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Text on one page: Few Medium Many
Tu étais lié avec ce jeune homme, et tu ne
nous en avais jamais parlé?

ASTOLPHE.

Ma mère, ce n'est pas ma faute si je ne puis pas dire toujours ce que je
pense. Vous avez autour de vous des gens qui me forcent à refouler mes
pensées dans mon sein. Mais aujourd'hui je serai très-franc, et je
commence. Il faut que ce capucin sorte d'ici pour n'y jamais reparaître.

SETTIMIA.

Bonté du ciel! Qu'entends-je? Mon fils parler de la sorte à mon
confesseur!

ASTOLPHE.

Ce n'est pas à lui que je daigne parler, ma mère, c'est à vous... Je
vous prie de le chasser à l'heure même.

SETTIMIA.

Jésus, vous l'entendez. Ce fils impie donne des ordres à sa mère!

ASTOLPHE.

Vous avez raison, je ne devais pas m'adresser à vous, Madame. Vous ne
savez pas et ne pouvez pas savoir... ce que je ne veux pas dire. Mais
cet homme me comprend. (_À frère Côme._) Or donc, je vous parle, puisque
j'y suis forcé. Sortez d'ici.

FRÈRE CÔME.

Je vois que vous êtes dans un accès de démence furieuse. Mon devoir est
de ne pas vous induire au péché en vous résistant.. Je me retire en
toute humilité, et je laisse à Dieu le soin de vous éclairer, au temps
et à l'occasion celui de me disculper de tout ce dont il vous plaira de
m'accuser.

SETTIMIA.

Je ne souffrirai pas que sous mes yeux, dans ma maison, mon confesseur
soit outragé et expulsé de la sorte. C'est vous, Astolphe, qui sortirez
de cet appartement et qui n'y rentrerez que pour me demander pardon de
vos torts.

ASTOLPHE.

Je vous demanderai pardon, ma mère, et à genoux si vous voulez; mais
d'abord je vais jeter ce moine par la fenêtre.

(_Frère Côme, qui avait repris son impudence, pâlit et recule jusqu'à la
porte. Settimia tombe sur une chaise prête à défaillir._)

BARBE, _lui frottant les mains_.

_Ave Maria!_ quel scandale! Seigneur, ayez pitié de nous!...

FRÈRE CÔME.

Jeune homme! que le ciel vous éclaire!

(_Astolphe fait un geste de menace. Frère Côme s'enfuit._)


[Illustration: Vous croyez qu'elle travaille... (Page 21).]

SCÈNE III.


SETTIMIA, BARBE, ASTOLPHE.


ASTOLPHE, _s'approchant de sa mère_.

Pour l'amour de moi, ma mère, reprenez vos sens. J'aurais désiré que
les choses se passassent moins brusquement, et surtout loin de votre
présence. Je me l'étais promis; mais cela n'a pas dépendu de moi: le
maintien cafard et impudent de cet homme m'a fait perdre le peu de
patience que j'ai.

(_Settimia pleure._)

BARBE.

Et que vous a-t-il donc fait, cet homme, pour vous mettre ainsi en
fureur?

ASTOLPHE.

Dame Barbe, ceci ne vous regarde pas. Laissez-moi seul avec ma mère.

BARBE.

Allez-vous donc me chasser de la maison, moi aussi?

ASTOLPHE _lui prend le bras et l'emmène vers la porte._

Allez dire vos prières, ma bonne femme, et n'augmentez pas, par votre
humeur revêche, l'amertume qui règne ici.

(_Barbe sort en grommelant_.)


SCÈNE IV

ASTOLPHE, SETTIMIA.

SETTIMIA, _sanglotant_.

Maintenant, me direz-vous, enfant dénaturé, pourquoi vous agissez de la
sorte?

ASTOLPHE.

