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Text on one page: Few Medium Many
toute femme est ta victime, tout amour est la proie!....
excepté toi, excepté ton amour, ô ma Gabrielle!... ô ma seule joie, ô le
seul être généreux et vraiment grand que j'aie rencontré sur la terre!

GABRIELLE, _se jetant à son cou_.

Mon ami, j'ai tout entendu. J'étais là sous la fenêtre, assise sur le
banc. Je sais tout ce qui se passe maintenant dans la famille à cause de
moi. Je sais que je suis un sujet de scandale, une source de discorde,
un objet de haine.

ASTOLPHE.

O ma soeur! ô ma femme! depuis que je t'aime, je croyais qu'il ne
m'était plus possible d'être malheureux! Et c'est ma mère!...

GABRIELLE.

Ne l'accuse pas, mon bien-aimé, elle est vieille, elle est femme! Elle
no peut vaincre ses préjugés, elle ne peut réprimer ses instincts. Ne
te révolte pas contre des maux inévitables. Je les avais prévus dès le
premier jour, et je ne t'aurais fait pressentir, pour rien au monde, ce
qui t'arrive aujourd'hui. Le mal éclate toujours assez tôt.

ASTOLPHE.

O Gabrielle! tu as entendu ses invectives contre toi!... Si toute autre
que ma mère eût proféré la centième partie...

GABRIELLE.

Calme-toi! tout cela ne peut m'offenser; je saurai le supporter avec
résignation et patience. N'ai-je pas dans ton amour une compensation à
tous les maux? et pourvu que tu trouves dans le mien la force de subir
toutes les misères attachées à notre situation...

ASTOLPHE.

Je puis tout supporter, excepté de te voir avilie et persécutée.

GABRIELLE.

Ces outrages ne m'atteignent pas. Vois-tu, Astolphe, lu m'as fait
redevenir femme, mais je n'ai pas tout à fait renoncé à être homme. Si
j'ai repris les vêtements et les occupations de mon sexe, je n'en ai pas
moins conservé en moi cet instinct de la grandeur morale et ce calme de
la force qu'une éducation mâle a développés et cultivés dans mon sein.
Il me semble toujours que je suis quelque chose de plus qu'une femme, et
aucune femme ne peut m'inspirer ni aversion, ni ressentiment, ni colère.
C'est de l'orgueil peut-être; mais il me semble que je descendrais
au-dessous de moi-même, si je me laissais émouvoir par de misérables
querelles de ménage.

ASTOLPHE.

Oh! garde cet orgueil, il est bien légitime... Être adoré! tu es plus
grand à toi seul que tout ton sexe réuni. Rapportes-en l'honneur à ton
éducation si tu veux; moi, j'en fais honneur à ta nature, et je crois
qu'il n'était pas besoin d'une destinée bizarre et d'une existence en
dehors de toutes les lois pour que tu fusses le chef-d'oeuvre de la
création divine. Tu naquis douée de toutes les facultés, de toutes les
vertus, de toutes les grâces, et l'on te méconnaît! l'on te calomnie!...

GABRIELLE.

Que t'importe? Laisse passer ces orages; nos têtes sont à l'abri sous
l'égide sainte de l'amour. Je m'efforcerai d'ailleurs de les conjurer.
Peut-être ai-je eu des torts. J'aurais pu montrer plus de condescendance
pour des exigences insignifiantes en elles-mêmes. Nos parties de chasse
déplaisent, je puis bien m'en abstenir; on blâme nos idées sur la
tolérance religieuse, nous pouvons garder le silence à propos; on me
trouve trop élégante et trop futile, je puis m'habiller plus simplement
et m'assujettir un peu plus aux travaux du ménage.

ASTOLPHE.

