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Paul Féval

LES HABITS NOIRS

L'AVALEUR DE SABRES

Tome VI

(1867)




Table des matières


PREMIÈRE PARTIE PETITE-REINE.

I La foire au pain d'épice.
II Le roi des étudiants.
III Un éclat de rire.
IV Café noir.
V Café au lait.
VI La cerise.
VII La voleuse d'enfants.
VIII La foule.
IX Bureau de police.
X Odyssée de madame Saladin.
XI Réveil de Petite-Reine.
XII Vox audita in rama....
XIII Le berceau.
XIV Justin.
XV Vente de Lily.
XVI Mémoires d'Échalo.
XVII Suite des mémoires d'Échalo.
XVIII Fin des mémoires d'Échalot--Le premier roman de Saphir.
XIX Le marquis Saladin.
XX Saladin reconnaît l'ennemi.
XXI Le duc de Chaves.
XXII Madame la duchesse de Chaves.

DEUXIÈME PARTIE MADEMOISELLE SAPHIR.

I Médor, dernier avaleur.
II Saladin ouvre la tranchée.
III Saladin monte à l'assaut.
IV Saladin fait un roman.
V Saladin voit le pied d'un Habit-Noir.
VI Saladin toise l'affaire.
VII Le nuage.
VIII Le Club des Bonnets de soie noir.
IX La chanson de l'avaleur.
X Le Père-à-tous.
XI L'envie.
XII Triomphe de Languedoc.
XIII Mademoiselle Guite ronfle.
XIV La consultation.
XV Le père Justin.
XVI Justin s'éveille tout à fait.
XVII Le guet-apens.
XVIII Décadence d'une grande institution.
XIX Aventures de nui.
XX La lettre de Médor.
XXI Un vieux lion qui s'éveille.




Le cycle des Habits Noirs comprend huit volumes:


Les Habits Noirs
Coeur d'Acier
La rue de Jérusalem
L'arme invisible
Maman Léo
L'avaleur de sabres
Les compagnons du trésor
La bande Cadet




PREMIÈRE PARTIE PETITE-REINE




I

La foire au pain d'épice


Il y avait quatre musiciens: une clarinette qui mesurait cinq pieds huit
pouces et qui pouvait être au besoin «géant belge» quand elle mettait
six jeux de cartes dans chacune de ses bottes, un trombone bossu, un
triangle en bas âge et une grosse caisse du sexe féminin, large comme
une tour.

Il y avait en outre un lancier polonais pour agiter la cloche, un
paillasse habillé de toile à matelas pour crier dans le porte-voix, et
une fillette rousse de cheveux, brune de teint, qui tapait à coups
redoublés sur le tam-tam, roi des instruments destinés à produire la
musique enragée.

Cela faisait un horrible fracas au-devant d'une baraque assez grande,
mais abondamment délabrée, qui portait pour enseigne un tableau déchiré
représentant la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, des serpents
boas, une charge de cavalerie, un lion dévorant un missionnaire et le
roi Louis-Philippe avec sa nombreuse famille, recevant les ambassadeurs
de Tippoo-Saïb.

Le ciel du tableau où voltigeaient des hippogriffes, des ballons, des
comètes, des trapèzes, Auriol en train d'exécuter le saut périlleux, et
un oiseau rare, emportant un âne dans ses serres, était coupé par une
vaste banderole, déroulée en fantastiques méandres, qui laissait lire la
légende suivante:

Théâtre français et hydraulique

_Prestiges savants, exercices et variétés du XIXe siècle des lumières_

Dirigé par madame Canada

Première physicienne des capitales de l'Europe civilisée

La clarinette venait d'Allemagne, comme toutes les clarinettes. C'était
un pauvre diable maigre, osseux, habillé en chirurgien militaire. Il
portait un nez considérable, qui faisait presque le cercle quand il
suçait le bec enrhumé de son instrument. Le trombone bossu était de
Pontoise, où il avait eu des peines de coeur en justice.

Le triangle venait du quartier des Invalides à Paris. Il avait quatorze
ans. À sa figure coupante, sèche, sérieuse et moqueuse à la fois, on lui
en eût donné vingt pour le moins, mais son corps était d'un enfant.

