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Text on one page: Few Medium Many
On arrivait ainsi des carrefours, des
clairires, sous des berceaux de petites roses rouges, entre des
murs tapisss de petites roses jaunes. Certains coins de soleil
luisaient comme des toffes de soie verte broches de taches
voyantes; certains coins d'ombre avaient des recueillements
d'alcve, une senteur d'amour, une tideur de bouquet pm aux seins
d'une femme. Les rosiers avaient des voix chuchotantes. Les rosiers
taient pleins de nids qui chantaient.

- Prenons garde de nous perdre, dit Albine en s'engageant dans le
bois. Je me suis perdue, une fois. Le soleil tait couch, quand
j'ai pu me dbarrasser des rosiers qui me retenaient par les jupes,
chaque pas.

Mais ils marchaient peine depuis quelques minutes, lorsque Serge,
bris de fatigue, voulut s'asseoir. Il se coucha, il s'endormit d'un
sommeil profond. Albine, assise ct de lui, resta songeuse.
C'tait au dbouch d'un sentier, au bord d'une clairire. Le
sentier s'enfonait trs loin, ray de coups de soleil, s'ouvrant
l'autre bout sur le ciel, par une troite ouverture ronde et bleue.
D'autres petits chemins creusaient des impasses de verdure. La
clairire tait faite de grands rosiers tags, montant avec une
dbauche de branches, un fouillis de lianes pineuses tels, que des
nappes paisses de feuillage s'accrochaient en l'air, restaient
suspendues, tendaient d'un arbuste l'autre les pans d'une tente
volante. On ne voyait, entre ces lambeaux dcoups comme de la fine
guipure, que des trous de jour imperceptibles, un crible d'azur
laissant passer la lumire en une impalpable poussire de soleil. Et
de la vote, ainsi que des girandoles, pendaient des chappes de
branches, de grosses touffes tenues par le fil vert d'une tige, des
brasses de fleurs descendant jusqu' terre, le long de quelque
dchirure du plafond, qui tranait, pareille un coin de rideau
arrach.

Cependant, Albine regardait Serge dormir. Elle ne l'avait point
encore vu dans un tel accablement des membres, les mains ouvertes
sur le gazon, la face morte. Il tait ainsi mort pour elle, elle
pensait qu'elle pouvait le baiser au visage, sans qu'il sentit mme
son baiser. Et, triste, distraite, elle occupait ses mains oisives
effeuiller les roses qu'elle trouvait sa porte. Au-dessus de sa
tte, une gerbe norme retombait, effleurant ses cheveux, mettant
des roses son chignon, ses oreilles, sa nuque, lui jetant aux
paules un manteau de roses. Plus haut, sous ses doigts, les roses
pleuvaient, de larges ptales tendres, ayant la rondeur exquise, la
puret peine rougissante d'un sein de vierge. Les roses, comme une
tombe de neige vivante, cachaient dj ses pieds replis dans
l'herbe. Les roses montaient ses genoux, couvraient sa jupe, la
noyaient jusqu' la taille; tandis que trois feuilles de rose
gares, envoles sur son corsage, la naissance de la gorge,
semblaient mettre l trois bouts de sa nudit adorable.

- Oh! le paresseux! murmura-t-elle, prise d'ennui, ramassant deux
poignes de roses et les jetant sur la face de Serge pour le
rveiller.

Il resta appesanti, avec des roses qui lui bouchaient les yeux et la
bouche. Cela fit rire Albine. Elle se pencha. Elle lui baisa de tout
son coeur les deux yeux, elle lui baisa la bouche, soufflant ses
baisers pour faire envoler les roses; mais les roses lui restaient
aux lvres, et elle eut un rire plus sonore, tout amuse par cette
caresse dans les fleurs.

Serge s'tait soulev lentement. Il la regardait, frapp
d'tonnement, comme effray de la trouver l. Il lui demanda:

- Qui es-tu, d'o viens-tu, que fais-tu mon ct?

Elle, souriait toujours, ravie de le voir ainsi s'veiller. Alors,
il parut se souvenir, il reprit, avec un geste de confiance
heureuse:

- Je sais, tu es mon amour, tu viens de ma chair, tu attends que je
te prenne entre mes bras, pour que nous ne fassions plus qu'un... Je
rvais de toi. Tu tais dans ma poitrine, et je te donnais mon sang,
mes muscles, mes os. Je ne souffrais pas. Tu me prenais la moiti de
mon coeur, si doucement, que c'tait en moi une volupt de me
partager ainsi. Je cherchais ce que j'avais de meilleur, ce que
j'avais de plus beau, pour te l'abandonner. Tu aurais tout emport,
que je t'aurais dit merci... Et je me suis rveill, quand tu es
sortie de moi. Tu es sortie par mes yeux et par ma bouche, je l'ai
bien senti. Tu tais toute tide, toute parfume, si caressante que
c'est le frisson mme de ton corps qui m'a mis sur mon sant.

Albine, en extase, l'coutait parler. Enfin, il la voyait; enfin, il
achevait de natre, il gurissait. Elle le supplia de continuer, les
mains tendues:

- Comment ai-je fait pour vivre sans toi? murmura-t-il. Mais je ne
vivais pas, j'tais pareil une bte ensommeille... Et te voil
moi, maintenant! Et tu n'es autre que moi-mme! coute, il faut ne
jamais me quitter; car tu es mon souffle, tu emporterais ma vie.
Nous resterons en nous. Tu seras dans ma chair, comme je serai dans
la tienne. Si je t'abandonnais un jour, que je sois maudit, que mon
corps se sche ainsi qu'une herbe inutile et mauvaise!

