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Text on one page: Few Medium Many
Cette venue de la femme dans le ciel
jaloux et cruel de l'Ancien Testament, cette figure de blancheur,
mise au pied de la Trinit redoutable, tait pour lui la grce mme
de la religion, ce qui le consolait de l'pouvante de la foi, son
refuge d'homme perdu au milieu des mystres du dogme. Et quand il se
fut prouv, points par points, longuement, qu'elle tait le chemin
de Jsus, ais, court, parfait, assur, il se livra de nouveau
elle, tout entier, sans remords; il s'tudia tre son vrai dvot,
mourant lui-mme, s'abmant dans la soumission.

Heure de volupt divine. Les livres de dvotion la Vierge
brlaient entre ses mains. Ils lui parlaient une langue d'amour qui
fumait comme un encens. Marie n'tait plus l'adolescente voile de
blanc, les bras croiss, debout quelques pas de son chevet; elle
arrivait au milieu d'une splendeur, telle que Jean la vit, vtue de
soleil, couronne de douze toiles, ayant la lune sous les pieds;
elle l'embaumait de sa bonne odeur, l'enflammait du dsir du ciel,
le ravissait jusque dans la chaleur des astres flambant son front.
Il se jetait devant elle, se criait son esclave; et rien n'tait
plus doux que ce mot d'esclave, qu'il rptait, qu'il gotait
davantage, sur sa bouche balbutiante, mesure qu'il s'crasait
ses pieds, pour tre sa chose, son rien, la poussire effleure du
vol de sa robe bleue. Il disait avec David: "Marie est faite pour
moi." Il ajoutait avec l'vangliste: "Je l'ai prise par tout mon
bien." Il la nommait: "Ma chre matresse," manquant de mots,
arrivant un babillage d'enfant et d'amant, n'ayant plus que le
souffle entrecoup de sa passion. Elle tait la Bienheureuse, la
Reine du ciel clbre par les neuf choeurs des Anges, la Mre de la
belle dilection, le Trsor du Seigneur. Les images vives
s'talaient, la comparaient un paradis terrestre, fait d'une terre
vierge, avec des parterres de fleurs vertueuses, des prairies vertes
d'esprance, des tours imprenables de force, des maisons charmantes
de confiance. Elle tait encore une fontaine que le Saint-Esprit
avait scelle, un sanctuaire o la trs sainte Trinit se reposait,
le trne de Dieu, la cit de Dieu, l'autel de Dieu, le temple de
Dieu, le monde de Dieu. Et lui, se promenait dans ce jardin,
l'ombre, au soleil, sous l'enchantement des verdures; lui, soupirait
aprs l'eau de cette fontaine; lui, habitait le bel intrieur de
Marie, s'y appuyant, s'y cachant, s'y perdant, sans rserve, buvant
le lait d'amour infini qui tombait goutte goutte de ce sein
virginal.

Chaque matin, ds son lever, au sminaire, il saluait Marie de cent
rvrences, le visage tourn vers le pan de ciel qu'il apercevait
par sa fentre; le soir, il prenait cong d'elle, en s'inclinant le
mme nombre de fois, les yeux sur les toiles. Souvent, en face des
nuits sereines, lorsque Vnus luisait toute blonde et rveuse dans
l'air tide, il s'oubliait, il laissait tomber de ses lvres, ainsi
qu'un lger chant, l'Ave maris stella, l'hymne attendrie qui lui
droulait au loin des plages bleues, une mer douce, peine ride
d'un frisson de caresse, claire par une toile souriante, aussi
grande qu'un soleil. Il rcitait encore le Salve Regina, le Regina
coeli, l'O gloriosa Domina, toutes les prires, tous les cantiques.
Il lisait l'Office de la Vierge, les livres de saintet en son
honneur, le petit Psautier de saint Bonaventure, d'une tendresse si
dvote, que les larmes l'empchaient de tourner les pages. Il
jenait, il se mortifiait, pour lui faire l'offrande de sa chair
meurtrie. Depuis l'ge de dix ans, il portait sa livre, le saint
scapulaire, la double image de Marie, cousue sur drap, dont il
sentait la chaleur son dos et sa poitrine, contre sa peau nue,
avec des tressaillements de bonheur. Plus tard, il avait pris la
chanette, afin de montrer son esclavage d'amour. Mais son grand
acte restait toujours la Salutation anglique, l'Ave Maria, la
prire parfaite de son coeur. "Je vous salue Marie," et il la voyait
s'avancer vers lui, pleine de grce, bnie entre toutes les femmes;
il jetait son coeur ses pieds, pour qu'elle marcht dessus, dans
la douceur.

Cette salutation, il la multipliait, il la rptait de cent faons,
s'ingniant la rendre plus efficace. Il disait douze Ave, pour
rappeler la couronne de douze toiles, ceignant le front de Marie;
il en disait quatorze, en mmoire de ses quatorze allgresses; il en
disait sept dizaines, en l'honneur des annes qu'elle a vcues sur
la terre. Il roulait pendant des heures les grains du chapelet.
Puis, longuement, certains jours de rendez-vous mystique, il
entreprenait le chuchotement infini du Rosaire.

