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Text on one page: Few Medium Many
A gauche enfin, la rivire coulait au milieu d'une vaste
prairie, o elle se sparait en quatre ruisseaux, dont on suivait
les caprices sous les roseaux, entre les saules, derrire les grands
arbres; perte de vue, des pices d'herbage largissaient la
fracheur des terrains bas, un paysage lav d'une bue bleutre, une
claircie de jour se fondant peu peu dans le bleu verdi du
couchant. Le Paradou, le parterre, la fort, les roches, les eaux,
les prs, tenaient toute la largeur du ciel.

- Le Paradou! balbutia Serge ouvrant les bras comme pour serrer le
jardin tout entier contre sa poitrine.

Il chancelait. Albine dut l'asseoir dans un fauteuil. L, il resta
deux heures sans parler. Le menton sur les mains, il regardait. Par
moments, ses paupires battaient, une rougeur montait ses joues.
Il regardait lentement, avec des tonnements profonds. C'tait trop
vaste, trop complexe, trop fort.

- Je ne vois pas, je ne comprends pas, cria-t-il en tendant ses
mains Albine, avec un geste de suprme fatigue.

La jeune fille alors s'appuya au dossier du fauteuil. Elle lui prit
la tte, le fora regarder de nouveau. Elle lui disait demi-
voix:

- C'est nous. Personne ne viendra. Quand tu seras guri, nous nous
promnerons. Nous aurons de quoi marcher toute notre vie. Nous irons
o tu voudras... O veux-tu aller?

Il souriait, il murmurait:

- Oh! pas loin le premier jour, deux pas de la porte. Vois-tu, je
tomberais... Tiens, j'irai l, sous cet arbre, prs de la fentre.

Elle reprit doucement:

- Veux-tu aller dans le parterre? Tu verras les buissons de roses,
les grandes fleurs qui ont tout mang, jusqu'aux anciennes alles
qu'elles plantent de leurs bouquets... Aimes-tu mieux le verger o
je ne puis entrer qu' plat ventre, tant les branches craquent sous
les fruits?... Nous irons plus loin encore, si tu te sens des
forces. Nous irons jusqu' la fort, dans des trous d'ombre, trs
loin, si loin que nous coucherons dehors, lorsque la nuit viendra
nous surprendre... Ou bien, un matin, nous monterons l-haut, sur
ces rochers. Tu verras des plantes qui me font peur. Tu verras les
sources, une pluie d'eau, et nous nous amuserons en recevoir la
poussire sur la figure... Mais si tu prfres marcher le long des
haies, au bord d'un ruisseau, il faudra prendre par les prairies. On
est bien sous les saules, le soir, au coucher du soleil. On
s'allonge dans l'herbe, on regarde les petites grenouilles vertes
sauter sur les brins de jonc.

- Non, non, dit Serge, tu me lasses, je ne veux pas voir si loin...
Je ferai deux pas. Ce sera beaucoup.

- Et moi-mme, continua-t-elle, je n'ai encore pu aller partout. Il
y a bien des coins que j'ignore. Depuis des annes que je me
promne, je sens des trous inconnus autour de moi, des endroits o
l'ombre doit tre plus frache, l'herbe plus molle... coute, je me
suis toujours imagin qu'il y en avait un surtout o je voudrais
vivre jamais. Il est certainement quelque part; j'ai d passer
ct, ou peut-tre se cache-t-il si loin, que je ne suis pas alle
jusqu' lui, dans mes courses continuelles... N'est-ce pas? Serge,
nous le chercherons ensemble, nous y vivrons.

- Non, non, tais-toi, balbutia le jeune homme. Je ne comprends pas
ce que tu me dis. Tu me fais mourir.

Elle le laissa un instant pleurer dans ses bras, inquite, dsole
de ne pas trouver les paroles qui devaient le calmer.

-Le Paradou n'est donc pas aussi beau que tu l'avais rv? demanda-
t-elle encore.

Il dgagea sa face, il rpondit:

- Je ne sais plus. C'tait tout petit, et voil que a grandit
toujours... Emporte-moi, cache-moi.

Elle le ramena son lit, le tranquillisant comme un enfant, le
berant d'un mensonge.

- Eh bien! non, ce n'est pas vrai, il n'y a pas de jardin. C'est une
histoire que je t'ai conte. Dors tranquille.





V.

Chaque jour, elle le fit ainsi asseoir devant la fentre, aux heures
fraches. Il commenait hasarder quelques pas, en s'appuyant aux
meubles. Ses joues avaient des lueurs roses, ses mains perdaient
leur transparence de cire. Mais, dans cette convalescence, il fut
pris d'une stupeur des sens qui le ramena la vie vgtative d'un
pauvre tre n de la ville. Il n'tait qu'une plante, ayant la seule
impression de l'air o il baignait. Il restait repli sur lui-mme,
encore trop pauvre de sang pour se dpenser au-dehors, tenant au
sol, laissant boire toute la sve son corps. C'tait une seconde
conception, une lente closion, dans l'oeuf chaud du printemps.
Albine, qui se souvenait de certaines paroles du docteur Pascal,
prouvait un grand effroi, le voir demeurer ainsi, petit garon,
innocent, hbt. Elle avait entendu conter que certaines maladies
laissaient derrire elles la folie pour gurison. Et elle s'oubliait
des heures le regarder, s'ingniant comme les mres lui sourire,
pour le faire sourire. Il ne riait pas encore. Quand elle lui
passait la main devant les yeux, il ne voyait pas, il ne suivait pas
cette ombre. A peine, lorsqu'elle lui parlait, tournait-il
lgrement la tte du ct du bruit. Elle n'avait qu'une
consolation: il poussait superbement, il tait un bel enfant.