Eh bien, ma mère, je vous supplie de ne pas me le demander. Vous savez
que je n'ai que trop d'indulgence dans le caractère, et que ma nature ne
me porte ni au soupçon ni à la haine. Aimez-moi, estimez-moi assez pour
me croire: j'avais des raisons de la plus haute importance pour ne pas
souffrir une heure de plus ce moine ici.

SETTIMIA.

Et il faut que je me soumette à votre jugement intérieur, sans même
savoir pourquoi vous me privez de la compagnie d'un saint homme qui
depuis dix ans a la direction de ma conscience? Astolphe, ceci passe les
limites de la tyrannie.

ASTOLPHE.

Vous voulez que je vous le dise? Eh bien, je vous le dirai pour faire
cesser vos regrets et pour vous montrer entre quelles mains vous aviez
remis les rênes de votre volonté et les secrets de votre âme. Ce
cordelier poursuivait ma femme de ses ignobles supplications.

SETTIMIA.

Votre femme est une impie. Il voulait la ramener au devoir, et c'est moi
qui l'avais invité à le faire.

ASTOLPHE.

O ma mère! vous ne comprenez pas, vous ne pouvez pas comprendre... votre
âme pure se refuse à de pareils soupçons!... Ce misérable brûlait pour
Gabrielle de honteux désirs, et il avait osé le lui dire.

SETTIMIA.

Gabrielle a dit cela? Eh bien, c'est une calomnie. Une pareille chose
est impossible. Je n'y crois pas, je n'y croirai jamais.

ASTOLPHE.

Une calomnie de la part de Gabrielle? Vous ne pensez pas ce que vous
dites, ma mère!

SETTIMIA.

Je le pense! je le pense si bien que je veux la confondre en présence du
frère Côme.

ASTOLPHE.

Vous ne feriez pas une pareille chose, ma mère! non, vous ne le feriez
pas!

SETTIMIA.

Je le ferai! nous verrons si elle soutiendra son imposture en face de ce
saint homme et en ma présence.

ASTOLPHE.

Son imposture? Est-ce un mauvais rêve que je fais? Est-ce de Gabrielle
que ma mère parle ainsi?. Que se passe-t-il donc dans le sein de cette
famille où j'étais revenu, plein de confiance et de piété, chercher
l'estime et le bonheur?

SETTIMIA.

Le bonheur! Pour le goûter, il faut le donner aux autres; et vous et
votre femme ne faites que m'abreuver de chagrins.

ASTOLPHE.

Moi! si vous m'accusez, ma mère, je ne puis que baisser la tête et
pleurer, quoique en vérité je ne me sente pas coupable; mais Gabrielle!
quels peuvent donc être les crimes de cette douce et angélique créature?

SETTIMIA.

Ah! vous voulez que je vous les dise'? Eh bien! je le veux, moi aussi;
car il y a assez longtemps que je souffre en silence, et que je porte
comme une montagne d'ennuis et de dégoûts sur mon coeur. Je la hais,
votre Gabrielle; je la hais pour vous avoir poussé et pour vous aider
tous les jours à me tromper en se faisant passer pour une fille de bonne
maison et une riche héritière, tandis qu'elle n'est qu'une intrigante
sans nom, sans fortune, sans famille, sans aveu, et, qui plus est, sans
religion! Je la hais, parce qu'elle vous ruine en vous entraînant à de
folles dépenses, à la révolte contre moi, à a la haine des personnes
qui m'entourent et qui me sont chères... Je la hais, parce que vous
la préférez à moi; parce qu'entre nous deux, s'il y a la plus légère
dissidence, c'est pour elle que vous vous prononcez, au mépris de
l'amour et du respect que vous me devez. Je la hais...

ASTOLPHE.

Assez, ma mère; de grâce, n'en dites pas davantage! vous la haïssez
parce que je l'aime, c'est en dire assez.

SETTIMIA, _pleurant_.

