A B C D E F
G H I J K L M 

Total read books on site:
more than 10 000

You can read its for free!


Text on one page: Few Medium Many
Une lgre
pret, cette odeur un peu aigre des vieilles btisses campagnardes,
montait du carreau, pass au rouge, luisant comme une glace. Sur la
commode, une grande statuette de l'Immacule Conception mettait une
douceur grise, entre deux pots de faence que la Teuse avait emplis
de lilas blancs.

L'abb Mouret posa la lampe devant la Vierge, au bord de la commode.
Il se sentait si mal l'aise, qu'il se dcida allumer le feu de
souches de vignes qui tait tout prpar. Et il resta l, les
pincettes la main, regardant brler les tisons, la face claire
par la flamme. Au-dessous de lui, il entendait le gros sommeil de la
maison. Le silence, qui bourdonnait ses oreilles, finissait par
prendre des voix chuchotantes. Lentement, invinciblement, ces voix
l'envahissaient, redoublaient l'anxit dont il avait, dans la
journe, senti plusieurs fois le serrement la gorge. D'o venait
donc cette angoisse? quel pouvait tre ce trouble inconnu, grossi
doucement, devenu intolrable? Il n'avait pas pch cependant. Il
lui semblait tre sorti la veille du sminaire, avec toute l'ardeur
de sa foi, si fort contre le monde, qu'il marchait au milieu des
hommes en ne voyant que Dieu.

Alors, il se crut dans sa cellule, un matin, cinq heures, au
moment du lever. Le diacre de service passait en donnant un coup de
bton dans sa porte, avec le cri rglementaire:

- Benedicamus Domino!

- Deo gratias! rpondait-il, mal rveill, les yeux enfls de
sommeil.

