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Text on one page: Few Medium Many
Puisque
vous y tenez absolument, j'essaierai malgré mon incapacité de me faire
entendre, mais je ne chanterai qu'à voix basse.

--Elle s'appuya aux colonnes du lit, battit le rythme du pied, légèrement,
et chanta:

Ah qu'il m'attriste, le corbeau qui croasse dans l'arbre voisin.
Il veut hâter mon départ, il m'avertit que l'heure passe.
Ce n'est pas que je craigne de mouiller dans la rosée du matin
la broderie de mes souliers
Mais il faut seule m'en aller, et seul laisser mon compagnon.

Cette voix était fine, ténue comme un fil de soie, à peine perceptible;
pourtant, en écoutant attentivement, de tout près, elle devenait vraiment
tournoyante et glissante, agréable aux oreilles et émouvante pour le cœur.

La chanson finie, la jeune fille ouvrit la porte sans bruit et regarda
avec inquiétude au dehors.

Elle sortit, fit en courant le tour du pavillon, puis rentra.

--Oh! pourquoi êtes-vous si profondément effrayée? s'écria Bambou d'Or
tout ému.

Elle répondit en essayant de sourire.

«Les esprits vivent par fraude et craignent les vivants,» dit le proverbe,
et ne suis-je pas un esprit?

Il essaya de la calmer, mais elle demeura agitée, inquiète.

--- Notre bonheur est fini, maintenant, soupira-t-elle.

--Pourquoi? Pourquoi?

--Sentez comme mon cœur bat fort, trop fort... c'est par l'effet du
pressentiment.

--Parfois la fièvre nous trouble sans cause. Ne dites pas que notre amitié
est finie.

Elle s'apaisa un peu, mais elle ne se hâta pas de s'enfuir, comme les
autres nuits, quand l'horloge à eau marqua l'heure de la séparation.
Lentement, elle ouvrit la porte; alors avec angoisse, elle se rejeta en
arrière.

--Mon cœur est encore trop faible, dit-elle. Voulez-vous m'accompagner un
peu. Vous me quitterez quand j'aurai dépassé le mur du temple.

Il la soutint de son bras, et l'accompagna jusqu'au moment où elle lui
ordonna de la laisser. Il s'arrêta alors et la suivit des yeux, mais tout
à coup elle disparut.

Il allait se décider à rentrer, quand il crut entendre crier faiblement:
«Au secours.»

Il s'élança dans la direction qu'avait prise son amie et regarda de tous
côtés, mais ne vit rien. La plainte cependant persistait, et il lui sembla
qu'elle venait du toit de la galerie qu'il longeait.

Ayant levé la tête, il aperçut à la clarté de la lune, une araignée,
grosse comme une balle, qui saisissait quelque chose entre ses affreuses
pattes et, en même temps, les gémissements devinrent plus douloureux
encore.

Bambou d'Or déchira la toile et délivra la proie, tandis que le monstre
s'enfuyait.

Le jeune homme tenait dans sa main une jolie abeille bleue, presque morte.
Il se hâta de rentrer, et la posa délicatement sur la table de sa chambre.

Bientôt, elle parut se ranimer, secoua ses ailes d'azur qui reprirent leur
éclat lustré, elle s'essaya à marcher et monta tout doucement vers le lac
d'encre de l'écritoire. Elle sembla vouloir s'y jeter, puis descendant,
elle se traîna sur le papier déroulé, et y traça ce mot:

«Merci!»

Un frisson bleu fit vibrer ses ailes, elle s'enleva, et par la fenêtre
ouverte, elle s'envola sans retour...




II

LA GRIFFE DU ROI DES DRAGONS


Petit, est-ce que tu ne vois pas enfin revenir ta grande sœur?... Mes
pauvres yeux sont pleins de poussière et je ne vois rien.

--Moi, grand'mère, je vois très loin. Jade Pur ne vient pas.

--C'est vers la Montagne des Immortels qu'il faut regarder, Parfum Brûlé.
Ta sœur y est montée pour cueillir des plantes médicinales.

--Je vais aller jusqu'au tournant de la route...

L'enfant se mit à courir et bientôt sa voix aiguë cria:

--Elle vient! elle vient! Mais qu'est-ce qu'elle a?... Grand'mère!
grand'mère! elle est folle!

L'enfant galopait tout effrayé et vint se jeter contre les genoux de la
vieille femme, se cachant la figure dans les plis du vêtement. Presque
aussitôt Jade Pur apparut au tournant de la route, courant à toutes jambes
dans un enrôlement d'étoffe, tandis que les deux corbeilles pendues par
trois cordes aux deux bouts du fléau posé sur ses épaules, bondissaient
éperdument. Elle était pâle comme le jade dont elle portait le nom. Sans
laisser le temps à son cœur d'apaiser ses battements, elle s'arrêta, et
penchée vers l'oreille un peu dure de sa grand'mère, lui dit d'une voix
entrecoupée:

--J'ai vu et entendu des choses terribles: il faut que j'obtienne ce soir
même une audience du vice-roi...

--Une audience du vice-roi! répéta la vieille au comble de la stupeur.

--Il me chargera sans doute d'une mission et je serai absente longtemps.

Elle s'enfuit et de loin cria encore:

--Au revoir!... Dites aux bonzes de prier pour moi.

--Jade Pur! Jade Pur! Ne nous abandonne pas! gémit l'aïeule qui tremblait
tellement que son fagot de bois sec cliqueta sur son dos.

Et le petit Parfum Brûlé se mit à pleurer à chaudes larmes.

