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Text on one page: Few Medium Many
J'avoue que je n'osais rien, craignant d'irriter
secrètement un amour-propre que la lutte eût exaspéré. Nous revînmes à
Paris au milieu de l'hiver. Césarine, qui n'avait pas marqué le moindre
dépit de rester si longtemps à la campagne, ne fit pas paraître toute sa
joie de revoir Paris, sa chère maison et ses anciennes connaissances;
mais je vis bien que son père avait raison de penser qu'elle aimait le
monde. Sa santé, qui n'avait pas été brillante depuis la mort de sa
mère, prit le dessus rapidement dès qu'on put lui procurer quelques
distractions.

Cette victoire, qui fût définitive dans son équilibre physique, la
rendit en peu de temps si belle, si séduisante d'aspect et de manières,
qu'à seize ans elle avait déjà tout le prestige d'une femme faite. Son
intelligence progressa dans la même proportion. Je la voyais éclore
presque instantanément. Elle devinait ce qu'elle n'avait pas le temps
d'apprendre; les arts et la littérature se révélaient à elle comme par
magie. Son goût devenait pur. Elle n'avait plus de paradoxes, elle se
corrigeait de poser l'originalité. Enfin elle devenait si remarquable
qu'au bout de mon année d'examen je me résumai ainsi avec M. Dietrich:

--Je resterai. Je ne suis pas nécessaire à votre fille. Personne ne lui
est et ne lui sera, peut-être jamais nécessaire, car, ne vous y trompez
pas, elle est une personne supérieure par elle-même; mais je peux lui
être utile, en ce sens que je peux la confirmer dans l'essor de ses bons
instincts. S'il venait à s'en produire de mauvais, je ne les détruirais
pas, et vous ne les détruiriez pas plus que moi; mais à nous deux nous
pourrions en retarder le développement ou en amortir les effets. Elle me
le dit du moins, elle a pris de l'affection pour moi et me prie avec
ardeur de ne pas la quitter. Moi, je me dis qu'elle mérite que je
m'attache à elle, fallût-il souffrir quelquefois de mon dévouement.

M. Dietrich m'exprima une très-vive reconnaissance, et je m'installai
définitivement chez lui. Je donnai congé du petit appartement que
j'avais voulu garder jusque-là, j'apportai mon modeste mobilier, mes
petits souvenirs de famille, mes livres et mon piano à l'hôtel Dietrich,
et je consentis à y occuper un très-joli pavillon que j'avais jusque-là
refusé par discrétion. C'était le logement de mademoiselle Helmina, qui
prenait celui de sa défunte belle-soeur et se trouvait ainsi sous la
même clef que Césarine.

J'eus dès lors une indépendance plus grande que je ne l'avais espéré. Je
pouvais recevoir mes amis sans qu'ils eussent à défiler sous les yeux
de la famille Dietrich. Le nombre en était bien restreint; mais je
pouvais voir mon cher filleul tout à mon aise et le soustraire aux
critiques probablement trop spirituelles que Césarine eût pu faire
tomber sur sa gaucherie de collègien.

Cette gaucherie n'existait plus heureusement. Ce fut une grande joie
pour moi de retrouver mon cher enfant grandi et en bonne santé. Il
n'était pas beau, mais il était charmant, il ressemblait à ma pauvre
soeur: de beaux yeux noirs doux et pénétrants, une bouche parfaite de
distinction et de finesse, une pâleur intéressante sans être maladive,
des cheveux fins et ondulés sur un front ferme et noble. Il n'était pas
destiné à être de haute taille, ses membres étaient délicats, mais
très-élégants, et tous ses mouvements avaient de l'harmonie comme toutes
les inflexions de sa voix avaient du charme.

Il venait de terminer ses études et de recevoir son diplôme de
bachelier. Je m'étais beaucoup inquiétée de la carrière qu'il lui
faudrait embrasser. M. Dietrich, à qui j'en avais plusieurs fois parlé,
m'avait dit:

--Ne vous tourmentez pas; je me charge de lui. Faites-le moi connaître,
je verrai à quoi il est porté par son caractère et ses idées.

Toutefois, quand je voulus lui présenter Paul, celui-ci me répondit avec
une fermeté que je ne lui connaissais pas:

--Non, ma tante, pas encore! Je n'ai pas voulu attendre ma sortie du
collège pour me préoccuper de non avenir. J'ai eu pour ami particulier
dans mes dernières classes le fils d'un riche éditeur-libraire qui m'a
offert d'entrer avec lui comme commis chez son père. Pour commencer,
nous n'aurons que le logement et la nourriture, mais peu à peu nous
gagnerons des appointements qui augmenteront en raison de notre travail.
J'ai six-cents francs de rente, m'avez-vous dit; c'est plus qu'il ne
m'en faut pour m'habiller proprement et aller quelquefois à l'Opéra ou
aux Français. Je suis donc très-content du parti que j'ai pris, et comme
j'ai reçu la parole de M. Latour, je ne dois pas lui reprendre la
mienne.

--Il me semble, lui dis-je, qu'avant de t'engager ainsi tu aurais dû me
consulter.

--Le temps pressait, répondit-il, et j'étais sûr que vous
m'approuveriez. Cela s'est décidé hier soir.

--Je ne suis pas si sûre que cela de t'approuver. J'ignore si tu as pris
un bon parti, et j'aurais aimé à consulter M. Dietrich.

