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CONTES

NOUVELLES

ET RÉCITS


PAR JULES JANIN


DEUXIÈME ÉDITION




TOUT DE BON COEUR
L'ÉPAGNEUL MAITRE D'ÉCOLE
MLLE DE MALBOISSIÈRE
MLLE DE LAUNAY
ZÉMIRE
VERSAILLES
LE POÈTE EN VOYAGE
LA REINE MARGUERITE




1885





TOUT DE BON COEUR


Il ne faut rien négliger, sitôt que l'on exerce avec un certain zèle la
profession des belles-lettres. Tout sert, ou du moins tout peut servir.
Qui dirait que, dans un vieux recueil de sermons en latin, sans date,
mais qui sent son seizième siècle d'une lieue, un dominicain sans nom a
recueilli (_Sermones disciputi de tempore_) deux cent douze histoires
dramatiques pour tous les dimanches et les principales fêtes de l'année?
«J'ai appelé ces sermons les _sermons du néophyte_, parce qu'il n'y
a rien de magistral dans ces histoires innocentes, et que le premier
écolier venu les pourrait écrire, et mieux inventer.» Si bien que les
jeunes prédicateurs, quand ils voudront tenir leur auditoire attentif,
n'auront qu'à puiser à pleines mains parmi ces contes dont la naïveté
fait tout le mérite. Ceci dit, le dominicain entre en matière, et, parmi
ces historiettes, nous choisissons la présente histoire du diable et du
bailli.

Ce bailli était le fléau d'une douzaine de malheureux villages du
Jura, groupés autour d'un misérable château fort, où la dévastation,
l'incendie et la guerre avaient laissé leur formidable empreinte. On
respirait la tristesse en ces lieux désolés de longue date; si l'on eût
cherché un domicile à l'anéantissement... le plus habile homme n'eût
rien trouvé de plus propice que cet amas de souffrances et d'ennuis. La
nature même, en ses beautés les plus charmantes, avait été vaincue à
force de tyrannie. En ce lieu désolé, l'écho avait oublié le refrain des
chansons; le bois sombre était hanté par des hôtes silencieux; l'orfraie
et le vautour étaient les seuls habitants de ces sapins du Nord dont on
entendit les cris sauvages. Sur le bord des lacs dépeuplés, ce n'étaient
que coassements. Le bétail avait faim; l'abeille errante avait été
chassée, ô misère! de sa ruche enfumée. Il n'y avait plus de sentiers
dans les champs, plus de ponts sur les ruisseaux, plus un bac sur la
rivière. Il y avait encore un moulin banal, mais pas un pain pour la
fournée. On racontait cependant qu'autrefois les villageois cuisaient
dans ce four leurs galettes de sarrasin, et, la veille des bonnes fêtes,
un peu de viande au fond d'un plat couvert; mais le plat s'était brisé.
L'incendie et la peste avaient été les seules distractions de ces
maisons douloureuses. La milice avait emporté les forts, la fièvre avait
emporté les petits. Quelques vieux restaient pour maudire encore.
A travers le cimetière avaient passé l'hyène et le loup dévorants.
L'église était vide, et la geôle était pleine. Autel brisé, granges
dévastées; le curé était mort de faim; la cloche, au loin, ne battait
plus, faute d'une corde, avec laquelle le prévôt, par économie, avait
pendu les plus malheureux. C'était la seule charité que ces pauvres gens
pussent attendre. Ainsi, du Seigneur d'en haut et du seigneur d'en bas,
pas une trace. En vain il est écrit: «Pas de terre sans seigneur, et pas
de ciel sans un Dieu!» C'était vrai pourtant, Dieu n'était plus là!
Le marquis de Mondragon, le maître absolu de cette seigneurie, était
absent; sa femme n'y venait plus, ses enfants n'y venaient pas. La honte
et le déshonneur avaient précédé cette ruine. Ah! rien que des lambeaux
pour couvrir les vassaux de cet homme, et rien que des herbes pour les
nourrir! Les sangsues avaient à peine laissé sur ces pauvres un peu de
chair collée sur leurs os! Malheureux! ils avaient supporté si longtemps
les gens de guerre, les gens d'affaires, les gens du roi, des princes du
sang, des officiers de la couronne et des gentilshommes au service de Sa
Majesté! autant d'oiseaux de proie et de rapine. A la fin, quand on les
vit tout à fait réduits au néant, rois, princes et seigneurs, capitaines
et marquis semblèrent avoir oublié que ce petit coin de terre existât.
C'était une relâche, et cette race, taillable et corvéable à merci, eût
peut-être fini par retrouver l'espérance et quelques épis, si M. le
marquis n'eût pas laissé M. son bailli dans son marquisat dévasté.

Ce bailli, avec un peu plus de courage, eût été homme d'armes au compte
de quelque ravageur de province. Il s'était fait homme de loi, parce
qu'il n'eût pas osé porter une torche ou toucher une épée. Il s'était
donné la tâche unique, ayant droit de basse et haute justice à dix
lieues à la ronde, et jugeant souverainement, de ne rien laisser dans
les masures: pas un oeuf, pas un flocon de laine, un morceau de pain,
une botte de paille. Il revenait de chaque expédition rapportant quelque
chose et soupçonnant ses paysans de cacher leur argent et leur bétail.
Quatre fois par an, ce bourreau entrait en campagne, et, sauve qui peut!