Et voilà ce que je ne souffrirai pas. Je serais un misérable si
j'oubliais quel sacrifice tu m'as fait en reprenant les habits de ton
sexe et en renonçant à cette liberté, à celle vie active, à ces nobles
occupations de l'esprit dont tu avais le goût et l'habitude. Renoncer à
ton cheval? hélas! c'est le seul exercice qui ait préservé la santé
des altérations que ce changement d'habitudes commençait à me faire
craindre. Restreindre ta toilette? elle est déjà si modeste! et un peu
de parure relève tant ta beauté! Jeune homme, tu aimais les riches
habits, et tu donnais à nos modes fantasques une grâce et une poésie
qu'aucun de nous ne pouvait imiter. L'amour du beau, le sentiment de
l'élégance est une des conditions de ta vie, Gabrielle: tu étoufferais
sous le pesant vertugadin et sous le collet empesé de dame Barbe. Les
travaux du ménage gâteraient tes belles mains, dont le contact sur mon
front enlève tous les soucis et dissipe tous les nuages. D'ailleurs
que ferais-tu de tes nobles pensées et des poétiques élans de ton
intelligence au milieu des détails abrutissants et des prévisions
égoïstes d'une étroite parcimonie? Ces pauvres femmes les vantent par
amour-propre, et vingt fois le jour elles laissent percer le dégoût et
l'ennui dont elles sont abreuvées. Quant à renfermer tes sentiments
généreux et à te soumettre aux arrêts de l'intolérance, tu
l'entreprendrais en vain. Jamais ton coeur ne pourra se refroidir,
jamais tu ne pourras abandonner le culte austère de la vérité; et malgré
toi les éclairs d'une courageuse indignation viendraient briller au
milieu des ténèbres que le fanatisme voudrait étendre sur ton âme. Si
d'ailleurs toutes ces épreuves ne sont pas au-dessus de tes forces,
je sens, moi, qu'elles dépassent les miennes; je ne pourrais te voir
opprimée sans me révolter ouvertement. Tu as bien assez souffert déjà,
tu t'es bien assez immolée pour moi.

GABRIELLE.

Je n'ai pas souffert, je n'ai rien immolé; j'ai eu confiance en toi,
voilà tout. Tu sais bien que je n'étais pas assez faible d'esprit pour
ne pas accepter les petites souffrances que ces nouvelles habitudes
dont tu parles pouvaient me causer dans les premiers jours; j'avais des
répugnances mieux motivées, des craintes plus graves. Tu les as toutes
dissipées; je ne suis pas descendue comme femme au-dessous du rang où,
comme homme, ton amitié m'avait placée. Je n'ai pas cessé d'être ton
frère et ton ami en devenant ta compagne et ton amante; ne m'as-tu pas
fait des concessions, toi aussi? n'as-tu pas changé ta vie pour moi?

ASTOLPHE.

Oh! loue-moi de mes sacrifices! J'ai quitté le désordre dont j'étais
harassé, et la débauche qui de plus en plus me faisait horreur, pour un
amour sublime, pour des joies idéales! Et loue-moi aussi pour le respect
et la vénération que je te porte! J'avais en toi le meilleur des amis;
un soir Dieu fit un miracle et te changea en une maîtresse adorable: je
ne t'en aimai que mieux. N'est-ce pas bien charitable et bien méritoire
de ma part?

GABRIELLE.

Cher Astolphe, je vois que tu es calme: va embrasser et rassurer
ta mère, ou laisse-moi lui parler pour nous deux. J'adoucirai son
antipathie contre moi, je détruirai ses préventions; ma sincérité la
touchera, j'en suis sûre; il est impossible qu'elle ne soit pas aimante
et généreuse, elle est ta mère!...

ASTOLPHE.

