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Text on one page: Few Medium Many
elle lui
paraît toute simple, à lui!... Et moi, insensé qui, malgré ma répugnance
à prendre de tels vêtements, n'ai pu résister au désir imprudent de
faire cette expérience!... Quel effet vais-je produire sur lui? Je dois
être sans grâce!... (_Il essaie de faire quelques pas devant la glace_.)
Il me semble que ce n'est pas si difficile, pourtant. (_Il essaie de
faire jouer son éventail et le brise_.) Oh! pour ceci, je n'y comprends
rien. Mais, est-ce qu'une femme ne pourrait pas plaire sans ces
minauderies?

(_Il reste absorbé devant la glace_.)


[Illustration: Nous sommes trop d'une ici... (Page 18.)]


SCÈNE V.

GABRIEL, _devant la glace_; ASTOLPHE _rentre doucement_.

ASTOLPHE, _à part_.

La malheureuse m'avait menti! elle ira avec Antonio! Je ne voudrais pas
que Gabriel sût que j'ai fait cette sottise! (_Après avoir fermé la
porte avec précaution il se retourne et aperçoit Gabriel qui lui
tourne le dos_.) Que vois-je! quelle est cette belle fille?... Tiens!
Gabriel!... je ne te reconnaissais pas, sur l'honneur! (_Gabriel
très-confus, rougit et perd contenance_.) Ah! mon Dieu! mais c'est un
rêve! que tu es _belle_!... Gabriel, est-ce toi?... As-tu une soeur
jumelle? ce n'est pas possible... mon enfant!... ma chère!...

GABRIEL, _très-effrayé_.

Qu'as-tu donc, Astolphe? tu me regardes d'une manière étrange.

ASTOLPHE.

Mais comment veux-tu que je ne sois pas troublé? Regarde-toi. Ne te
prends-tu pas toi-même pour une fille?

GABRIEL, _ému_.

Cette Périnne m'a donc bien déguisé?

ASTOLPHE.

Périnne est une fée. D'un coup de baguette, elle t'a métamorphosé en
femme. C'est un prodige, et, si je t'avais vu ainsi la première fois, je
ne me serais jamais douté de ton sexe... Tiens! je serais tombé amoureux
à en perdre la tête.

GABRIEL, _vivement_.

En vérité, Astolphe?

ASTOLPHE.

Aussi vrai que je suis à jamais ton frère et ton ami, tu serais à
l'heure même ma maîtresse et ma femme si... Comme tu rougis, Gabriel!
mais sais-tu que tu rougis comme une jeune fille?... Tu n'as pas mis de
fard, j'espère? (_Il lui touche les joues._) Non! Tu trembles?

GABRIEL.

J'ai froid ainsi, je ne suis pas habitué à ces étoffes légères.

ASTOLPHE.

Froid! tes mains sont brûlantes!... Tu n'es pas malade?... Que tu es
enfant, mon petit Gabriel! ce déguisement te déconcerte. Si je ne savais
que tu es philosophe, je croirais que tu es dévot, et que tu penses
faire un gros péché... Oh! comme nous allons nous amuser! tous les
hommes seront amoureux de toi, et les femmes voudront, par dépit,
t'arracher les yeux. Ils sont si beaux ainsi, vos yeux noirs! Je ne
sais où j'en suis. Tu me fais une telle illusion, que je n'ose plus
te tutoyer!... Ah! Gabriel! pourquoi n'y a-t-il pas une femme qui te
ressemble?

GABRIEL.

Tu es fou, Astolphe; tu ne penses qu'aux femmes.

ASTOLPHE.

Et à quoi diable veux-tu que je pense à mon âge? Je ne conçois point que
tu n'y penses pas encore, toi!

GABRIEL.

Pourtant tu me disais encore ce matin que tu les détestais.

ASTOLPHE.

Sans doute, je déteste toutes celles que je connais; car je ne connais
que des filles de mauvaise vie.

GABRIEL.

Pourquoi ne cherches-tu pas une fille honnête et douce? une personne que
tu puisses épouser, c'est-à-dire aimer toujours?

ASTOLPHE.