Eh bien! oui! je la hais parce que vous l'aimez, et vous ne m'aimez plus
parce que je la hais. Voilà où nous en sommes. Comment voulez-vous que
j'accepte une pareille préférence de votre part? Quoi! l'enfant qui me
doit le jour, que j'ai nourri de mon sein et bercé sur mes genoux, le
jeune homme que j'ai péniblement élevé, pour qui j'ai supporté toutes
les privations, à qui j'ai pardonné toutes les fautes; celui qui m'a
condamnée aux insomnies, aux angoisses, aux douleurs de toute espèce, et
qui, au moindre mot de repentir et d'affection, a toujours trouvé en moi
une inépuisable indulgence, une miséricorde infatigable: celui-là me
préfère une inconnue, une fille qui l'excite contre moi, une créature
sans coeur qui accapare toutes ses attentions, toutes ses prévenances,
et qui se tient tout le jour vis-à-vis de moi dans une attitude superbe,
sans daigner apercevoir mes larmes et mes déchirements, sans vouloir
répondre à mes plaintes et à mes reproches, impassible dans son orgueil
hypocrite, et dont le regard insolemment poli semble me dire à toute
heure:--Vous avez beau gronder, vous avez beau gémir, vous avez beau
menacer, c'est moi qu'il aime, c'est moi qu'il respecte, c'est moi qu'il
craint! Un mot de ma bouche, un regard de mes yeux, le feront tomber
à mes genoux et me suivre, fallût-il vous abandonner sur votre lit de
mort, fallût-il marcher sur votre corps pour venir à moi! Mon Dieu, mon
Dieu! et il s'étonne que je la déteste, et il veut que je l'aime! (_Elle
sanglote_). ASTOLPHE, _qui a écouté sa mère dans nu profond silence, les
bras croises sur sa poitrine_.

O jalousie de la femme! soif inextinguible de domination! Est-il
possible que tu viennes mêler ta détestable influence aux sentiments les
plus purs et les plus sacrés de la nature! Je te croyais exclusivement
réservée aux vils tourments des âmes lâches et vindicatives. Je t'avais
vue régner dans le langage impur des courtisanes; et, dans les ardeurs
brutales de la débauche, j'avais lutté moi-même contre les instincts
féroces qui me rabaissaient à mes propres yeux. Quelquefois aussi, ô
jalousie! je t'avais vue de loin avilir la dignité du lien conjugal
et mêler à la joie des saintes amours les discordes honteuses, les
ridicules querelles qui dégradent également celui qui les suscite et
celui qui les supporte. Mais je n'aurais jamais pensé que dans le
sanctuaire auguste de la famille, entre la mère et ses enfants (lien
sacré que la Providence semblé avoir épuré et ennobli jusque chez la
brute), tu osasses venir exercer tes fureurs! O déplorable instinct,
funeste besoin de souffrir et de faire souffrir! est-il possible que je
te rencontre jusque dans le sein de ma mère! (_Il cache son visage dans
ses mains et dévore ses larmes_.)

SETTIMIA _essuie les siennes et se lève_.

Mon fils, la leçon est sévère! Je ne sais pas jusqu'à quel point il
sied à un fils de la donner à sa mère; mais, de quelque part qu'elle me
vienne, je la recevrai comme une épreuve à laquelle Dieu me condamne.
Si je l'ai méritée de vous, elle est assez cruelle pour expier tous les
torts que vous pouvez avoir à me reprocher.

(_Elle veut se retirer_.)

ASTOLPHE, _tâchant de la retenir_. Pas ainsi, ma mère, ne me quittez pas
ainsi. Vous souffrez trop, et moi aussi!

SETTIMIA.

Laissez-moi me retirer dans mon oratoire, Astolphe. J'ai besoin d'être
seule et de demander à Dieu si je dois jouer ici le rôle d'une mère
outragée ou celui d'une esclave craintive et repentante. (_Elle sort_.)


SCÈNE V.

ASTOLPHE, _seul; puis_ GABRIELLE.

ASTOLPHE.

Orgueil! toute femme est ta victime, tout amour est la proie!....
excepté toi, excepté ton amour, ô ma Gabrielle!...



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