Cher ange! oui, je suis calme. Quand je passe un instant près de toi,
tout orage s'apaise, et la paix des cieux descend dans mon âme. J'irai
trouver ma mère, je ferai acte de respect et de soumission, c'est tout
ce qu'elle demande; après quoi nous partirons d'ici; car le mal est sans
remède, je le sais, moi! Je connais ma mère, je connais les femmes, et
tu ne les connais pas, toi qui n'es pas à moitié homme et à moitié femme
comme tu le crois, mais un ange sous la forme humaine. Tu ferais ici de
vains efforts de patience et de vertu, on n'y croirait pas; et, si on y
croyait, on te serait d'autant plus hostile qu'on serait plus humilié
de ta supériorité. Tu sais bien que le coupable ne pardonne pas à
l'innocent les torts qu'il a eus envers lui; c'est une loi fatale de
l'orgueil humain, de l'orgueil féminin surtout, qui ne connaît pas les
secours du raisonnement et le frein de la force intelligente. Ma mère
est orgueilleuse avant tout. Elle fut toujours un modèle des vertus
domestiques; tristes vertus, crois-moi, quand elles ne sont inspirées
ni par l'amour ni par le dévouement. Pénétrée depuis longtemps de
l'importance de son rôle dans la famille et du mérite avec lequel
elle s'en est acquittée, elle songe beaucoup plus à maintenir ses
prérogatives qu'à donner du bonheur à ceux qui l'entourent. Elle est
de ces personnes qui passeront volontiers la nuit à raccommoder vos
chausses, et qui d'un mot vous briseront le coeur, pensant que la peine
qu'elles ont prise pour vous rendre un service matériel les autorise à
vous causer toutes les douleurs de l'âme.

GABRIELLE.

Astolphe! tu juges ta mère avec une bien froide sévérité. Hélas! je vois
que les meilleurs d'entre les hommes n'ont pour les femmes ni amour
profond ni estime complète. On avait raison quand on m'enseignait si
soigneusement dans mon enfance que ce sexe joue sur la terre le rôle le
plus abject et le plus malheureux!

ASTOLPHE.

O mon amie! c'est mon amour pour toi qui me donne le courage de juger
ma mère avec cette sévérité. Est-ce à toi de m'en faire un reproche?
T'ai-je donc autorisée à plaindre si douloureusement la condition où je
t'ai rétablie.

GABRIELLE, _l'embrassant avec effusion_.

Oh! non, mon Astolphe, jamais! Aussi je ne pense pas à moi quand je
parle avec cette liberté des choses qui ne me regardent pas. Permets-moi
pourtant d'insister en faveur de ta mère: ne la plonge pas dans le
désespoir, ne la quitte pas à cause de moi.

ASTOLPHE.

Si je ne le fais pas aujourd'hui, elle m'y forcera demain. Tu oublies,
ma chère Gabrielle, que tu es vis-à-vis d'elle dans une position
délicate, et que tu ne pourras jamais la satisfaire sur ce qu'elle a
tant à coeur de connaître: ton passé, ta famille, ton avenir.

GABRIELLE.

Il est vrai. Mon avenir surtout, qui peut le prévoir? dans quel
labyrinthe sans issue t'es-tu engagé avec moi?

ASTOLPHE.

Et quel besoin avons-nous d'en sortir? Errons ainsi toute notre vie,
sans nous soucier d'atteindre le but de la fortune et des honneurs. Ne
faisons-nous pas ensemble ce bizarre et délicieux voyage, qui n'aura
pour terme que la mort? N'es-tu pas à moi pour jamais? Eh bien,
qu'avons-nous besoin l'un ou l'autre d'être riche et de nous appeler
_prince de Bramante_? Mon petit prince, garde ton titre, garde ton
héritage, je n'en veux à aucun prix; et si le vieux Jules trouve dans
sa tortueuse cervelle quelque nouvelle invention cachée pour t'en
dépouiller, console-toi de n'être qu'une femme, pauvre, inconnue au
monde, mais riche de mon amour et glorieuse à mes yeux.

GABRIELLE.

Crains-tu que cela ne me suffise pas?

ASTOLPHE, _la pressant dans ses bras_.

Non, en vérité!



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