Et il sautait sur l'troit tapis, se dbarbouillait, faisait son
lit, balayait sa chambre, renouvelait l'eau de son cruchon. Ce petit
mnage tait une joie, dans le frisson matinal qui lui courait sur
la peau. Il entendait les pierrots des platanes de la cour se lever
en mme temps que lui, au milieu d'un tapage d'ailes et de gosiers
assourdissant. Il pensait qu'ils disaient leurs prires, leur
faon. Lui, descendait dans la salle des Mditations, o, aprs les
oraisons, il restait une demi-heure agenouill, mditer sur cette
pense d'Ignace: "Que sert l'homme de conqurir l'univers, s'il
perd son me?" C'tait un sujet fertile en bonnes rsolutions, qui
le faisait renoncer tous les biens de la terre, avec le rve si
souvent caress d'une vie au dsert, sous la seule richesse d'un
grand ciel bleu. Au bout de dix minutes, ses genoux, meurtris sur la
dalle, devenaient tellement douloureux, qu'il prouvait peu peu un
vanouissement de tout son tre, une extase dans laquelle ils se
voyait grand conqurant, matre d'un empire immense, jetant sa
couronne, brisant son sceptre, foulant aux pieds un luxe inou, des
cassettes d'or, des ruissellements de bijoux, des toffes cousues de
pierreries, pour aller s'ensevelir au fond d'une Thbade, vtu
d'une bure qui lui corchait l'chine. Mais la messe le tirait de
ces imaginations, dont il sortait comme d'une belle histoire relle,
qui lui serait arrive en des temps anciens. Il communiait, il
chantait le psaume du jour, trs ardemment, sans entendre aucune
autre voix que sa voix, d'une puret de cristal, si claire, qu'il la
sentait s'envoler jusqu'aux oreilles du Seigneur. Et lorsqu'il
remontait sa chambre, il ne gravissait qu'une marche la fois,
ainsi que le recommandent saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin;
il marchait lentement, l'air recueilli, la tte lgrement penche,
trouvant suivre les moindres prescriptions une jouissance
indicible. Ensuite, venait le djeuner. Au rfectoire, les crotons
de pain, aligns le long des verres de vin blanc, l'enchantaient;
car il avait bon apptit, il tait d'humeur gaie, il disait par
exemple que le vin tait bon chrtien, allusion trs audacieuse
l'eau qu'on accusait l'conome de mettre dans les bouteilles. Cela
ne l'empchait pas de retrouver son air grave pour entrer en classe.
Il prenait des notes sur ses genoux, tandis que le professeur, les
poignets au bord de la chaire, parlait un latin usuel, coup parfois
d'un mot franais, quand il ne trouvait pas mieux. Une discussion
s'levait; les lves argumentaient en un jargon trange, sans rire.
Puis, c'tait, dix heures, une lecture de l'criture sainte,
pendant vingt minutes. Il allait chercher le livre sacr, reli
richement, dor sur tranche. Il le baisait avec une vnration
particulire, le lisait tte nue, en saluant chaque fois qu'il
rencontrait les noms de Jsus, de Marie ou de Joseph. La seconde
mditation le trouvait alors tout prpar supporter, pour l'amour
de Dieu, un nouvel agenouillement, plus long que le premier. Il
vitait de s'asseoir une seule seconde sur ses talons; il gotait
cet examen de conscience de trois quarts d'heure, s'efforant de
dcouvrir en lui des pchs, arrivant se croire damn pour avoir
oubli la veille au soir de baiser les deux images de son
scapulaire, ou pour s'tre endormi sur le ct gauche; fautes
abominables, qu'il aurait voulu racheter en usant jusqu'au soir ses
genoux, fautes heureuses qui l'occupaient, sans lesquelles il
n'aurait su de quoi entretenir son coeur candide, endormi par la
blanche vie qu'il menait. Il entrait au rfectoire tout soulag,
comme s'il tait dbarrass la poitrine d'un grand crime. Les
sminaristes de service, les manches de la soutane retrousses, un
tablier de coutil bleu nou la ceinture, apportaient le potage au
vermicelle, le bouilli coup par petits carrs, les portions de
gigot aux haricots. Il y avait des bruits terribles de mchoires, un
silence glouton, un acharnement de fourchettes seulement interrompu
par des coups d'oeil envieux jets sur la table en fer cheval, o
les directeurs mangeaient des viandes plus tendres, buvaient des
vins plus rouges; pendant que la voix empte de quelque fils de
paysan, aux poumons solides, nonnait sans points ni virgules, au-
dessus de cette rage d'apptit, quelque lecture pieuse, des lettres
de missionnaires, des mandements d'vques, des articles de journaux
religieux. Lui, coutait, entre deux bouches. Ces bouts de
polmiques, ces rcits de voyages lointains le surprenaient,
l'effrayaient mme, en lui rvlant, au del des murailles du
sminaire, une agitation, un immense horizon, auxquels il ne pensait
jamais. On mangeait encore, qu'un coup de claquoir annonait la
rcration. La cour tait sable, plante de huit gros platanes qui,
l't, jetaient une ombre frache; au midi, il y avait une muraille,
haute de cinq mtres, hrisse de culs de bouteille, au-dessus de
laquelle on ne voyait de Plassans que l'extrmit du clocher de
Saint-Marc, une courte aiguille de pierre, dans le ciel bleu. D'un
bout de la cour l'autre, lentement, il se promenait avec un groupe
de camarades, sur une seule ligne; et chaque fois qu'il revenait, le
visage vers la muraille, il regardait le clocher, qui tait pour lui
toute la ville, toute la terre, sous le vol libre des nuages.

Des cercles bruyants, au pied des platanes, discutaient; des amis
s'isolaient, deux deux, dans les coins, pis par quelque
directeur cach derrire les rideaux de sa fentre; des parties de
paume et de quilles s'organisaient violemment, drangeant de
tranquilles joueurs de loto demi couchs par terre, devant leurs
cartons, qu'une boule ou une balle lance trop fort couvrait de
sable. Quand la cloche sonnait, le bruit tombait, une nue de
moineaux s'envolait des platanes, les lves encore tout essouffls
se rendaient au cours de plain-chant, les bras croiss, la nuque
grave. Et il achevait la journe au milieu de cette paix; il
retournait en classe; il gotait quatre heures, reprenant son
ternelle promenade, en face de la flche de Saint-Marc; il soupait
au milieu des mmes bruits de mchoires, sous la grosse voix
achevant la lecture du matin; il montait la chapelle dire les
actions de grce du soir, et se couchait huit heures un quart,
aprs avoir asperg son lit d'eau bnite, pour se prserver des
mauvais rves.

