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Text on one page: Few Medium Many
Elle avait un souffle un peu fort,
entre ses lvres rouges entr'ouvertes, montrant les dents.

- Hein? dort-elle? murmura la Teuse. Elle ne vous a seulement pas
entendu me crier vos sottises, tout l'heure... Dame! elle doit
tre joliment fatigue. Imaginez qu'elle a nettoy ses btes jusqu'
prs de midi... Quand elle a eu mang, elle est venue tomber l
comme un plomb. Elle n'a plus boug.

Le prtre la regarda un instant, avec une grande tendresse.

- Il faut la laisser reposer tant qu'elle voudra, dit-il.

- Bien sr... Est-ce malheureux qu'elle soit si innocente! Voyez
donc, ces gros bras! Quand je l'habille, je pense toujours la
belle femme qu'elle serait devenue. Allez, elle vous aurait donn de
fiers neveux, monsieur le cur... Vous ne trouvez pas qu'elle
ressemble cette grande dame de pierre qui est la halle au bl de
Plassans?

Elle voulait parler d'une Cyble allonge sur des gerbes, oeuvre
d'un lve de Puget, sculpte au fronton du march. L'abb Mouret,
sans rpondre, la poussa doucement hors du salon, en lui
recommandant de faire le moins de bruit possible. Et, jusqu'au soir,
le presbytre resta dans un grand silence. La Teuse achevait sa
lessive, sous le hangar. Le prtre, au fond de l'troit jardin, son
brviaire tomb sur les genoux, tait abm dans une contemplation
pieuse, pendant que des ptales roses pleuvaient des pchers en
fleurs.





XI.

Vers six heures, ce fut un brusque rveil. Un tapage de portes
ouvertes et refermes, au milieu d'clats de rire, branla toute la
maison, et Dsire parut, les cheveux tombants, les bras toujours
nus jusqu'aux coudes, criant:

- Serge! Serge!

Puis, quand elle eut aperu son frre dans le jardin, elle accourut,
elle s'assit un instant par terre, ses pieds, le suppliant:

- Viens donc voir les btes!... Tu n'as pas encore vu les btes,
dis! Si tu savais comme elles sont belles, maintenant!

Il se fit beaucoup prier. La basse-cour l'effrayait un peu. Mais
voyant des larmes dans les yeux de Dsire, il cda. Alors, elle se
jeta son cou, avec une joie soudaine de jeune chien, riant plus
fort, sans mme s'essuyer les joues.

- Ah! tu es gentil! balbutia-t-elle en l'entranant. Tu verras les
poules, les lapins, les pigeons, et mes canards qui ont de l'eau
frache, et ma chvre, dont la chambre est aussi propre que la
mienne prsent... Tu sais, j'ai trois oies et deux dindes. Viens
vite. Tu verras tout.

Dsire avait alors vingt-deux ans. Grandie la campagne, chez sa
nourrice, une paysanne de Saint-Eutrope, elle avait pouss en plein
fumier. Le cerveau vide, sans penses graves d'aucune sorte, elle
profitait du sol gras, du plein air de la campagne, se dveloppant
toute en chair, devenant une belle bte, frache, blanche, au sang
rose, la peau ferme. C'tait comme une nesse de race qui aurait
eu le don du rire. Bien que pataugeant du matin au soir, elle
gardait ses attaches fines, les lignes souples de ses reins,
l'affinement bourgeois de son corps de vierge; si bien qu'elle tait
une crature part, ni demoiselle, ni paysanne, une fille nourrie
de la terre, avec une ampleur d'paules et un front born de jeune
desse.

Sans doute, ce fut sa pauvret d'esprit qui la rapprocha des
animaux. Elle n'tait l'aise qu'en leur compagnie, entendait mieux
leur langage que celui des hommes, les soignait avec des
attendrissements maternels. Elle avait, dfaut de raisonnement
suivi, un instinct qui la mettait de plain-pied avec eux. Au premier
cri qu'ils poussaient, elle savait o tait leur mal. Elle inventait
des friandises sur lesquelles ils tombaient gloutonnement. Elle
mettait la paix d'un geste dans leurs querelles, semblait connatre
d'un regard leur caractre bon ou mauvais, racontait des histoires
considrables, donnait des dtails si abondants, si prcis, sur les
faons d'tre du moindre poussin, qu'elle stupfiait profondment
les gens pour lesquels un petit poulet ne se distingue en aucune
faon d'un autre petit poulet. Sa basse-cour tait ainsi devenue
tout un pays, o elle rgnait en matresse absolue; un pays d'une
organisation trs complique, troubl par des rvolutions, peupl
des tres les plus diffrents, dont elle seule connaissait les
annales. Cette certitude de l'instinct allait si loin, qu'elle
flairait les oeufs vides d'une couve, et qu'elle annonait
l'avance le nombre des petits, dans une porte de lapins.