Or, par un jour sombre et pluvieux de l'automne, au moment où déjà la
bise et l'hiver s'avancent, M. le bailli des sires de Mondragon sortit
du château, chaudement enveloppé sous le manteau d'un malheureux fermier
qu'il avait envoyé aux galères. Deux serfs le suivaient, portant deux
sacs vides. Il était monté sur un cheval bien nourri d'avoine et de
foin, de si belle avoine, que les chrétiens de céans en auraient fait
leur pain de fiançailles. L'aspect de cet homme était terrible. Il
s'avançait cependant d'un pas réservé dans la solitude et le silence. Il
comprenait que la haine était à ses trousses et que la vengeance allait
devant lui. Mais rien ne l'arrêtait dans ces expéditions suprêmes.

Quand il eut dépassé le cimetière et l'église, au détour du chemin, il
entra dans une lande aussi stérile que tout le reste, et dans un espace
de vieux arbres qu'il fallait absolument franchir avant d'arriver dans
les villages de la seigneurie. Peu à peu, ne rencontrant personne, il se
sentait rassuré, lorsque, d'un vieux chêne dont la tête se perdait dans
les cieux, il vit sortir un homme... ou tout au moins un fantôme, qui
posa sa main puissante sur la croupe du cheval. Le cheval en éprouva un
soubresaut par tout son corps. Alors le cavalier, tournant la tête, osa
contempler ce compagnon silencieux. C'était moins un corps qu'une image,
une ombre. On voyait briller dans sa face implacable deux yeux noirs,
dont le blanc même était noir. Ça brillait, ça menaçait, ça brûlait. M.
le bailli n'eut pas grand'peine à reconnaître qu'il venait de rencontrer
son grand'père, le diable en personne, et celui-ci, d'une voix de
l'autre monde:

--Je sais où tu vas, dit-il, et je vais de ce côté. Voyageons
ensemble...

Ils allèrent donc, lorsqu'ils rencontrèrent au carrefour de la forêt
(c'est incroyable et c'est vrai pourtant) un paysan traînant après lui
un porc qui revenait de la glandée. Il avait sauvé ce porc par grand
miracle et l'emmenait dans son logis, tremblant d'être aperçu par
quelque assesseur du bailli. Certes, celui-ci n'eût pas mieux demandé
que d'enfouir la bête au fond d'un sac et de rentrer dans le château,
pour se remettre en campagne le lendemain; mais le cheval obéissait à la
main ténébreuse. En même temps, le pourceau refusait d'aller plus loin
et se débattait de toutes ses forces.

--Que le diable t'emporte! s'écria le paysan.

A ces mots, le bailli, qui commençait à trembler fort, se sentit tout
rassuré. Car c'est l'usage entre les démons de l'autre monde et les
démons de celui-ci, sitôt que le diable a trouvé sa proie, il faut
nécessairement qu'il l'accepte et s'en aille au loin chercher une autre
aventure. Ainsi, vous rencontreriez Satan lui-même et vous lui donneriez
à emporter la première créature qui s'offrirait à ses yeux:

--Tope là! dirait Satan.

Alors il faudrait bien qu'il se contentât d'une poule noire, ou d'un
mouton, moins encore, d'une grenouille au milieu du chemin. Ces sortes
de pactes, cependant, ne lui déplaisent pas, parce que le hasard
et Satan sont deux bons amis. Plus d'une fois il lui est arrivé de
rencontrer le vieux père, ou la femme, ou le fils de ce même compagnon,
qui déjà s'en croyait quitte à si bon compte.

Hélas! c'est l'histoire d'Iphigénie ou de la fille de Jephté!

Donc, le bailli, de son petit oeil narquois, disait à cet oeil noir:

--Puisqu'on te le donne, ami fantôme, prends ta proie, et va-t'en loin
d'ici. Eh bien, que tardes-tu? c'est le pacte, me voilà délivré de tes
griffes.

A quoi l'homme noir répondit par un rire silencieux et de petites
flammes bleues qui sortaient de sa bouche:

--Oui, dit-il, je tiens ma proie, on me la donne, et je te quitte, à
moins pourtant que ce bonhomme ne m'ait pas donné son porc de bon coeur.
C'est le bon coeur qui fait le présent, tu le sais bien. Il ne s'agit
pas de donner de bouche, il faut que la volonté y soit tout entière.
Attendons!

Comme il disait ces mots, le diable et le bailli virent accourir du
milieu des feuillées une douzaine de charbonniers, qui, voyant le porc
allant de leur côté, poussèrent des cris de joie:

--Ah! mon Dieu! disaient-ils, ami Jean, où donc as-tu trouvé tant de
provende?

Et les voilà entourant la bête et son guide. Ils ne contenaient pas leur
joie; ils dansaient en rond et chantaient: Ami pourceau! quelle fête et
quel bonheur! Nous mangerons ton sang, nous mangerons ta chair! Nous
ferons des saucisses, des boudins, des grillades; ta tête et tes pieds
nous reposeront d'un long jeûne!

Et tous ils étaient si contents, si joyeux, qu'ils ne virent pas même le
bailli. Celui-ci poursuivit son chemin.

--Tu le vois bien, lui disait son camarade, avec son méchant rire, ces
paysans affamés ne m'ont pas donné le pourceau de bon coeur.

Le bailli baissa la tête en se demandant où en voulait venir le
prince des ténèbres? Il savait que, de tous les logiciens de l'école
d'Aristote, le diable était le plus grand de tous. Pas un argument qu'il
ne rétorque, et pas un syllogisme dont il ne trouve à l'instant même le
défaut.

Cependant ils arrivèrent à la porte d'une cabane, et sur le seuil ils
trouvèrent une humble vieille qui filait sa quenouille en agitant de son
pied lassé un petit berceau.



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