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Text on one page: Few Medium Many
Puis, il y eut une course lgre, un murmure de robe
coulant sur l'herbe, pareil un frlement de couleuvre. L'abb
Mouret, debout devant la fentre, suivait au loin une tache blonde
glissant entre les bois de pins, ainsi qu'un reflet de lune. Les
souffles qui lui arrivaient de la campagne, avaient ce puissant
parfum de verdure, cette odeur de fleurs sauvages qu'Albine secouait
de ses bras nus, de sa taille libre, de ses cheveux dnous.

- Une damne, une fille de perdition! gronda sourdement Frre
Archangias, en se remettant table.

Il mangea gloutonnement son lard, avalant des pommes de terre
entires en guise de pain. Jamais la Teuse ne put dcider Dsire
finir de dner. La grande enfant restait en extase devant le nid de
merles, questionnant, demandant ce que a mangeait, si a faisait
des oeufs, quoi on reconnaissait les coqs, chez ces btes-l.

Mais la vieille servante eut comme un soupon. Elle se posa sur sa
bonne jambe, regardant le jeune cur dans les yeux.

- Vous connaissez donc les gens du Paradou? dit-elle.

Alors, simplement, il dit la vrit, il raconta la visite qu'il
avait faite au vieux Jeanbernat. La Teuse changeait des regards
scandaliss avec Frre Archangias. Elle ne rpondit d'abord rien.
Elle tournait autour de la table, boitant furieusement, donnant des
coups de talon fendre le plancher.

- Vous auriez bien pu me parler de ces gens, depuis trois mois,
finit par dire le prtre. J'aurais su au moins chez qui je me
prsentais.

La Teuse s'arrta net, les jambes comme casses.

- Ne mentez pas, monsieur le cur, bgaya-t-elle; ne mentez pas, a
augmenterait encore votre pch... Comment osez-vous dire que je ne
vous ai pas parl du Philosophe, de ce paen qui est le scandale de
toute la contre! La vrit est que vous ne m'coutez jamais, quand
je cause. a vous entre par une oreille, a sort par l'autre... Ah!
si vous m'coutiez, vous vous viteriez bien des regrets!

- Je vous ai dit aussi un mot de ces abominations, affirma le Frre.

L'abb Mouret eut un lger haussement d'paules.

- Enfin, je ne me suis plus souvenu, reprit-il. C'est au Paradou
seulement que j'ai cru me rappeler certaines histoires...
D'ailleurs, je me serais rendu quand mme auprs de ce malheureux,
que je croyais en danger de mort.

Frre Archangias, la bouche pleine, donna un violent coup de couteau
sur la table, criant:

- Jeanbernat est un chien. Il doit crever comme un chien.

Puis, voyant le prtre protester de la tte, lui coupant la parole:

- Non, non, il n'y a pas de Dieu pour lui, pas de pnitence, pas de
misricorde... Il vaudrait mieux jeter l'hostie aux cochons que de
la porter ce gredin.

Il reprit des pommes de terre, les coudes sur la table, le menton
dans son assiette, mchant d'une faon furibonde. La Teuse, les
lvres pinces, toute blanche de colre, se contenta de dire
schement:

- Laissez, monsieur le cur n'en veut faire qu' sa tte, monsieur
le cur a des secrets pour nous, maintenant.

Un gros silence rgna. Pendant un instant, on n'entendit que le
bruit des mchoires du Frre, accompagn de l'trange ronflement de
son gosier. Dsire, entourant de ses bras nus le nid de merles
rest sur son assiette, la face penche, souriant aux petits, leur
parlait longuement, tout bas, dans un gazouillis elle, qu'ils
semblaient comprendre.

- On dit ce qu'on fait, quand on n'a rien cacher! cria brusquement
la Teuse.

Et le silence recommena. Ce qui exasprait la vieille servante,
c'tait le mystre que le prtre semblait lui avoir fait de sa
visite au Paradou. Elle se regardait comme une femme indignement
trompe. Sa curiosit saignait. Elle se promena autour de la table,
ne regardant pas l'abb, ne s'adressant personne, se soulageant
toute seule.

- Pardi, voil pourquoi on mange si tard!... On s'en va sans rien
dire courir la pretentaine, jusqu' des deux heures de l'aprs-midi.
On entre dans des maisons si mal fames, qu'on n'ose pas mme
ensuite raconter ce qu'on a fait. Alors, on ment, on trahit tout le
monde...

- Mais, interrompit doucement l'abb Mouret, qui s'efforait de
manger, pour ne pas fcher la Teuse davantage, personne ne m'a
demand si j'tais all au Paradou, je n'ai pas eu mentir.

La Teuse continua, comme si elle n'avait pas entendu:

- On abme sa soutane dans la poussire, on revient fait comme un
voleur. Et, si une bonne personne s'intressant vous, vous
questionne pour votre bien, on la bouscule, on la traite en femme de
rien qui n'a pas votre confiance. On se cache comme un sournois, on
prfrait crever que de laisser chapper un mot, on n'a pas mme
l'attention d'gayer son chez soi en disant ce qu'on a vu.

Elle se tourna vers le prtre, le regarda en face.

- Oui, c'est pour vous, tout ... Vous tes un cachottier, vous
tes un mchant homme!

Et elle se mit pleurer. Il fallut que l'abb la consolt.

- Monsieur Caffin me disait tout, cria-t-elle encore.