Que de belles journes semblables il avait passes, dans cet ancien
couvent du vieux Plassans, tout plein d'une odeur sculaire de
dvotion! Pendant cinq ans, les jours s'taient suivis, coulant avec
le mme murmure d'eau limpide. A cette heure, il se souvenait de
mille dtails qui l'attendrissaient. Il se rappelait son premier
trousseau, qu'il tait all acheter avec sa mre: ses deux soutanes,
ses deux ceintures, ses six rabats, ses huit paires de bas noirs,
son surplis, son tricorne. Et comme son coeur avait battu, ce doux
soir d'octobre, lorsque la porte du sminaire s'tait referme sur
lui! Il venait l, vingt ans, aprs ses annes de collge, pris
d'un besoin de croire et d'aimer. Ds le lendemain, il avait tout
oubli, comme endormi au fond de la grande maison silencieuse. Il
revoyait la cellule troite o il avait pass ses deux annes de
philosophie, une case meuble d'un lit, d'une table et d'une chaise,
spare des cases voisines par des planches mal jointes, dans une
immense salle qui contenait une cinquantaine de rduits pareils. Il
revoyait sa cellule de thologien, habite pendant trois autres
annes, plus grande, avec un fauteuil, une toilette, une
bibliothque, heureuse chambre emplie des rves de sa foi. Le long
des couloirs interminables, le long des escaliers de pierre,
certains angles, il avait eu des rvlations soudaines, des secours
inesprs. Les hauts plafonds laissaient tomber des voix d'anges
gardiens. Pas un carreau des salles, pas une pierre des murs, pas
une branche des platanes, qui ne lui parlaient des jouissances de sa
vie contemplative, ses bgayements de tendresse, sa lente
initiation, les caresses reues en retour du don de son tre, tout
ce bonheur des premires amours divines. Tel jour, en s'veillant,
il avait vu une vive lueur qui l'avait baign de joie. Tel soir, en
fermant la porte de sa cellule, il s'tait senti saisir au cou par
des mains tides, si tendrement, qu'en reprenant connaissance, il
s'tait trouv par terre, pleurant a gros sanglots. Puis parfois,
surtout sous la petite vote qui menait la chapelle, il avait
abandonn sa taille des bras souples qui l'enlevaient. Tout le
ciel s'occupait alors de lui, marchait autour de lui, mettait dans
ses moindres actes, dans la satisfaction de ses besoins les plus
vulgaires, un sens particulier, un parfum surprenant dont ses
vtements, sa peau elle-mme, semblaient garder jamais la
lointaine odeur.



Pages: | Prev | | 1 | | 2 | | 3 | | 4 | | 5 | | 6 | | 7 | | 8 | | 9 | | 10 | | 11 | | 12 | | 13 | | 14 | | 15 | | 16 | | 17 | | 18 | | 19 | | 20 | | 21 | | 22 | | 23 | | 24 | | 25 | | 26 | | 27 | | 28 | | 29 | | 30 | | 31 | | 32 | | 33 | | 34 | | 35 | | 36 | | 37 | | 38 | | 39 | | 40 | | 41 | | 42 | | 43 | | 44 | | 45 | | 46 | | 47 | | 48 | | 49 | | 50 | | 51 | | 52 | | 53 | | 54 | | 55 | | 56 | | 57 | | 58 | | 59 | | 60 | | 61 | | 62 | | 63 | | 64 | | 65 | | 66 | | 67 | | 68 | | 69 | | 70 | | Next |

N O P Q R S T
U V W X Y Z 

Your last read book:

You dont read books at this site.