Le premier aspect ne lui était pas défavorable; son visage, assez joli,
mais vieillot et déjà usé, se couronnait d'une admirable chevelure
noire, arrangée avec coquetterie; au second regard, on éprouvait une
sorte de malaise à voir mieux cette vieillesse enfantine qui semblait ne
point avoir de sexe. Son costume, qui consistait en une veste de velours
ouverte sur une chemise de laine rouge, avait l'air propre et presque
élégant auprès des haillons de ses camarades.

La clarinette s'appelait Koehln, dit Cologne; le trombone avait nom
Poquet, dit Atlas, à cause de sa bosse, et le triangle se nommait
Saladin tout court, ou plutôt monsieur Saladin, car il occupait une
position sociale. À l'âge où la plupart des adolescents sont une charge
pour les familles, il joignait à son talent sur le triangle, l'art
d'avaler des sabres, et pouvait déjà remplacer madame Canada, enrouée,
dans la tâche difficile de «tourner le compliment».

«Tourner le compliment» ou «adresser le boniment», c'est prononcer le
discours préliminaire qui invite les populations à se précipiter en
foule dans la baraque.

Outre sa capacité, Saladin était fort bien doué sous le rapport de la
naissance et des protections. Il avait pour père le lancier polonais qui
sonnait la cloche, pour nourrice le paillasse, habillé de toile à
matelas, pour marraine la femme obèse, chargée de battre la caisse.

Cette femme n'était autre que madame veuve Canada, non seulement
directrice du Théâtre Français et Hydraulique, mais encore dompteuse de
monstres féroces. Elle pesait 220 à la criée; mais sa large face avait
une expression si riante et si débonnaire, qu'on s'étonnait toujours de
lui voir casser des cailloux sur le ventre, avec un marteau de forge.

Chez elle c'était plutôt habitude que dureté de coeur.

Le paillasse, homme d'une cinquantaine d'années, dont les jambes maigres
supportaient un torse d'Hercule, avait une physionomie encore plus
angélique que celle de madame Canada; son sourire cordial et modeste
faisait plaisir à voir. Il remplissait les fonctions du Canada mâle
qu'une mort prématurée avait enlevé à la foire; on l'appelait même
volontiers monsieur Canada; mais, de son vrai nom, c'était Échalot,
ex-garçon pharmacien, ancien agent d'affaires, ancien modèle pour le
thorax, ancien employé surnuméraire de la grande maison des Habits
Noirs.

Par un juste retour, madame Canada se laissait donner le sobriquet
d'Échalote. Il y avait entre elle et lui une liaison sentimentale,
fondée sur l'estime, l'amour et la commodité.

Le lancier polonais, père de Saladin, n'avait pas de bonnes moeurs.
C'était un homme du même âge qu'Échalot, mais plus soigneux de sa
personne; ses cheveux plats, d'un jaune grisonnant, reluisaient de
pommade à bon marché et il se faisait des sourcils avec un bouchon
brûlé.

Cela donnait du feu à son regard, toujours dirigé vers les dames.

Il n'avait pas offert de bons exemples à Saladin, son fils, et la veuve
Canada se plaignait des pièges qu'il tendait sans cesse à son honneur.

Il avait un joli nom: Amédée Similor. Échalot et lui étaient Oreste et
Pylade; seulement, comme Similor manquait de délicatesse, il abusait de
la générosité d'Échalot qui, sans lui, aurait déjà pu prendre bon nombre
d'actions dans le Théâtre Français et Hydraulique et conduire madame
Canada à l'autel.

Similor avait été maître à danser des familles, au Grand-Vainqueur,
modèle pour les cuisses, ramasseur de bouts de cigares et employé dans
les bureaux déjà cités: la maison des Habits Noirs.

