A B C D E F
G H I J K L M 

Total read books on site:
more than 10 000

You can read its for free!


Text on one page: Few Medium Many
Dès lors la famille
appartint corps et âme à mademoiselle Dietrich. Le monde se remplit en
un instant du bruit de son mérite et de sa gloire.

La veille de la signature de ce contrat, c'était en juin 1863, il y eut
un autre contrat secret entre Césarine et le marquis, en présence de M.
de Valbonne, de M. Dietrich, de son frère Karl Dietrich, de M. Campbel
et de moi, contrat bizarre, inouï, et qui ne pouvait être garanti que
par l'honneur du marquis, son respect de la parole jurée. D'une part, le
marquis, avec une générosité rare, exigeait que Césarine ne cessât pas
d'habiter avec son père. Il ne voulait pas l'avoir pour témoin de ses
souffrances et de son agonie. Il ne lui permettait qu'une courte visite
journalière et un regard d'affection à l'heure de sa mort. D'autre part,
dans le cas invraisemblable où il guérirait, il renonçait au droit de
contraindre sa femme à vivre avec lui et même à la voir chez elle, si
elle n'y consentait pas. Les deux clauses furent lues, approuvées et
signées. On se sépara aussitôt après. Le marquis mettait sa dernière
coquetterie à ne pas être vu longtemps dans l'état de dépérissement et
d'infirmité où il se trouvait.

Comme il n'était pas transportable, il fut décidé que le mariage aurait
lieu à son domicile; le maire de l'arrondissement, avec qui l'on était
en bonnes relations, promit de se rendre en personne à l'hôtel
Rivonnière; le pasteur de la paroisse fit la même promesse. Ce fut le
seul déplaisir de la soeur et de la tante du marquis. On avait espéré
que Césarine abjurerait le protestantisme. Le marquis s'était opposé
avec toute l'énergie dont il était encore capable à ce qu'on lui en fit
seulement la proposition. Il avait déclaré qu'il n'était ni protestant
ni catholique, et qu'il acceptait le mariage qui répondrait le mieux
aux idées religieuses de sa femme. À vrai dire, Césarine en était au
même point que lui; mais le mariage évangélique lui constituait un
triomphe sur cette famille qu'elle voulait réduire par sa fermeté et
dominer par son désintéressement.

On n'invita que les plus intimes amis et les plus proches parents des
deux parties à la cérémonie. Le marquis voulut que Paul fût son témoin
avec le vicomte de Valbonne.

Nous devions nous réunir à midi à l'hôtel Rivonnière. Césarine arriva un
peu avant l'heure; elle était belle à ravir dans une toilette aussi
riche en réalité que simple en apparence; elle s'était composé son
maintien doux et charmant des grandes occasions. Elle n'avait pour
bijoux qu'un rang de grosses perles fines. Son fiancé lui avait envoyé
la veille un magnifique écrin qu'elle tenait à la main. Quant à lui, il
ne paraissait pas encore. Pour ne pas le fatiguer, le médecin avait
exigé qu'il ne sortit de sa chambre qu'au dernier moment.

Césarine alla droit à madame de Montherme, sa future belle-soeur, qui
entrait en même temps qu'elle; elle lui présenta l'écrin en lui disant:

--Prenez ceci pendant que nous sommes entre nous et cachez-le; ce sont
les diamants de votre famille que je vous restitue. Vous savez que je ne
veux rien de plus que votre amitié.

Quand Paul entra avec M. de Valbonne, j'observai Césarine, et je surpris
cette imperceptible contraction des narines qui, pour moi, trahissait
ses émotions contenues. Elle était dans une embrasure de fenêtre, seule
avec moi. Paul vint nous saluer.

--À présent, lui dit-elle en souriant, votre ennemie n'est plus. Vous
n'avez pas de raison pour en vouloir à la marquise de Rivonnière.
Voulez-vous que nous nous donnions la main?