Mais elle se calmait. Frre Archangias achevait un gros morceau de
fromage, sans paratre le moins du monde drang par cette scne.
Selon lui, l'abb Mouret avait besoin d'tre men droit; la Teuse
faisait bien de lui faire sentir la bride. Il vida un dernier verre
de piquette, se renversa sur sa chaise, digrant.

- Enfin, demanda la vieille servante, qu'est-ce que vous avez vu, au
Paradou? Racontez-nous, au moins.

L'abb Mouret, souriant, dit en peu de mots la singulire faon dont
Jeanbernat l'avait reu. La Teuse, qui l'accablait de questions,
poussait des exclamations indignes. Frre Archangias serra les
poings, les brandit en avant.

- Que le ciel l'crase! dit-il; qu'il les brle, lui et sa sorcire!

Alors, l'abb, son tour, tcha d'avoir de nouveaux dtails sur les
gens du Paradou. Il coutait avec une attention profonde le Frre
qui racontait des faits monstrueux.

- Oui, cette diablesse est venue un matin s'asseoir l'cole. Il y
a longtemps, elle pouvait avoir dix ans. Moi, je la laissai faire;
je pensai que son oncle l'envoyait pour sa premire communion.
Pendant deux mois, elle a rvolutionn la classe.

Elle s'tait fait adorer, la coquine! Elle savait des jeux, elle
inventait des falbalas avec des feuilles d'arbre et des bouts de
chiffon. Et intelligente, avec cela, comme toutes ces filles de
l'enfer! Elle tait la plus forte sur le catchisme... Voil qu'un
matin, le vieux tombe au beau milieu des leons. Il parlait de
casser tout, il criait que les prtres lui avaient pris l'enfant. Le
garde champtre a d venir pour le flanquer la porte. La petite
s'tait sauve. Je la voyais, par la fentre, dans un champ, en
face, rire de la fureur de son oncle... Elle venait d'elle-mme
l'cole, depuis deux mois, sans qu'il s'en doutt. Histoire de faire
battre les montagnes.

- Jamais elle n'a fait sa premire communion, dit la Teuse, demi-
voix, avec un lger frisson.

- Non, jamais, reprit Frre Archangias. Elle doit avoir seize ans.
Elle grandit comme une bte. Je l'ai vue courir quatre pattes,
dans un fourr, du ct de la Palud.

- A quatre pattes, murmura la servante, qui se tourna vers la
fentre, prise d'inquitude.

L'abb Mouret voulut mettre un doute; mais le Frre s'emporta.

- Oui, quatre pattes! Et elle sautait comme un chat sauvage, les
jupes trousses, montrant ses cuisses. J'aurais eu un fusil que
j'aurais pu l'abattre. On tue des btes qui sont plus agrables
Dieu... Et, d'ailleurs, on sait bien qu'elle vient miauler toutes
les nuits autour des Artaud. Elle a des miaulements de gueuse en
chaleur. Si jamais un homme lui tombait dans les griffes, celle-
l, elle ne lui laisserait certainement pas un morceau de peau sur
les os.

Et toute sa haine de la femme parut. Il branla la table d'un coup
de poing, il cria ses injures accoutumes:

- Elles ont le diable dans le corps. Elles puent le diable; elles le
puent aux jambes, aux bras, au ventre, partout... C'est ce qui
ensorcelle les imbciles.

Le prtre approuva de la tte. La violence de Frre Archangias, la
tyrannie bavarde de la Teuse, taient comme des coups de lanires,
dont il gotait souvent le cinglement sur ses paules. Il avait une
joie pieuse s'enfoncer dans la bassesse, entre ces mains pleines
de grossirets populacires. La paix du ciel lui semblait au bout
de ce mpris du monde, de cet encanaillement de tout son tre.
C'tait une injure qu'il se rjouissait de faire son corps, un
ruisseau dans lequel il se plaisait traner sa nature tendre.

- Il n'y a qu'ordure, murmura-t-il, en pliant sa serviette.

La Teuse desservait la table. Elle voulut enlever l'assiette, o
Dsire avait pos le nid de merles.

- Vous n'allez pas coucher l, mademoiselle, dit-elle. Laissez donc
ces vilaines btes.

Mais Dsire dfendit l'assiette. Elle couvrait le nid de ses bras
nus, ne riant plus, s'irritant d'tre drange.

- J'espre qu'on ne va pas garder ces oiseaux, s'cria Frre
Archangias. a porterait malheur... Il faut leur tordre le cou.

Et il avanait dj ses grosses mains. La jeune fille se leva,
recula, frmissante, serrant le nid contre sa poitrine. Elle
regardait le Frre fixement, les lvres gonfles, d'un air de louve
prte mordre.

- Ne touchez pas les petits, bgaya-t-elle. Vous tes laid!

Elle accentua ce mot avec un si trange mpris, que l'abb Mouret
tressaillit, comme si la laideur du Frre l'et frapp pour la
premire fois. Celui-ci s'tait content de grogner. Il avait une
haine sourde contre Dsire, dont la belle pousse animale
l'offensait.

Lorsqu'elle fut sortie, reculons, sans le quitter des yeux, il
haussa les paules, en mchant entre les dents une obscnit que
personne n'entendit.

-Il vaut mieux qu'elle aille se coucher, dit la Teuse. Elle nous
ennuierait, tout l'heure, l'glise.

- Est-ce qu'on est venu? demanda l'abb Mouret.

- Il y a beau temps que les filles sont l dehors, avec des brasses
de feuillages... Je vais allumer les lampes. On pourra commencer
quand vous voudrez.

Quelques secondes aprs, on l'entendit jurer dans la sacristie,
parce que les allumettes taient mouilles.



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