Alors, pendant une semaine, ce furent des soins dlicats. Elle
patientait, attendant qu'il grandit. A mesure qu'elle constatait
certains veils, elle se rassurait, elle pensait que l'ge en ferait
un homme. C'taient de lgers tressaillements, lorsqu'elle le
touchait. Puis, un soir, il eut un faible rire. Le lendemain, aprs
l'avoir assis devant la fentre, elle descendit dans le jardin, o
elle se mit courir et l'appeler. Elle disparaissait sous les
arbres, traversait des nappes de soleil, revenait, essouffle,
tapant des mains. Lui, les yeux vacillants, ne la vit point d'abord.
Mais, comme elle reprenait sa course, jouant de nouveau cache-
cache, surgissant derrire chaque buisson, en lui jetant un cri, il
finit par suivre du regard la tache blanche de sa jupe. Et quand
elle se planta brusquement sous la fentre, la face leve, il tendit
les bras, il fit mine de vouloir aller elle. Elle remonta,
l'embrassa, toute fire.

- Ah! tu m'as vue, tu m'as vue! criait-elle. Tu veux bien venir
dans le jardin avec moi, n'est-ce pas?... Si tu savais comme tu me
dsoles, depuis quelques jours, faire la bte, ne pas me voir,
ne pas m'entendre!

Il semblait l'couter, avec une lgre souffrance qui lui pliait le
cou, d'un mouvement peureux.

- Tu vas mieux, pourtant, continuait-elle. Te voil assez fort pour
descendre, quand tu voudras... Pourquoi ne me dis-tu plus rien? Tu
as donc perdu ta langue? Ah! quel marmot! Vous verrez qu'il me
faudra lui apprendre parler!

Et, en effet, elle s'amusa lui nommer les objets qu'il touchait.
Il n'avait qu'un balbutiement, il redoublait les syllabes, ne
prononant aucun mot avec nettet. Cependant, elle commenait le
promener dans la chambre. Elle le soutenait, le menait du lit la
fentre. C'tait un grand voyage. Il manquait de tomber deux ou
trois fois en route, ce qui la faisait rire. Un jour, il s'assit par
terre, et elle eut toutes les peines du monde le relever. Puis,
elle lui fit entreprendre le tour de la pice, en l'asseyant sur le
canap, les fauteuils, les chaises, tour de ce petit monde, qui
demandait une bonne heure. Enfin, il put risquer quelques pas tout
seul. Elle se mettait devant lui, les mains ouvertes, reculait en
l'appelant, de faon ce qu'il traverst la chambre pour retrouver
l'appui de ses bras. Quand il boudait, qu'il refusait de marcher,
elle tait son peigne qu'elle lui tendait comme un joujou. Alors, il
venait le prendre, et il restait tranquille, dans un coin, jouer
pendant des heures avec le peigne, l'aide duquel il grattait
doucement ses mains.

Un matin, Albine trouva Serge debout. Il avait dj russi ouvrir
un volet. Il s'essayait marcher, sans s'appuyer aux meubles.

- Voyez-vous, le gaillard! dit-elle gaiement. Demain, il sautera
par la fentre, si on le laisse faire... Nous sommes donc tout
fait solide, maintenant?

Serge rpondit par un rire de purilit. Ses membres avait repris la
sant de l'adolescence, sans que des sensations plus conscientes se
fussent veilles en lui. Il restait des aprs-midi entiers en face
du Paradou, avec sa moue d'enfant qui ne voit que du blanc, qui
n'entend que le frisson des bruits. Il gardait ses ignorances de
gamin, son toucher si innocent encore, qu'il ne lui permettait pas
de distinguer la robe d'Albine de l'toffe des vieux fauteuils. Et
c'tait toujours un merveillement d'yeux grands ouverts qui ne
comprennent pas, une hsitation de gestes ne sachant point aller o
ils veulent, un commencement d'existence, purement instinctif, en
dehors de la connaissance du milieu. L'homme n'tait pas n.

- Bien, bien, fais la bte, murmura Albine. Nous allons voir.

Elle ta son peigne, elle le lui prsenta.

- Veux-tu mon peigne, dit-elle. Viens le chercher.

Puis, quand elle l'eut fait sortir de la chambre, en reculant, elle
lui passa un bras la taille, elle le soutint, chaque marche.
Elle l'amusait, tout en remettant son peigne, lui chatouillait le
cou du bout de ses cheveux, ce qui l'empchait de comprendre qu'il
descendait. Mais, en bas, avant qu'elle et ouvert la porte, il eut
peur, dans les tnbres du corridor.

- Regarde donc! cria-t-elle.

Et elle poussa la porte toute grande.

Ce fut une aurore soudaine, un rideau d'ombre tir brusquement,
laissant voir le jour dans sa gaiet matinale. Le parc s'ouvrait,
s'tendait, d'une limpidit verte, frais et profond comme une
source. Serge, charm, restait sur le seuil, avec le dsir hsitant
de tter du pied ce lac de lumire.

- On dirait que tu as peur de te mouiller, dit Albine. Va, la terre
est solide.

Il avait hasard un pas, surpris de la rsistance douce du sable. Ce
premier contact de la terre lui donnait une secousse, un
redressement de vie, qui le planta un instant debout, grandissant,
soupirant.

- Allons, du courage, rpta Albine. Tu sais que tu m'as promis de
faire cinq pas. Nous allons jusqu' ce mrier qui est sous la
fentre...



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