Des filles honnêtes! ah! oui, j'en connais; mais, rien qu'à les voir
passer pour aller à l'église, je bâille. Que veux-tu que je fasse d'une
petite sotte qui ne sait que broder et faire le signe de la croix? Il en
est de coquettes et d'éveillées qui, tout en prenant de l'eau bénite,
vous lancent un coup d'oeil dévorant. Celles-là sont pires que nos
courtisanes; car elles sont de nature vaniteuse, par conséquent vénale;
dépravée, par conséquent hypocrite; et mieux vaut la Faustina, qui vous
dit effrontément: Je vais chez Menrique ou chez Antonio, que la femme
réputée honnête qui vous jure un amour éternel, et qui vous a trompé la
veille en attendant qu'elle vous trompe le lendemain.

GABRIEL.

Puisque tu méprises tant ce sexe, tu ne peux l'aimer!

ASTOLPHE.

Mais je l'aime par besoin. J'ai soif d'aimer, moi! J'ai dans
l'imagination, j'ai dans le coeur une femme idéale! Et c'est une femme
qui te ressemble, Gabriel. Un être intelligent et simple, droit et fin,
courageux et timide, généreux et fier. Je vois cette femme dans mes
rêves, et je la vois grande, blanche, blonde, comme te voilà avec ces
beaux yeux noirs et cette chevelure soyeuse et parfumée. Ne te moque pas
de moi, ami; laisse-moi déraisonner, nous sommes en carnaval. Chacun
revêt l'effigie de ce qu'il désire être ou désire posséder: le valet
s'habille en maître, l'imbécile en docteur; moi je t'habille en femme.
Pauvre que je suis, je me crée un trésor imaginaire, et je te contemple
d'un oeil à demi triste, à demi enivré. Je sais bien que demain tes
jolis pieds disparaîtront dans des bottes, et que ta main secouera
rudement et fraternellement la mienne. En attendant, si je m'en croyais,
je la baiserais, cette main si douce... Vraiment ta main n'est pas plus
grande que celle d'une femme, et ton bras... Laisse-moi baiser ton
gant!... ton bras est d'une rondeur miraculeuse... Allons, ma chère
belle, vous êtes d'une vertu farouche!... Tiens! tu joues ton rôle
comme un ange: tu remontes tes gants, tu frémis, tu perds contenance! A
merveille! Voyons, marche un peu, fais de petits pas.

GABRIEL, _essayant de rire_.

Tu me feras marcher et parler le moins possible; car j'ai une grosse
voix, et je dois avoir aussi une bien mauvaise grâce.

ASTOLPHE.

Ta voix est pleine, mais douce; peu de femmes l'ont aussi agréable; et,
quant à ta démarche, je t'assure qu'elle est d'une gaucherie adorable.
Je te vois passer pour une ingénue; ne t'inquiète donc pas de tes
manières.

GABRIEL.

Mais certainement ta femme idéale en a de meilleures?

ASTOLPHE.

Eh bien! pas du tout. En te voyant, je reconnais que cette gaucherie est
un attrait plus puissant que toute la science des coquettes. Ton costume
est charmant! Est-ce la Périnne qui l'a choisi?

GABRIEL.

Non! elle m'avait apporté l'autre jour un attirail de bohémienne; je lui
ai fait faire exprès pour moi cette robe de soie blanche.

ASTOLPHE.

Et tu seras plus paré, avec cette simple toilette et ces perles, que
toutes les femmes bigarrées et empanachées qui s'apprêtent à te disputer
la palme. Mais qui a posé sur ton front cette couronne de roses
blanches? Sais-tu que tu ressembles aux anges de marbre de nos
cathédrales? Qui t'a donné l'idée de ce costume si simple et si
recherché en même temps?

GABRIEL.

Un rêve que j'ai fait... il y a quelque temps.

ASTOLPHE.

Ah! ah! tu rêves aux anges, toi? Eh bien! ne t'éveille pas, car tu
ne trouveras dans la vie réelle que des femmes! Mon pauvre Gabriel,
continue, si tu peux, à ne point aimer. Quelle femme serait digne de
toi? Il me semble que le jour où tu aimeras je serai triste, je serai
jaloux.