Quand, seul dans sa cellule, ayant le temps d'aimer, il
s'agenouillait sur le carreau, tout le jardin de Marie poussait
autour de lui, avec ses hautes floraisons de chastet. Le Rosaire
laissait couler entre ses doigts sa guirlande d'Ave coupe de Pater,
comme une guirlande de roses blanches, mles des lis de
l'Annonciation, des fleurs saignantes du Calvaire, des toiles du
Couronnement. Il avanait pas lents, le long des alles embaumes,
s'arrtant chacune des quinze dizaines d'Ave, se reposant dans le
mystre auquel elle correspondait; il restait perdu de joie, de
douleur, de gloire, mesure que les mystres se groupaient en trois
sries, les joyeux, les douloureux, les glorieux. Lgende
incomparable, histoire de Marie, vie humaine complte, avec ses
sourires, ses larmes, son triomphe, qu'il revivait d'un bout
l'autre, en un instant. Et d'abord il entrait dans la joie, dans les
cinq mystres souriants, baigns des srnits de l'aube: c'taient
la salutation de l'archange, un rayon de fcondit gliss du ciel,
apportant la pmoison adorable de l'union sans tche; la visite
Elisabeth, par une claire matine d'esprance, l'heure o le fruit
de ses entrailles donnait pour la premire fois Marie cette
secousse qui fait plir les mres; les couches dans un table de
Bethlem, avec la longue file des bergers venant saluer la maternit
divine; le nouveau-n port au Temple, sur les bras de l'accouche,
qui sourit, lasse encore, dj heureuse d'offrir son enfant la
justice de Dieu, aux embrassements de Simon, aux dsirs du monde;
enfin, Jsus grandi, se rvlant devant les docteurs, au milieu
desquels sa mre inquite le retrouve, fire de lui et console,
puis aprs ce matin, d'une lumire si tendre, il semblait Serge
que le ciel se couvrait brusquement. Il ne marchait plus que sur des
ronces, s'corchait les doigts aux grains du Rosaire, se courbait
sous l'pouvantement des cinq mystres de douleur: Marie agonisant
dans son fils au Jardin des Oliviers, recevant avec lui les coups de
fouet de la flagellation, sentant son propre front le dchirement
de la couronne d'pines, portant l'horrible poids de sa croix,
mourant ses pieds sur le Calvaire. Ces ncessits de la
souffrance, ce martyre atroce d'une Reine adore, pour qui il et
donn son sang comme Jsus, lui causaient une rvolte d'horreur, que
dix annes des mmes prires et des mmes exercices n'avaient pu
calmer. Mais les grains coulaient toujours, une troue soudaine se
faisait dans les tnbres du crucifiement, la gloire resplendissante
des cinq derniers mystres clatait avec une allgresse d'astre
libre. Marie, transfigure, chantait l'allluia de la rsurrection,
la victoire sur la mort, l'ternit de la vie; elle assistait, les
mains tendues, renverse d'admiration, au triomphe de son fils, qui
s'levait au ciel, parmi des nues d'or franges de pourpre; elle
rassemblait autour d'elle les Aptres, gotant comme au jour de la
conception l'embrasement de l'esprit d'amour, descendu en flammes
ardentes; elle tait son tour ravie par un vol d'anges, emportes
sur des ailes blanches ainsi qu'une arche immacule, dpose
doucement au milieu de la splendeur des trnes clestes; et l,
comme gloire suprme, dans une clart si blouissante, qu'elle
teignait le soleil, Dieu la couronnait des toiles du firmament. La
passion n'a qu'un mot. En disant la file les cent cinquante Ave,
Serge ne les avait pas rpts une seule fois. Ce murmure monotone,
cette parole sans cesse la mme qui revenait, pareille au: "Je
t'aime" des amants, prenait chaque fois une signification plus
profonde; il s'y attardait, causant sans fin l'aide de l'unique
phrase latine, connaissait Marie tout entire, jusqu' ce que, le
dernier grain du Rosaire s'chappant de ses mains, il se sentit
dfaillir la pense de la sparation.

Bien des fois le jeune homme avait ainsi pass les nuits,
recommenant vingt reprises les dizaines d'Ave, retardant toujours
le moment o il devrait prendre cong de sa chre matresse. Le jour
naissait, qu'il chuchotait encore. C'tait la lune, disait-il pour
se tromper lui-mme, qui faisait plir les toiles. Ses suprieurs
devaient le gronder de ces veilles dont il sortait alangui, le teint
si blanc, qu'il semblait avoir perdu du sang. Longtemps il avait
gard au mur de sa cellule une gravure colorie du Sacr-Coeur de
Marie. La Vierge, souriant d'une faon sereine, cartait son
corsage, montrait dans sa poitrine un trou rouge, o son coeur
brlait, travers d'une pe, couronn de roses blanches. Cette pe
le dsesprait; elle lui causait cette intolrable horreur de la
souffrance chez la femme, dont la seule pense le jetait hors de
toute soumission pieuse. Il l'effaa, il ne garda que le coeur
couronn et flambant, arrach demi de cette chair exquise pour
s'offrir lui. Ce fut alors qu'il se sentit aim. Marie lui donnait
son coeur, son coeur vivant, tel qu'il battait dans son sein, avec
l'gouttement rose de son sang. Il n'y avait plus l une image de
passion dvote, mais une matrialit, un prodige de tendresse, qui,
lorsqu'il priait devant la gravure, lui faisait largir les mains
pour recevoir religieusement le coeur sautant de la gorge sans
tache. Il le voyait, il l'entendait battre. Et il tait aim, le
coeur battait pour lui! C'tait comme un affolement de tout son
tre, un besoin de baiser le coeur, de se fondre en lui, de se
coucher avec lui au fond de cette poitrine ouverte.



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