Et quand Paul eut touché cette main gantée de blanc, elle ajouta:

--Je vous donne le bon exemple, je me marie, moi! J'épouse celui qui
m'aime depuis longtemps. Je sais une personne à qui vous devez encore
davantage....

Paul l'interrompit:

--Je vois bien, lui dit-il, que vous êtes encore mademoiselle Dietrich,
car voilà que vous recommencez à vouloir faire le bonheur des gens
malgré eux.

--Ce serait donc malgré vous? Je ne vous croyais pas si éloigné de
prendre une bonne résolution.

--C'est encore, c'est toujours mademoiselle Dietrich qui parle; mais
l'heure de la transformation approche, la marquise de Rivonnière ne sera
pas curieuse.

--Alors si elle reçoit les leçons qu'on lui donne avec autant de douceur
que mademoiselle Dietrich, elle sera parfaite?

--Elle sera parfaite; personne n'en doute plus.

Il la salua et s'éloigna de nous. Ce court dialogue avait été débité
d'un air de bienveillance et de bonne humeur. Paul semblait tout
réconcilié; il l'était, lui, ou ne demandait qu'à l'être. Quant à elle,
on eût juré qu'elle n'avait rien dans le coeur de plus ou de moins pour
lui que pour ses amis de la troisième ou quatrième catégorie.

Celles des personnes présentes qui n'avaient pas vu le marquis depuis
quelque temps ne le croyaient pas si gravement malade. Quelques-unes
disaient tout bas qu'il avait exagéré son mal en paroles pour apitoyer
mademoiselle Dietrich et la faire consentir à un mariage sans lendemain,
qui aurait au moins un surlendemain. On changea d'avis, et l'enjouement
qui régnait dans les conversations particulières fit place à une sorte
d'effroi quand le marquis parut sur une chaise longue que ses gens
roulaient avec précaution. Il eût pu se tenir quelques instants sur ses
jambes, mais il lui en coûtait de montrer qu'elles étaient enflées, et
il s'était fait défendre de marcher. Bien rasé, bien vêtu et bien
cravaté, il cachait la partie inférieure de son corps sous une riche
draperie; sa figure était belle encore et son buste avait grand air,
mais sa pâleur était effrayante; ses narines amincies et ses yeux
creusés changeaient l'expression de sa physionomie, qui avait pris une
sorte d'austérité menaçante. Césarine eut un mouvement d'épouvante en me
serrant le bras; elle l'avait vu plus intéressant dans sa tenue de
malade; cette toilette de cérémonie n'allait pas à un homme cloué sur
son siége, et lui donnait un air de spectre. M. Dietrich conduisit sa
fille auprès de lui, il lui baisa la main, mais avec effort pour la
porter à ses lèvres; ses mains, à lui, étaient lourdes et comme à demi
paralysées.

Le maire prenait place et procédait aux formalités d'usage. Césarine
semblait gouverner ses émotions avec un calme olympien; mais, quand il
fallut prononcer le oui fatal, elle se troubla, et fut prise de cette
sorte de bégaiement auquel, dans l'émotion, elle était sujette. Le
maire, qui avait fait tous les avertissements d'usage avec une sage
lenteur, ne voulut point passer outre avant qu'elle ne fût remise. Il
n'avait pas entendu le oui définitif; il était forcé de l'entendre. La
future semblait indisposée, on pouvait lui donner quelques instants pour
se ravoir.

--Ce n'est pas nécessaire, répondit-elle avec fermeté, je ne suis pas
indisposée, je suis émue. Je réponds oui, trois fois oui, s'il le faut.

Que s'était-il passé en elle?

Pendant la courte allocution du magistrat, M. de Valbonne, debout
derrière le fauteuil où Césarine s'était laissée retomber, lui avait dit
rapidement un mot à l'oreille, et ce mot avait agi sur elle comme la
pile voltaïque. Elle s'était relevée avec une sorte de colère, elle
s'était liée irrévocablement comme par un coup de désespoir; et puis,
durant le reste de la formalité, elle avait retrouvé son maintien
tranquille et son air doucement attendri.