Il lui prit les mains, en rptant d'une voix frmissante
d'admiration:

- Comme tu es belle!

Albine, dans la poussire du soleil qui tombait, avait une chair de
lait, peine dore d'un reflet de jour. La pluie de roses, autour
d'elle, sur elle, la noyait dans du rose. Ses cheveux blonds, que
son peigne attachait mal, la coiffaient d'un astre son coucher,
lui couvrant la nuque du dsordre de ses dernires mches
flambantes. Elle portait une robe blanche, qui la laissait nue, tant
elle tait vivante sur elle, tant elle dcouvrait ses bras, sa
gorge, ses genoux. Elle montrait sa peau innocente, panouie sans
honte ainsi qu'une fleur, musque d'une odeur propre. Elle
s'allongeait, point trop grande, souple comme un serpent, avec des
rondeurs molles, des largissements de lignes voluptueux, toute une
grce de corps naissant, encore baign d'enfance, dj renfl de
pubert. Sa face longue, au front troit, la bouche un peu forte,
riait de toute la vie tendre de ses yeux bleus. Et elle tait
srieuse pourtant, les joues simples, le menton gras, aussi
naturellement belle que les arbres sont beaux.

- Et que je t'aime! dit Serge, en l'attirant lui.

Ils restrent l'un l'autre, dans leurs bras. Ils ne se baisaient
point, ils s'taient pris par la taille, mettant la joue contre la
joue, unis, muets, charms de n'tre plus qu'un. Autour d'eux, les
rosiers fleurissaient. C'tait une floraison folle, amoureuse,
pleine de rires rouges, de rires roses, de rires blancs. Les fleurs
vivantes s'ouvraient comme des nudits, comme des corsages laissant
voir les trsors des poitrines. Il y avait l des roses jaunes
effeuillant des peaux dores de filles barbares, des roses paille,
des roses citron, des roses couleur de soleil, toutes les nuances
des nuques ambres par les cieux ardents. Puis, les chairs
s'attendrissaient, les roses th prenaient des moiteurs adorables,
talaient des pudeurs caches, des coins de corps qu'on ne montre
pas, d'une finesse de soie, lgrement bleuis par le rseau des
veines. La vie rieuse du rose s'panouissait ensuite: le blanc rose,
peine teint d'une pointe de laque, neige d'un pied de vierge qui
tte l'eau d'une source; le rose ple, plus discret que la blancheur
chaude d'un genou entrevu, que la lueur dont un jeune bras claire
une large manche; le rose franc, du sang sous du satin, des paules
nues, des hanches nues, tout le nu de la femme, caress de lumire;
le rose vif, fleurs en boutons de la gorge, fleurs demi ouvertes
des lvres, soufflant le parfum d'une haleine tide. Et les rosiers
grimpants, les grands rosiers pluie de fleurs blanches,
habillaient tous ces roses, toutes ces chairs, de la dentelle de
leurs grappes, de l'innocence de leur mousseline lgre; tandis que,
et l, des roses lie-de-vin, presque noires, saignantes,
trouaient cette puret d'pouse d'une blessure de passion. Noces du
bois odorant, menant les virginits de mai aux fcondits de juillet
et d'aot; premier baiser ignorant, cueilli comme un bouquet, au
matin du mariage. Jusque dans l'herbe, des roses mousseuses, avec
leurs robes montantes de laine verte, attendaient l'amour. Le long
du sentier, ray de coups de soleil, des fleurs rdaient, des
visages s'avanaient, appelant les vents lgers au passage. Sous la
tente dploye de la clairire, tous les sourires luisaient. Pas un
panouissement ne se ressemblait. Les roses avaient leurs faons
d'aimer. Les unes ne consentaient qu' entrebiller leur bouton,
trs timides, le coeur rougissant, pendant que d'autres, le corset
dlac, pantelantes, grandes ouvertes, semblaient chiffonnes,
folles de leur corps au point d'en mourir. Il y en avait de petites,
alertes, gaies, s'en allant la file, la cocarde au bonnet;
d'normes, crevant d'appas, avec des rondeurs de sultanes
engraisses; d'effrontes, l'air fille, d'un dbraill coquet,
talant des ptales blanchis de poudre de riz; d'honntes,
dcolletes en bourgeoises correctes; d'aristocratiques, d'une
lgance souple, d'une originalit permise, inventant des
dshabills. Les roses panouies en coupe offraient leur parfum
comme dans un cristal prcieux; les roses renverses en forme d'urne
le laissaient couler goutte goutte; les roses rondes, pareilles
des choux, l'exhalaient d'une haleine rgulire de fleurs endormies;
les roses en boutons serraient leurs feuilles, ne livraient encore
que le soupir vague de leur virginit.

- Je t'aime, je t'aime, rptait Serge voix basse.

Et Albine tait une grande rose, une des roses ples, ouvertes du
matin. Elle avait les pieds blancs, les genoux et les bras roses, la
nuque blonde, la gorge adorablement veine, ple, d'une moiteur
exquise. Elle sentait bon, elle tendait des lvres qui offraient
dans une coupe de corail leur parfum faible encore. Et Serge la
respirait, la mettait sa poitrine.

- Oh! dit-elle en riant, tu ne me fais pas mal, tu peux me prendre
tout entire.

Serge resta ravi de son rire, pareil la phrase cadence d'un
oiseau.

- C'est toi qui as ce chant, dit-il; jamais je n'en ai entendu
d'aussi doux...



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