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Text on one page: Few Medium Many
Ceux-l avaient des grces joueuses de bambins,
faisant le tour des cases au galop, les blancs aux yeux de rubis
ple, les noirs aux yeux luisants comme des boutons de jais. Et des
paniques les emportaient brusquement, dcouvrant chaque saut leurs
pattes minces, roussies par l'urine. Et ils se remettaient en un
tas, si troitement, qu'on ne voyait plus les ttes.

- C'est toi qui leur fais peur, disait Dsire. Moi, ils me
connaissent bien.

Elle les appelait, elle tirait de sa poche quelque crote de pain.
Les petits lapins se rassuraient, venaient un un, obliquement, le
nez fris, se mettant debout contre le grillage. Et elle les
laissait l, un instant, pour montrer son frre le duvet rose de
leur ventre. Puis, elle donnait la crote au plus hardi. Alors,
toute la bande accourait, se coulait, se serrait, sans se battre;
trois petits, parfois, mordaient la mme crote; d'autres se
sauvaient, se tournaient contre le mur, pour manger tranquilles;
tandis que les mres, au fond, continuaient souffler, mfiantes,
refusant les crotes.

- Ah! les gourmands! cria Dsire, ils mangeraient comme cela
jusqu' demain matin!... La nuit, on les entend qui croquent les
feuilles oublies.

Le prtre s'tait relev, mais elle ne se lassait point de sourire
aux chers petits.

- Tu vois, le gros, l-bas, celui qui est tout blanc, avec les
oreilles noires... Eh bien! il adore les coquelicots. Il les choisit
trs bien, parmi les autres herbes... L'autre jour, il a eu des
coliques. a le tenait sous les pattes de derrire. Alors, je l'ai
pris, je l'ai gard au chaud, dans ma poche. Depuis ce temps-l, il
est joliment gaillard.

Elle allongeait les doigts entre les mailles du treillage, elle leur
caressait l'chine.

- On dirait un satin, reprit-elle. Ils sont habills comme des
princes. Et coquets avec cela! Tiens, en voil un qui est toujours
se dbarbouiller. Il use ses pattes... Si tu savais comme ils sont
drles! Moi je ne dis rien, mais je m'aperois bien de leurs
malices. Ainsi, par exemple, ce gris qui nous regarde, dtestait une
petite femelle, que j'ai d mettre part. Il y a eu des histoires
terribles entre eux. a serait trop long conter. Enfin, la
dernire fois qu'il l'a battue, comme j'arrivais furieuse, qu'est-ce
que je vois? ce gredin-l, blotti dans le fond, qui avait l'air de
rler. Il voulait me faire croire que c'tait lui qui avait se
plaindre d'elle...

Elle s'interrompit; puis, s'adressant au lapin:

- Tu as beau m'couter, tu n'es qu'un gueux!

Et se tournant vers son frre:

- Il entend tout ce que je dis, murmura-t-elle, avec un clignement
d'yeux.

L'abb Mouret ne put tenir davantage, dans la chaleur qui montait
des portes. La vie, grouillant sous ce poil arrach du ventre des
mres, avait un souffle fort, dont il sentait le trouble ses
tempes. Dsire, comme grise peu peu, s'gayait davantage, plus
rose, plus carre dans sa chair.

- Mais rien ne t'appelle! cria-t-elle; tu as l'air de toujours te
sauver... Et mes petits poussins, donc! Ils sont ns de cette nuit.

Elle prit du riz, elle en jeta une poigne devant elle. La poule,
avec des gloussements d'appel, s'avana gravement, suivie de toute
la bande des poussins, qui avaient un gazouillis et des courses
folles d'oiseaux gars. Puis, quand ils furent au beau milieu des
grains de riz, la mre donna de furieux coups de bec, rejetant les
grains qu'elle cassait, tandis que les petits piquaient devant elle,
d'un air press. Ils taient adorables d'enfance, demi-nus, la tte
ronde, les yeux vifs comme des pointes d'acier, le bec plant si
drlement, le duvet retrouss d'une faon si plaisante, qu'ils
ressemblaient des joujoux de deux sous. Dsire riait d'aise,
les voir.

- Ce sont des amours! balbutiait-elle.

Elle en prit deux, un dans chaque main, les couvrant d'une rage de
baisers. Et le prtre dut les regarder partout, tandis qu'elle
disait tranquillement:

- Ce n'est pas facile de reconnatre les coqs. Moi, je ne me trompe
pas... a, c'est une poule, et a, c'est encore une poule.

Elle les remit terre. Mais les autres poules arrivaient, pour
manger le riz. Un grand coq rouge, aux plumes flambantes, les
suivait, en levant ses larges pattes avec une majest circonspecte.

- Alexandre devient superbe, dit l'abb pour faire plaisir sa
soeur.

Le coq s'appelait Alexandre. Il regardait la jeune fille de son oeil
de braise, la tte tourne, la queue largie. Puis, il vint se
planter au bord de ses jupes.

- Il m'aime bien, dit-elle. Moi seule peux le toucher... C'est un
bon coq. Il a quatorze poules, et je ne trouve jamais un oeuf clair
dans les couves... N'est-ce pas, Alexandre?

Elle s'tait baisse. Le coq ne se sauva pas sous sa caresse. Il
sembla qu'un flot de sang allumait sa crte. Les ailes battantes, le
cou tendu, il lana un cri prolong, qui sonna comme souffl par un
tube d'airain. A quatre reprises, il chanta, tandis que tous les
coqs des Artaud rpondaient, au loin. Dsire s'amusa beaucoup de la
mine effare de son frre.

