voie
d'éclosion trop rapide, ou bien simplement au besoin de prendre le
contre-pied de ce qu'on voulait lui persuader. Cette grande logique
qu'elle portait dans l'étude disparaissait de son caractère dans
l'application. Elle avait des goûts qui se contrariaient sans l'étonner.

--Je veux m'arranger, disait-elle alors, pour vivre en bonne
intelligence avec les extrêmes que je porte en moi. J'aime l'éclat et
l'ombre, le silence et le bruit. Il me semble qu'on est heureux quand on
peut faire bon ménage avec les contrastes.

--Oui, lui disais-je, c'est possible dans certains cas; mais il y a le
grand, l'éternel contraste du mal et du bien, qui ne se logeront jamais
dans le même coeur sans que l'un étouffe l'autre.

--Je vous répondrai, reprenait-elle, quand je saurai ce que cela veut
dire. Vous me permettrez, à l'âge que j'ai de ne pas savoir encore ce
que c'est que le mal.

Et elle s'arrangeait pour ne pas paraître le savoir. Si je surprenais en
elle un mouvement d'égoïsme et de cruauté, comme dans l'histoire du
petit oiseau, sa figure exprimait un étonnement candide.

--Je n'avais pas songé à cela, disait-elle.

Mais jamais elle ne s'avouait coupable ni résolue à ne plus l'être. Elle
promettait d'y réfléchir, d'examiner, de se faire une opinion. Elle ne
croyait pas qu'on eût le droit de lui en demander davantage, et
protestait assez habilement contre les convictions imposées.

Nous passâmes huit mois à la campagne dans un véritable Éden et dans une
solitude qu'interrompaient peu agréablement de rares visites de
cérémonie. M. Dietrich se passionnait pour l'agriculture, et peu à peu
il ne se montra plus qu'aux repas. Mademoiselle Helmina Dietrich était
absorbée par les soins du ménage. Césarine était donc condamnée à vivre
entre deux vieilles filles, l'une très-gaie (Helmina aimait à être
taquinée par sa nièce, qui la traitait amicalement comme une enfant),
mais sans influence aucune sur elle; l'autre, sérieuse, mais irrésolue
et inquiète encore.



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