--Chère tante, je ne désire pas être protégé; je veux n'être l'obligé de
personne avant de savoir si je peux aimer l'homme qui me rendra service.
Vous voyez, je suis aussi fier que vous pouvez désirer que je le sois.
J'ai beaucoup réfléchi depuis un an. Je me suis dit que, dans ma
position, il fallait faire vite aboutir les réflexions, et que je
n'avais pas le droit de rêver une brillante destinée difficile à
réaliser. Je m'étais juré d'embrasser la première carrière qui
s'ouvrirait honorablement devant moi. Je l'ai fait. Elle n'est pas
brillante, et peut-être, grâce à la bienveillance de M. Dietrich,
aviez-vous rêvé mieux pour moi. Peut-être M. Dietrich, par une faveur
spéciale, m'eût-il fait sauter par-dessus les quelques degrés
nécessaires à mon apprentissage. C'est ce que je ne désire pas, je ne
veux pas appartenir à un BIENFAITEUR, quel qu'il soit. M. Latour
m'accepte parce qu'il sait que je suis un garçon sérieux. Il ne me fait
et ne me fera aucune grâce. Mon avenir est dans mes mains, non dans les
siennes. Il ne m'a accordé aucune parole de sympathie, il ne m'a fait
aucune promesse de protection. C'est un positiviste très-froid, c'est
donc l'homme qu'il me faut. J'apprendrai chez lui le métier de
commerçant et en même temps j'y continuerai mon éducation, son magasin
étant une bibliothèque, une encyclopédie toujours ouverte. Il faudra que
j'apprenne à être une machine le jour, une intelligence à mes heures de
liberté; mais, comme il m'a dit que j'aurais des épreuves à corriger, je
sais qu'on me laissera lire dans ma chambre: c'est tout ce qu'il me faut
en fait de plaisirs et de liberté.

Il fallut me contenter de ce qui était arrangé ainsi. Paul n'était pas
encore dans l'âge des passions; tout à sa ferveur de novice, il croyait
être toujours heureux par l'étude et n'avoir jamais d'autre curiosité.

M. Dietrich, à qui je racontai notre entrevue sans lui rien cacher, me
dit qu'il augurait fort bien d'un caractère de cette trempe, à moins que
ce ne fût un éclair fugitif d'héroïsme, comme tous les jeunes gens
croient en avoir; qu'il fallait le laisser voler de ses propres ailes
jusqu'à ce qu'il eût donné la mesure de sa puissance sur lui-même, que
dans tous les cas il était prêt à s'intéresser à mon neveu dès la
moindre sommation de ma part.

Je devais me tenir pour satisfaite, et je feignis de l'être; mais la
précoce indépendance de Paul me rendait un peu soucieuse. Je faisais de
tristes réflexions sur l'esprit d'individualisme qui s'empare de plus en
plus de la jeunesse. Je voyais, d'une part, Césarine s'arrangeant, avec
des calculs instinctifs assez profonds, pour gouverner tout le monde.
D'autre part, je voyais Paul se mettant en mesure, avec une hauteur
peut-être irréfléchie, de n'être dirigé par personne. Que mon élève,
gâtée par le bonheur, crût que tout avait été créé pour elle, c'était
d'une logique fatale, inhérente à sa position; mais que mon pauvre
filleul, aux prises avec l'inconnu, déclarât qu'il ferait sa place tout
seul et sans aide, cela me semblait une outrecuidance dangereuse, et
j'attendais son premier échec pour le ramener à moi comme à son guide
naturel.

Peu à peu, l'influence de Césarine agissant à la sourdine et sans
relâche, aidée du secret désir de sa tante Helmina, les relations que sa
mère lui avait créées se renouèrent. Les échanges de visites devinrent
plus fréquents; des personnes qu'on n'avait pas vues depuis un an furent
adroitement ramenées: on accepta quelques invitations d'intimité, et à
la fin du deuil on parla de payer les affabilités dont on avait été
l'objet en rouvrant les petits salons et en donnant de modestes dîners
aux personnes les plus chères. Cela fut concerté et amené par la tante
et la nièce avec tant d'habileté que M. Dietrich ne s'en douta qu'après
un premier résultat obtenu. On lui fit croire que la réunion avait été,
par l'effet du hasard, plus nombreuse qu'on ne l'avait désiré. Un second
dîner fut suivi d'une petite soirée où l'on fit un peu de musique
sérieuse, toujours par hasard, par une inspiration de la tante, qui
avait vu l'ennui se répandre parmi les invités, et qui croyait faire son
devoir en s'efforçant de les distraire.

La semaine suivante, la musique sacrée fit place à la profane. Les
jeunes amis des deux sexes chantaient plus ou moins bien. Césarine
n'avait pas de voix, mais elle accompagnait et déchiffrait on ne peut
mieux. Elle était plus musicienne que tous ceux qu'elle feignait de
faire briller, et dont elle se moquait intérieurement avec un ineffable
sourire d'encouragement et de pitié.

Au bout de deux mois, une jeune étourdie joua sans réflexion une valse
entraînante. Les autres jeunes filles bondirent sur le parquet. Césarine
ne voulut ni danser, ni faire danser; on dansa cependant, à la grande
joie de mademoiselle Helmina et à la grande stupéfaction des
domestiques. On se sépara en parlant d'un bal pour les derniers jours de
l'hiver.

M. Dietrich était absent. Il faisait de fréquents voyages à sa propriété
de Mireval. On ne l'attendait que le surlendemain. Le destin voulut que,
rappelé par une lettre d'affaires, il arrivât le lendemain de cette
soirée, à sept heures du matin. On s'était couché tard, les valets
dormaient encore, et les appartements étaient restés en désordre.



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