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Text on one page: Few Medium Many
Je veux tre une chose, une
pierre blanche vos pieds, laquelle vous ne laisserez qu'un
parfum, une pierre qui ne bougera pas de l'endroit o vous l'aurez
jete, sans oreilles, sans yeux, satisfaite d'tre sous votre talon,
ne pouvant songer des ordures avec les autres pierres du chemin.
Oh! alors quelle batitude! J'atteindrai sans effort, du premier
coup, la perfection que je rve. Je me proclamerai enfin votre
vritable prtre. Je serai ce que mes tudes, mes prires, mes cinq
annes de lente initiation n'ont pu faire de moi. Oui, je nie la
vie, je dis que la mort de l'espce est prfrable l'abomination
continue qui la propage. La faute souille tout. C'est une puanteur
universelle gtant l'amour, empoisonnant la chambre des poux, le
berceau des nouveau-ns, et jusqu'aux fleurs pmes sous le soleil,
et jusqu'aux arbres laissant clater leurs bourgeons. La terre
baigne dans cette impuret dont les moindres gouttes jaillissent en
vgtations honteuses. Mais pour que je sois parfait, Reine des
anges, Reine des Vierges, coutez mon cri, exaucez-le! Faites que je
sois un de ces anges qui n'ont que deux grandes ailes derrire les
joues; je n'aurai plus de tronc, plus de membres; je volerai vous,
si vous m'appelez; je ne serai plus qu'une bouche qui dira vos
louanges, qu'une paire d'ailes sans tache qui bercera vos voyages
dans les cieux. Oh! la mort, la mort, Vierge vnrable, donnez-moi
la mort de tout! Je vous aimerai dans la mort de mon corps, dans la
mort de ce qui vit et de ce qui se multiple. Je consommerai avec
vous l'unique mariage dont veuille mon coeur. J'irai plus haut,
toujours plus haut, jusqu' ce que j'aie atteint le brasier o vous
resplendissez. L, c'est un grand astre, une immense rose blanche
dont chaque feuille brle comme une lune, un trne d'argent d'o
vous rayonnez avec un tel embrasement d'innocence, que le paradis
entier reste clair de la seule lueur de votre voile. Tout ce qu'il
y a de blanc, les aurores, la neige des sommets inaccessibles, les
lis peine clos, l'eau des sources ignores, le lait des plantes
respectes du soleil, les sourires des vierges, les mes des enfants
morts au berceau, pleuvent sur vos pieds blancs. Alors, je monterai
vos lvres, ainsi qu'une flamme subtile; j'entrerai en vous, par
votre bouche entr'ouverte, et les noces s'accompliront, pendant que
les archanges tressailleront de notre allgresse. tre vierge,
s'aimer vierge, garder au milieu des baisers les plus doux sa
blancheur vierge! Avoir tout l'amour, couch sur des ailes de cygne,
dans une nue de puret, aux bras d'une matresse de lumire dont
les caresses sont des jouissances d'me! Perfection, rve surhumain,
dsir dont mes os craquent, dlices qui me mettent au ciel! O Marie,
Vase d'lection, chtrez-en moi l'humanit, faites-moi eunuque parmi
les hommes, afin de me livrer sans peur le trsor de votre
virginit!

Et l'abb Mouret, claquant des dents, terrass par la fivre,
s'vanouit sur le carreau.





LIVRE DEUXIME



I.

Devant les deux larges fentres, des rideaux de calicot,
soigneusement tirs, clairaient la chambre de la blancheur tamise
du petit jour. Elle tait haute de plafond, trs vaste, meuble d'un
ancien meuble Louis XV, bois peint en blanc, fleurs rouges sur
un semis de feuillage. Dans le trumeau, au-dessus des portes, aux
deux cts de l'alcve, des peintures laissaient encore voir les
ventres et les derrires roses de petits Amours volant par bandes,
jouant deux jeux qu'on ne distinguait plus, tandis que les
boiseries des murs, mnageant des panneaux ovales, les portes
double battant, le plafond arrondi, jadis fond bleu de ciel, avec
des encadrements de cartouches, de mdaillons, de noeuds de rubans
coleur chair, s'effaaient, d'un gris trs doux, un gris qui gardait
l'attendrissement de ce paradis fan. En face des fentres, la
grande alcve, s'ouvrant sous des enroulements de nuages, que des
Amours de pltre cartaient, penchs, culbuts, comme pour regarder
effrontment le lit, tait ferme, ainsi que les fentres, par des
rideaux de calicot, cousus gros points, d'une innocence singulire
au milieu de cette pice reste toute tide d'une lointaine odeur de
volupt.

Assise prs d'une console o une bouilloire chauffait sur une lampe
esprit-de-vin, Albine regardait les rideaux de l'alcve,
attentivement. Elle tait vtue de blanc, les cheveux serrs dans un
fichu de vieille dentelle, les mains abandonnes, veillant d'un air
srieux de grande fille. Une respiration faible, un souffle d'enfant
assoupi s'entendait, dans le grand silence. Mais elle s'inquita, au
bout de quelques minutes; elle ne put s'empcher de venir, pas
lgers, soulever le coin d'un rideau. Serge, au bord du grand lit,
semblait dormir, la tte appuye sur l'un de ses bras repli.
Pendant sa maladie, ses cheveux s'taient allongs, sa barbe avait
pouss. Il tait trs blanc, les yeux meurtris de bleu, les lvres
ples; il avait une grce de fille convalescente.

Albine, attendrie, allait laisser retomber le coin du rideau.

- Je ne dors pas, dit Serge d'une voix trs basse.