Le pasteur procéda aussitôt au mariage religieux, auquel quelques femmes
du noble faubourg ne voulurent assister qu'en se tenant au fond de
l'appartement et en causant entre elles à demi-voix. Césarine fut
blessée de cette résistance puérile et pria le pasteur de réclamer le
silence, ce qu'il fit avec onction et mesure. On se tut, et cette fois
on entendit le oui de Césarine bien spontané et bien sonore.

Que lui avait donc dit M. de Valbonne? Ces trois mots: _Paul est marié_!
Il l'était en effet. Pendant que les nouveaux époux recevaient les
compliments de l'assistance, mon neveu s'approcha de moi et me dit:

--Ma bonne tante, tu as encore à me pardonner. J'ai épousé Marguerite
hier soir à la municipalité. Je te dirai pourquoi.

Il ne put s'expliquer davantage; Césarine venait à nous souriante et
presque radieuse.

--Encore une poignée de main, dit-elle à Paul. La marquise de Rivonnière
vous approuve et vous estime. Voulez-vous être son ami, et
permettrez-vous maintenant qu'elle voie votre femme?

--Avec reconnaissance, répondit Paul en lui baisant la main.

--Eh bien! me dit-il quand elle se fut tournée vers d'autres
interlocuteurs, tu t'étais trompée, ma tante, et j'étais, moi, fort
injuste. C'est une personne excellente et une femme de coeur.

--Parle-moi de ton mariage.

--Non, pas ici. J'irai vous voir ce soir.

--À l'hôtel Dietrich?

--Pourquoi non? Serez-vous dans votre appartement?

--Oui, à neuf heures.

Les invités, avertis d'avance par le médecin, se retiraient. Le marquis
semblait si fatigué que M. Dietrich et sa fille lui témoignèrent quelque
inquiétude de le quitter.

--Non, leur dit-il tout bas, il faut que vous partiez à la vue de tout
le monde, les convenances le veulent. Je vous rappellerai peut-être dans
une heure pour mourir.--Et comme Césarine tressaillait d'effroi:

--Ne me plaignez pas, lui dit-il de manière à n'être entendu que d'elle,
je vais mourir heureux et fier, mais bien convaincu que ce qui pourrait
m'arriver de pire serait de vivre.

--Voici une parole plus cruelle que la mort, reprit Césarine, vous me
soupçonnez toujours....

Et lui, parlant plus bas encore:

--Vous serez libre demain, Césarine, ne mentez pas aujourd'hui.

C'est ainsi qu'ils se quittèrent, et, le soir venu, il ne mourut pas; il
dormit, et Dubois vint nous dire de ne pas nous déranger encore, parce
qu'il n'était pas plus mal que le matin.

--Seulement, ajouta Dubois, il a voulu faire plaisir à sa soeur, il a
reçu les sacrements de l'Église.

--Que me dites-vous là? s'écria Césarine, vous vous trompez, Dubois!

--Non, madame la marquise, mon maître est philosophe, il ne croit à
rien; mais il y a des devoirs de position. Il n'aurait pas voulu qu'à
cause de son mariage on le crût protestant; il a fait promettre à M. de
Valbonne de mettre dans les journaux qu'il avait satisfait aux
convenances religieuses.

--C'est bien, Dubois, vous lui direz qu'il a bien fait.

--Quel homme décousu et sans règle!



Pages: | Prev | | 1 | | 2 | | 3 | | 4 | | 5 | | 6 | | 7 | | 8 | | 9 | | 10 | | 11 | | 12 | | 13 | | 14 | | 15 | | 16 | | 17 | | 18 | | 19 | | 20 | | 21 | | 22 | | 23 | | 24 | | 25 | | 26 | | 27 | | 28 | | 29 | | 30 | | 31 | | 32 | | 33 | | 34 | | 35 | | 36 | | 37 | | 38 | | 39 | | 40 | | 41 | | 42 | | 43 | | 44 | | 45 | | 46 | | Next |

N O P Q R S T
U V W X Y Z 

Your last read book:

You dont read books at this site.