L'art d'avaler des sabres endurcit peut-être l'âme. Le jeune Saladin
devait tout à Échalot, car Similor son père ne lui avait jamais
distribué que des coups de pied. Nonobstant, Saladin n'entourait point
Échalot d'un respect pieux. Bien que ce dernier l'eût nourri au biberon,
à une époque où deux sous de lait étaient pour lui une dépense bien
lourde, Saladin ne gardait à son bienfaiteur aucune espèce de
reconnaissance. Échalot convenait que cet adolescent avait plus d'esprit
que de sensibilité, mais il ne pouvait s'empêcher de l'aimer.

La fillette brune de teint, rousse de cheveux, s'appelait Fanchon (au
théâtre mademoiselle Freluche). Elle dansait sur la corde assez bien,
elle était laide, effrontée et sans éducation. Elle aurait voulu faire
celle Saladin, qui la dominait de toute la hauteur de son talent; car le
lecteur ne doit pas s'y tromper: Saladin avait l'intelligence de
Voltaire, fortifiée par les trucs les plus avantageux en foire.

C'était vers la fin d'avril 1852, l'avant-dernier jour de la quinzaine
de Pâques, époque consacrée par l'usage et les règlements à cette grande
fête populaire: la foire au pain d'épice. Depuis bien des années, on
n'avait pas vu sur la place du Trône une si brillante réunion d'artistes
brevetés par les différentes cours de l'Europe. Outre les marchands de
nonnettes et de pavés de Reims, tous fournisseurs des têtes couronnées,
il y avait là le dentiste de l'empereur du Brésil, le pédicure de Sa
Très Gracieuse Majesté la reine d'Angleterre, et le savant chimiste qui
fabrique les cuirs à rasoirs de l'autocrate de toutes les Russies.

Il y avait aussi, bien entendu, la dame incomplètement lavée qui tire
les cartes aux archiduchesses d'Autriche, la somnambule ordinaire des
infantes d'Espagne, l'Abencérage qui livre aux palatins le vernis pour
les chaussures, et le général argentin qui, non content de dégraisser la
cour de Suède, fourbit encore les casseroles du palais de Saint-James,
recolle les porcelaines de l'Escurial et vend, par privilège, le poil à
gratter à toute la maison du roi de Prusse.

Quelques philosophes se sont demandé pourquoi ce burlesque et pompeux
étalage de recommandations royales, en plein faubourg Saint-Antoine, qui
ne passe pas pour être peuplé de courtisans. Il y a un dieu malin occupé
du matin au soir à poser ces problèmes qui embarrassent les philosophes.

Tandis que le milieu de l'immense rond-point était encombré de boutiques
où vous n'eussiez pas trouvé un seul paquet d'un sou qui ne fût timbré
d'un ou deux écussons souverains, le pourtour, réservé aux théâtres et
exhibitions ne se montrait pas moins jaloux d'étaler des protections
augustes. Je suis certain qu'au plus épais du Moyen Age, les marchands
forains rassemblés au camp du Drap-d'Or ne hurlaient pas avec tant
d'emphase les noms de rois et d'empereurs.

Toute l'aristocratie de la baraque était là, le célèbre Cocherie,
Laroche l'universel, les singes polytechniques, les tableaux vivants, la
sibylle parisienne, le cheval à cinq queues, la pie voleuse, l'enfant
encéphale, le petit cerf savant qui passe dans un cerceau, la lutte à
mains plates: Arpin, Marseille, Rabasson,--des albinos, des nègres, des
Peaux-Rouges,--des phoques, des crocodiles,--l'hermaphrodite, le boa
constrictor, le lapin qui joue aux dominos,--l'homme à la poupée, les
jumeaux de Siam, l'adolescent squelette,--le salon de cire et cette
cabane percée de trous ronds où l'on voyage pour deux sous à travers les
cinq parties du monde.

Il était cinq heures du soir, le temps menaçait; pour tant et de si
grandes attractions, la place du Trône contenait à peine en ce moment
une centaine de flâneurs endurcis qui regardaient volontiers les
bagatelles de la porte, mais qui ne montraient aucune envie d'entrer.
Pour ces cent badauds, les mille pitres, saltimbanques, paillasses,
marquis et mères gigognes faisaient assaut désespéré de coquetteries.
C'est à ces heures de disette que les artistes en foire déploient le
mieux leur vaillance proverbiale.



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