A seize ans, lorsque la pubert tait venue, Dsire n'avait point
eu les vertiges ni les nauses des autres filles. Elle prit une
carrure de femme faite, se porta mieux, fit clater ses robes sous
l'panouissement splendide de sa chair. Ds lors, elle eut cette
taille ronde qui roulait librement, ces membres largement assis de
statue antique, toute cette pousse d'animal vigoureux. On et dit
qu'elle tenait au terreau de sa basse-cour, qu'elle suait la sve
par ses fortes jambes, blanches et solides comme de jeunes arbres.
Et, dans cette plnitude, pas un dsir charnel ne monta. Elle trouva
une satisfaction continue sentir autour d'elle un pullulement. Des
tas de fumier, des btes accouples, se dgageait un flot de
gnration, au milieu duquel elle gotait les joies de la fcondit.
Quelque chose d'elle se contentait dans la ponte des poules; elle
portait ses lapines au mle, avec des rires de belle fille calme;
elle prouvait des bonheurs de femme grosse traire sa chvre. Rien
n'tait plus sain. Elle s'emplissait innocemment de l'odeur, de la
chaleur, de la vie. Aucune curiosit dprave ne la poussait ce
souci de la reproduction, en face des coqs battant des ailes, des
femelles en couches, du bouc empoisonnant l'troite curie. Elle
gardait sa tranquillit de belle bte, son regard clair, vide de
penses, heureuse de voir son petit monde se multiplier, ressentant
un agrandissement de son propre corps, fconde, identifie ce
point avec toutes ces mres, qu'elle tait comme la mre commune, la
mre naturelle, laissant tomber de ses doigts, sans un frisson, une
sueur d'engendrement.

Depuis que Dsire tait aux Artaud, elle passait ses journes en
pleine batitude. Enfin, elle contentait le rve de son existence,
le seul dsir qui l'et tourmente, au milieu de sa purilit de
faible d'esprit. Elle possdait une basse-cour, un trou qu'on lui
abandonnait, o elle pouvait faire pousser les btes sa guise. Ds
lors, elle s'enterra l, btissant elle-mme des cabanes pour les
lapins, creusant la mare aux canards, tapant des clous, apportant de
la paille, ne tolrant pas qu'on l'aidt. La Teuse en tait quitte
pour la dbarbouiller. La basse-cour se trouvait situe derrire le
cimetire; souvent mme, Dsire devait rattraper, au milieu des
tombes, quelque poule curieuse, saute par-dessus le mur. Au fond,
se trouvait un hangar o taient la lapinire et le poulailler;
droite, logeait la chvre, dans une petite curie. D'ailleurs, tous
les animaux vivaient ensemble, les lapins lchs avec les poules, la
chvre prenant des bains de pieds au milieu des canards, les oies,
les dindes, les pintades, les pigeons fraternisant en compagnie de
trois chats. Quand elle se montrait la barrire de bois qui
empchait tout ce monde de pntrer dans l'glise, un vacarme
assourdissant la saluait.

- Hein! les entends-tu? dit-elle son frre, ds la porte de la
salle manger.

Mais, lorsqu'elle l'et fait entrer, en refermant la barrire
derrire eux, elle fut assaillie si violemment, qu'elle disparut
presque. Les canards et les oies, claquant du bec, la tiraient par
ses jupes; les poules goulues sautaient ses mains qu'elles
piquaient grands coups, les lapins se blottissaient sur ses pieds,
avec des bonds qui lui montaient jusqu'aux genoux; tandis que les
trois chats lui sautaient sur les paules, et que la chvre blait,
au fond de l'curie, de ne pouvoir la rejoindre.

- Laissez-moi donc, btes! criait-elle, toute sonore de son beau
rire, chatouille par ces plumes, ces pattes, ces becs qui la
frlaient.

Et elle ne faisait rien pour se dbarrasser. Comme elle le disait,
elle se serait laiss manger, tout cela lui tait doux, de sentir
cette vie s'abattre contre elle et la mettre dans une chaleur de
duvet. Enfin, un seul chat s'entta vouloir rester sur son dos.

- C'est Moumou, dit-elle. Il a des pattes comme du velours.

Puis, orgueilleusement, montrant la basse-cour son frre, elle
ajouta:

- Tu vois comme c'est propre!

La basse-cour, en effet, tait balaye, lave, ratisse. Mais de ces
eaux sales remues, de cette litire retourne la fourche,
s'exhalait une odeur fauve, si pleine de rudesse, que l'abb Mouret
se sentit pris la gorge. Le fumier s'levait contre le mur du
cimetire en un tas norme qui fumait.

- Hein! quel tas! reprit Dsire, en menant son frre dans la vapeur
cre. J'ai tout mis l, personne ne m'a aide... Va, ce n'est pas
sale. a nettoie. Regarde mes bras.

Elle allongeait ses bras, qu'elle avait simplement tremps au fond
d'un seau d'eau, des bras royaux, d'une rondeur superbe, pousss
comme des roses blanches et grasses, dans ce fumier.

- Oui, oui, murmura le prtre, tu as bien travaill. C'est trs
joli, maintenant.

Il se dirigeait vers la barrire; mais elle l'arrta.

- Attends donc! Tu vas tout voir. Tu ne te doutes pas...

Elle l'entrana sous le hangar, devant la lapinire.

- Il y des petits dans toutes les cases, dit-elle, en tapant les
mains d'enthousiasme.

Alors, longuement, elle lui expliqua les portes. Il fallut qu'il
s'accroupit, qu'il mt le nez contre le treillage, pendant qu'elle
donnait des dtails minutieux. Les mres, avec leurs grandes
oreilles anxieuses, les regardaient de biais, soufflantes, cloues
de peur. Puis, c'tait, dans une case, un trou de poils, au fond
duquel grouillait un tas vivant, une masse noirtre, indistincte,
qui avait une grosse haleine, comme un seul corps. A ct, les
petits se hasardaient au bord du trou, portant des ttes normes.
Plus loin, ils taient dj forts, ils ressemblaient de jeunes
rats, furetant, bondissant, le derrire en l'air, tach du bouton
blanc de la queue.



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