GABRIEL.

Eh! mais, ne devrais-je pas être jaloux des femmes après lesquelles tu
cours?

ASTOLPHE.

Oh! pour cela, tu aurais grand tort! il n'y a pas de quoi! On frappe en
bas!... Vite à ton rôle.

(_Il écoute les voix qui se font entendre sur l'escalier._)

Vive Dieu! c'est Antonio avec la Faustina. Ils viennent nous chercher.
Mets vite ton masque!... ton manteau!... un manteau de satin rose doublé
de cygne! c'est charmant!... Allons, cher Gabriel! à présent que je
ne vois plus ton visage ni tes bras, je me rappelle que tu es mon
camarade... Viens!... égaie-toi un peu. Allons, vive la joie! (_Ils
sortent._)


SCÈNE VI.

Chez Ludovic.--Un boudoir à demi éclairé, donnant sur une galerie
très-riche, et au fond un salon étincelant.

GABRIEL, _déguisé en femme, est assis sur un sofa_; ASTOLPHE _entre,
donnant le bras à la FAUSTINA._

FAUSTINA, _d'un ton aigre_.

Un boudoir? Oh! qu'il est joli! mais nous sommes trop d'une ici.

GABRIEL, _froidement_.

Madame a raison, et je lui cède la place. (_Il se lève._)

FAUSTINA.

Il paraît que vous n'êtes pas jalouse!

ASTOLPHE.

Elle aurait grand tort! Je le lui ai dit, elle peut être bien
tranquille.

GABRIEL.

Je ne suis ni très-jalouse ni très-tranquille; mais je baisse pavillon
devant madame.

FAUSTINA.

Je vous prie de rester, madame...

ASTOLPHE.

Je te prie de l'appeler mademoiselle, et non pas madame.

FAUSTINA, _riant aux éclats_.

Ah bien! oui, mademoiselle! Tu serais un grand sot, mon pauvre
Astolphe!...

ASTOLPHE.

Ris tant que tu voudras; si je pouvais t'appeler mademoiselle, je
t'aimerais peut-être encore.

FAUSTINA.

Et j'en serais bien fâchée, car ce serait un amour à périr d'ennui. (_A
Gabriel._) Est-ce que cela vous amuse, l'amour platonique? (_A part._)

Vraiment, elle rougit comme si elle était tout à fait innocente. Où
diable Astolphe l'a-t-il pêchée?

ASTOLPHE.

Faustina, tu crois à ma parole d'honneur?

FAUSTINA.

Mais, oui.

ASTOLPHE.

Eh bien! je te jure sur mon honneur (non pas sur le tien) qu'elle n'est
pas ma maîtresse, et que je la respecte comme ma soeur.

FAUSTINA.

Tu comptes donc en faire ta femme? En ce cas, tu es un grand sot de
l'amener ici; car elle y apprendra beaucoup de choses qu'elle est censée
ne pas savoir.

ASTOLPHE.

Au contraire, elle y prendra l'horreur du vice en vous voyant, toi et
tes semblables.

FAUSTINA.

C'est sans doute pour lui inspirer cette horreur bien profondément que
tu m'amenais ici avec des intentions fort peu vertueuses? Madame... ou
mademoiselle... vous pouvez m'en croire, il ne comptait pas vous trouver
sur ce sofa. Je n'ai pas de parole d'honneur, moi, mais monsieur votre
fiancé en a une; faites-la lui donner!... qu'il ose dire pourquoi
il m'amène ici! Or, vous pouvez rester; c'est une leçon de vertu
qu'Astolphe veut vous donner.

GABRIEL, _à Astolphe_.

Je ne saurais souffrir plus longtemps l'impudence de pareils discours;
je me retire.

ASTOLPHE, _bas_.

Comme tu joues bien la comédie! On dirait que tu es une jeune lady bien
prude.

GABRIEL, _bas à Astolphe_.

Je t'assure que je ne joue pas la comédie. Tout ceci me répugne,
laisse-moi m'en aller.



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