Le vice-roi du Fo-Kiang résidait à Liang-Kiang, la capitale de la
province, et son palais magnifique, avec ses jardins et ses dépendances,
couvrait une surface immense. Devant l'entrée principale, deux lions de
pierre se cabraient pour soutenir une poutre de bois rouge, à laquelle
était suspendu un gong énorme au métal étincelant.

Jade Pur avait gravi les marches et, haussée sur ses petits pieds, avec
une violence surprenante, de ses poings fermés tapait sur le disque sonore
qui flamboyait au soleil couchant.

Bien que ce gong fût placé là pour permettre au plus infime sujet de
l'éveiller afin d'en appeler à la justice du vice-roi, personne n'osait
jamais l'effleurer, et quand roulèrent les vrombissements formidables du
bronze mêlé d'or sous les poings délicats de la jeune fille, les gardes
s'élancèrent-ils, la lance levée, pour punir et chasser l'imprudent qui se
rendait coupable d'une telle chose.

À travers la paix et le silence du soir, seul en un pavillon où il aimait
à lire et à rêver, le vice-roi perçut les lointaines vibrations du gong de
justice, et comme c'était la première fois qu'il les entendait, il eut la
curiosité de savoir qui l'avait frappé et ce que réclamait ce mécontent.

C'est pourquoi Jade Pur, au lieu d'être chassée, fut conduite, par des
cours, des galeries, des jardins, devant le très majestueux mandarin,
et, comme il convient, tomba à genoux à quelque distance de la présence
auguste.

--Comment! c'est toi, fillette, qui fais tout ce vacarme, à la porte
de mon palais? dit-il en marquant de son doigt une page du livre qu'il
referma. Quel tort t'a-t-on fait et qu'est-ce que tu implores de ma
justice?

--Que Votre Grandeur me pardonne, dit la jeune fille en levant ses yeux
humides comme ceux d'une gazelle. Jamais ma petitesse n'aurait eu la
force de réclamer même contre les pires injustices et je ne serais pas
ici s'il ne s'agissait pas de Votre Grandeur et d'un service que je dois
lui rendre.

--À moi? Qu'est-ce que tu dis?...

--Au noble fils de Votre Grandeur, plutôt. J'ai été témoin d'un prodige et
je sais des choses que je ne devrais pas savoir.

--Vraiment? dit le mandarin avec un sourire un peu moqueur. Eh bien,
voyons ces choses.

Jade Pur s'assit sur ses talons et les yeux à demi fermés, d'une voix
haute et monotone comme si elle lisait un livre, parla tout d'une haleine:

--Sur la Montagne des Immortels, où je cueillais des herbes précieuses, je
suis montée aujourd'hui, sans m'en apercevoir, beaucoup plus haut que de
coutume. Tout à coup, en ce lieu toujours désert, j'entendis des voix et
je vis, par la fente d'un rocher, deux hommes, qui ne pouvaient être que
des génies, examiner attentivement une haute pierre couleur d'ambre. L'un
était un vieillard à cheveux blancs couvert d'un manteau blanc; l'autre
un homme de belle mine dans la force de l'âge. «C'est bien ici, dit le
vieillard, voici la pierre tombée du ciel!--Alors, frappons-la, pour
qu'elle devienne vivante,» répondit l'autre. Et en même temps, ils
frappèrent tous les deux du plat de la main sur la pierre. Bientôt
elle s'anima et un personnage, beaucoup plus grand que les deux génies,
s'en dégagea, en secouant des éclats et de la poussière. Il était assez
effrayant, avec une bouche lippue et une large tonsure au milieu du
front, pourtant il salua respectueusement les deux hommes en disant:
«Que voulez-vous de moi?--Nous t'avons éveillé pour accomplir une mission
importante: écoute bien. Il y a plusieurs siècles, le roi des Dragons,
en remontant de l'abîme, se cassa et perdit une de ses griffes. Elle est
demeurée depuis dans le trésor des Fils du Ciel et il a été impossible
de la reprendre. Mais aujourd'hui, elle est sortie du trésor. L'empereur
l'envoie dans une province désolée par la sécheresse, pour que la sainte
relique y amène la pluie. Le roi des Dragons vous récompensera si vous
pouvez saisir cette griffe et la lui rendre. L'empereur l'a confiée au
fils du vice-roi du Fo-Kiang, avec menace de mort s'il ne savait pas
la conduire où elle doit arriver. Il sera facile de dérober la relique
au messager. Allez donc et hâtez-vous.» La pierre changée en homme se
précipita vers la vallée et disparut. «Ce jeune homme ne saura pas
défendre la relique, dit le vieillard, ni la reprendre si on la lui ravit;
car il ignore, que pour mener à bien sa mission, il faudrait qu'il fût
guidé par une jeune fille pure qui posséderait un éclat de la pierre
vivante.» Là-dessus ils s'évaporèrent et je ne vis plus rien. Mais,
poussée par une inspiration du ciel, je saisis un éclat de la pierre et je
descendis en courant la montagne. Je vous supplie de m'envoyer vers votre
fils, afin que je le sauve.

Le mandarin se caressait le menton et souriait d'un air incrédule.

--J'ai écouté ton histoire, ma fille, dit-il, parce qu'elle est assez
singulière; mais tu l'as certainement rêvée: rentre chez toi et ne
t'inquiète plus. Mon fils n'est pas en danger.

On poussa aussitôt Jade Pur dehors et on ne s'occupa plus d'elle, car le
palais était mis en rumeur par l'arrivée d'un messager.

En s'éloignant, la jeune fille était comme étourdie, elle se demandait
si, en effet, elle n'avait pas rêvé...



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