- Hein! il te casse les oreilles, dit-elle. Il a un fameux gosier...
Mais, je t'assure, il n'est pas mchant. Ce sont les poules qui sont
mchantes...

Tu te rappelles la grosse mouchete, celle qui faisait des oeufs
jaunes? Avant-hier, elle s'tait corch la patte. Quand les autres
ont vu le sang, elles sont devenues comme folles. Toutes la
suivaient, la piquaient, lui buvaient le sang, si bien que le soir
elles lui avaient mang la patte... Je l'ai trouve la tte derrire
une pierre, comme une imbcile, ne disant rien, se laissant dvorer.

La voracit des poules la laissait riante. Elle raconta d'autres
cruauts, paisiblement: de jeunes poulets le derrire dchiquet,
les entrailles vides, dont elle n'avait retrouv que le cou et les
ailes; une porte de petits chats mange dans l'curie, en quelques
heures.

- Tu leur donnerais un chrtien, continua-t-elle, qu'elles en
viendraient bout... Et dures au mal! Elles vivent trs bien avec
un membre cass.

Elles ont beau avoir des plaies, des trous dans le corps y fourrer
le poing, elles n'en avalent pas moins leur soupe. C'est pour cela
que je les aime; leur chair repousse en deux jours, leur corps est
toujours chaud comme si elles avaient une provision de soleil sous
les plumes... Quand je veux les rgaler, je leur coupe de la viande
crue. Et les vers donc! Tu vas voir si elles les aiment.

Elle courut au tas de fumier, trouva un ver qu'elle prit sans
dgot. Les poules se jetaient sur ses mains. Mais elle, tenant le
ver trs haut, s'amusait de leur gloutonnerie. Enfin, elle ouvrit
les doigts. Les poules se poussrent, s'abattirent; puis, une
d'elles se sauva, poursuivie par les autres, le ver au bec. Il fut
ainsi pris, perdu, repris, jusqu' ce qu'une poule, donnant un grand
coup de gosier, l'avala. Alors, toutes s'arrtrent net, le cou
renvers, l'oeil rond, attendant un autre ver. Dsire, heureuse,
les appelait par leurs noms, leur disait des mots d'amiti; tandis
que l'abb Mouret, reculait de quelques pas, en face de cette
intensit de vie vorace.

- Non, je ne suis pas rassur, dit-il sa soeur qui voulait lui
faire peser une poule qu'elle engraissait. a m'inquite, quand je
touche des btes vivantes.

Il tchait de sourire. Mais Dsire le traita de poltron.

- Eh bien! et mes canards, et mes oies, et mes dindes! Qu'est-ce que
tu ferais, si tu avais tout cela soigner?... C'est a qui est
sale, les canards. Tu les entends claquer du bec, dans l'eau? Et
quand ils plongent, on ne voit plus que leur queue, droite comme une
quille... Les oies et les dindes non plus ne sont pas faciles
gouverner. Hein! est-ce amusant, lorsqu'elles marchent, les unes
toutes blanches, les autres toutes noires, avec leurs grands cous.
On dirait des messieurs et des dames... En voil encore auxquels je
ne te conseillerais pas de confier un doigt. Ils te l'avaleraient
proprement, d'un seul coup... Moi, ils me les embrassent, les
doigts, tu vois!

Elle eut la parole coupe par un blement joyeux de la chvre, qui
venait enfin de forcer la porte mal ferme de l'curie. En deux
sauts, la bte fut prs d'elle, pliant sur ses jambes de devant, la
caressant de ses cornes. Le prtre lui trouva un rire de diable,
avec sa barbiche pointue et ses yeux trous de biais. Mais Dsire
la prit par le cou, l'embrassa sur la tte, jouant courir, parlant
de la tter. a lui arrivait souvent, disait-elle. Quand elle avait
soif, dans l'curie, elle se couchait, elle ttait.

- Tiens, c'est plein de lait, ajouta-t-elle en soulevant les pis
normes de la bte.

L'abb battit des paupires, comme si on lui et montr une
obscnit. Il se souvenait d'avoir vu, dans le clotre de Saint-
Saturnin, Plassans, une chvre de pierre dcorant une gargouille,
qui forniquait avec un moine. Les chvres, puant le bouc, ayant des
caprices et des enttements de filles, offrant leurs mamelles
pendantes tout venant, taient restes pour lui des cratures de
l'enfer, suant la lubricit. Sa soeur n'avait obtenu d'en avoir une
qu'aprs des semaines de supplications. Et lui, quand il venait,
vitait le frlement des longs poils soyeux de la bte, dfendait sa
soutane de l'approche de ses cornes.

- Va, je vais te rendre la libert, dit Dsire qui s'aperut de son
malaise croissant. Mais, auparavant, il faut que je te montre encore
quelque chose... Tu promets de ne pas me gronder? Je ne t'en ai pas
parl, parce que tu n'aurais pas voulu... Si tu savais comme je suis
contente!

Elle se faisait suppliante, joignant les mains, posant la tte
contre l'paule de son frre.

- Quelque folie encore, murmura celui-ci, qui ne put s'empcher de
sourire.

- Tu veux bien, dis? reprit-elle, les yeux luisants de joie. Tu ne
te fcheras pas?... Il est si joli!

Et, courant, elle ouvrit une porte basse, sous le hangar. Un petit
cochon sauta d'un bond dans la cour.

- Oh! le chrubin! dit-elle d'un air de profond ravissement, en le
regardant s'chapper.

Le petit cochon tait charmant, tout rose, le groin lav par les
eaux grasses, avec le cercle de crasse que son continuel barbotement
dans l'auge lui laissait prs des yeux.



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