Et il restait la tte appuye, sans bouger un doigt, comme accabl
d'une lassitude heureuse. Ses yeux s'taient lentement ouverts; sa
bouche soufflait lgrement sur l'une de ses mains nues, soulevant
le duvet de sa peau blonde.

- Je t'entendais, murmura-t-il encore. Tu marchais tout doucement.

Elle fut ravie de ce tutoiement. Elle s'approcha, s'accroupi devant
le lit, pour mettre son visage la hauteur du sien.

- Comment vas-tu? demanda-t-elle.

Et elle gotait son tour la douceur de ce "tu", qui lui passait
pour la premire fois sur les lvres.

- Oh! tu es guri, maintenant, reprit-elle. Sais-tu que je pleurais,
tout le long du chemin, lorsque je revenais de l-bas avec de
mauvaises nouvelles. On me disait que tu avais le dlire, que cette
mauvaise fivre, si elle te faisait grce, t'emporterais la
raison... Comme j'ai embrass ton oncle Pascal, lorsqu'il t'a amen
ici, pour ta convalescence!

Elle bordait le lit, elle tait maternelle.

- Vois-tu, ces roches brles, l-bas, ne te valaient rien. Il te
faut des arbres, de la fracheur, de la tranquillit... Le docteur
n'a pas mme racont qu'il te cachait ici. C'est un secret entre lui
et ceux qui t'aiment. Il te croyait perdu... Va, personne ne nous
drangera. L'oncle Jeanbernat fume sa pipe devant ses salades. Les
autres feront prendre de tes nouvelles en cachette. Et le docteur
lui-mme ne reviendra plus, parce que, cette heure, c'est moi qui
suis ton mdecin... Il parait que tu n'as plus besoin de drogues. Tu
as besoin d'tre aim, comprends-tu?

Il semblait ne pas entendre, le crne encore vide. Comme ses yeux,
sans qu'il remut la tte, fouillaient les coins de la chambre, elle
pensa qu'il s'inquitait du lieu o il se trouvait.

- C'est ma chambre, dit-elle. Je te l'ai donne. Elle est jolie,
n'est-ce pas? J'ai pris les plus beaux meubles du grenier; puis,
j'ai fait ces rideaux de calicot, pour que le jour ne m'aveuglt
pas... Et tu ne me gnes nullement. Je coucherai au second tage. Il
y a encore trois ou quatre pices vides.

Mais il restait inquiet.

- Tu es seule? demanda-t-il.

- Oui. Pourquoi me fais-tu cette question?

Il ne rpondit pas, il murmura d'un air d'ennui:

- J'ai rv, je rve toujours... J'entends des cloches, et c'est
cela qui me fatigue.

Au bout d'un silence, il reprit:

- Va fermer la porte, mets les verrous. Je veux que tu sois seule,
toute seule.

Quand elle revint, apportant une chaise, s'asseyant son chevet, il
avait une joie d'enfant, il rptait:

- Maintenant, personne n'entrera. Je n'entendrai plus les cloches...
Toi, quand tu parles, cela me repose.

- Veux-tu boire? demanda-t-elle.

Il fit signe qu'il n'avait pas soif. Il regardait les mains d'Albine
d'un air si surpris, si charm de les voir, qu'elle en avana une,
au bord de l'oreiller, en souriant. Alors, il laissa glisser sa
tte, il appuya une joue sur cette petite main frache. Il eut un
lger rire, il dit:

- Ah! c'est doux comme de la soie. On dirait qu'elle souffle de
l'air dans mes cheveux... Ne la retire pas, je t'en prie.

Puis, il y eut un long silence. Il se regardaient avec une grande
amiti. Albine se voyait paisiblement dans les yeux vides du
convalescent. Serge semblait couter quelque chose de vague que la
petite main frache lui confiait.

- Elle est trs bonne, ta main, reprit-il. Tu ne peux pas t'imaginer
comme elle me fait du bien... Elle a l'air d'entrer au fond de moi,
pour m'enlever les douleurs que j'ai dans les membres. C'est une
caresse partout, un soulagement, une gurison.

Il frottait doucement sa joue, il s'animait, comme ressuscit.

- Dis? tu ne me donneras rien de mauvais boire, tu ne me
tourmenteras pas avec toutes sortes de remdes?... Ta main me
suffit, vois-tu. Je suis venu pour que tu la mettes l, sous ma
tte.

- Mon bon Serge, murmura Albine, tu as bien souffert, n'est-ce pas?

- Souffert? oui, oui; mais il y a longtemps... J'ai mal dormi, j'ai
eu des rves pouvantables. Si je pouvais, je te raconterais tout
cela.

Il ferma un instant les yeux, il fit un grand effort de mmoire.

- Je ne vois que du noir, balbutia-t-il. C'est singulier, j'arrive
d'un long voyage. Je ne sais plus mme d'o je suis parti. J'avais
la fivre, une fivre qui galopait dans mes veines comme une bte...
C'est cela, je me souviens. Toujours le mme cauchemar me faisait
ramper, le long d'un souterrain interminable. A certaines grosses
douleurs, le souterrain, brusquement, se murait; un amas de cailloux
tombait de la vote, les parois se resserraient, je restais
haletant, pris de la rage de vouloir passer outre; et j'entrais dans
l'obstacle, je travaillais des pieds, des poings, du crne, en
dsesprant de pouvoir jamais traverser cet boulement de plus en
plus considrable... Puis, souvent, il me suffisait de le toucher du
doigt; tout s'vanouissait, je marchais librement, dans la galerie
largie, n'ayant plus que la lassitude de la crise.

Albine voulut lui poser la main sur la bouche,

- Non, cela ne me fatigue pas de parler.



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