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Text on one page: Few Medium Many
Ils rpondirent
par de petits cris, qui coupaient les paroles latines d'un rire
perl de gamins libres. Le soleil leur chauffait les plumes, la
pauvret douce de l'glise les enchantait. Ils taient l chez eux,
comme dans une grange, dont on aurait laiss une lucarne ouverte,
piaillant, se battant, se disputant les mies rencontres terre. Un
d'eux alla se poser sur le voile d'or de la Vierge qui souriait; un
autre vint, lestement, reconnatre les jupes de la Teuse, que cette
audace mit hors d'elle. A l'autel, le prtre ananti, les yeux
arrts sur la sainte hostie, le pouce et l'index joints,
n'entendait point cet envahissement de la nef par la tide matine
de mai, ce flot montant de soleil, de verdures, d'oiseaux, qui
dbordait jusqu'au pied du Calvaire o la nature damne agonisait.

- Per omnia saecula saeculorum, dit-il.

- Amen, rpondit Vincent.

Le Pater achev, le prtre, mettant l'hostie au-dessus du calice, la
rompit au milieu. Il dtacha ensuite, de l'une des moitis, une
particule qu'il laissa tomber dans le prcieux Sang, pour marquer
l'union intime qu'il allait contracter avec Dieu par le communion.
Il dit haute voix l'Agnus Dei, rcita tout bas les trois Oraisons
prescrites, fit son acte d'indignit; et, les coudes sur l'autel, la
patne sous le menton, il communia des deux parties de l'hostie la
fois. Puis, aprs avoir joint les mains la hauteur de son visage,
dans une fervente mditation, il recueillit sur le corporal,
l'aide de la patne, les saintes parcelles dtaches de l'hostie,
qu'il mit dans le calice. Une parcelle s'tant galement attache
son pouce, il le frotta du bout de son index. Et, se signant avec le
calice, portant de nouveau la patne sous son menton, il prit tout
le prcieux Sang, en trois fois, sans quitter des lvres le bord de
la coupe, consommant jusqu' la dernire goutte le divin Sacrifice.

Vincent s'tait lev pour retourner chercher les burettes sur la
crdence. Mais la porte du couloir qui conduisait au presbytre
s'ouvrit toute grande, se rabattit contre le mur, livrant passage
une belle jeune fille de vingt-deux ans, l'air enfant, qui cachait
quelque chose dans son tablier.

- Il y en a treize! cria-t-elle. Tous les oeufs taient bons!

Et entr'ouvrant son tablier, montrant une couve de poussins qui
grouillaient, avec leurs plumes naissantes et les points noirs de
leurs yeux:

- Regardez donc! sont-ils mignons, les amours!... Oh! le petit blanc
qui monte sur le dos des autres! Et celui-l, le mouchet, qui bat
dj des ailes!... Les oeufs taient joliment bons. Pas un de clair!

La Teuse, qui aidait la messe quand mme, passant les burettes
Vincent pour les ablutions, se tourna, dit haute voix:

- Taisez-vous donc, mademoiselle Dsire! Vous voyez bien que nous
n'avons pas fini.

Une odeur forte de basse-cour venait par la porte ouverte, soufflant
comme un ferment d'closion dans l'glise, dans le soleil chaud qui
gagnait l'autel. Dsire resta un instant debout, toute heureuse du
petit monde qu'elle portait, regardant Vincent verser le vin de la
purification, regardant son frre boire ce vin, pour que rien des
saintes espces ne restt dans sa bouche. Et elle tait encore l,
lorsqu'il revint tenant le calice deux mains, afin de recevoir sur
le pouce et sur l'index, le vin et l'eau de l'ablution, qu'il but
galement. Mais la poule, cherchant ses petits, arrivait en
gloussant, menaait d'entrer dans l'glise. Alors, Dsire s'en
alla, avec des paroles maternelles pour les poussins, au moment o
le prtre, aprs avoir appuy le purificatoire sur les lvres, le
passait sur les bords, puis dans l'intrieur du calice.

C'tait la fin, les actions de grce rendues Dieu. Le servant alla
chercher une dernire fois le Missel, le rapporta droite. Le
prtre remit sur le calice le purificatoire, la patne, la pale;
puis, il pina de nouveau les deux larges plis du voile, et posa la
bourse, dans laquelle il avait pli le corporal. Tout son tre tait
un ardent remerciement. Il demandait au ciel la rmission de ses
pchs, la grce d'une sainte vie, le mrite de la vie ternelle. Il
restait abm dans ce miracle d'amour, dans cette immolation
continue qui le nourrissait chaque jour du sang et de la chair de
son Sauveur.

Aprs avoir lu les Oraisons, il se tourna, disant:

- Ite, missa est.

- Deo gratias, rpondit Vincent.

Puis, s'tant retourn pour baiser l'autel, il revint, la main
gauche au-dessous de la poitrine, la main droite tendue, bnissant
l'glise pleine des gaiets du soleil et du tapage des moineaux.

- Benedicat vos omnipotens Deus, Pater et Filius, et Spiritus
Sanctus.

- Amen, dit le servant en se signant.

Le soleil avait grandi, et les moineaux s'enhardissaient. Pendant
que le prtre lisait, sur le carton de gauche, l'vangile de Saint
Jean, annonant l'ternit du Verbe, le soleil enflammait l'autel,
blanchissait les panneaux de faux marbre, mangeait les clarts des
deux cierges, dont les courtes mches ne faisaient plus que deux
taches sombres. L'astre triomphant mettait dans sa gloire la croix,
les chandeliers, la chasuble, le voile du calice, tout cet or
plissant sous ses rayons. Et lorsque le prtre, prenant le calice,
faisant une gnuflexion, quitta l'autel pour retourner la
sacristie, la tte couverte, prcd du servant qui remportait les
burettes et le manuterge, l'astre demeura seul matre de l'glise.
Il s'tait pos son tour sur la nappe, allumant d'une splendeur la
porte du tabernacle, clbrant les fcondits de mai. Une chaleur
montait des dalles. Les murailles badigeonnes, la grande Vierge, le
grand Christ lui-mme, prenaient un frisson de sve, comme si la
mort tait vaincue par l'ternelle jeunesse de la terre.





III.

La Teuse se hta d'teindre les cierges. Mais elle s'attarda
vouloir chasser les moineaux. Aussi, quand elle rapporta le Missel
la sacristie, ne trouva-t-elle plus l'abb Mouret, qui avait rang
les ornements sacrs, aprs s'tre lav les mains. Il tait dj
dans la salle manger, debout, djeunant d'une tasse de lait.

- Vous devriez bien empcher votre soeur de jeter du pain dans
l'glise, dit la Teuse en entrant. C'est l'hiver dernier qu'elle a
invent ce joli coup-l. Elle disait que les moineaux avaient froid,
que le bon Dieu pouvait bien les nourrir... Vous verrez qu'elle
finira par nous faire coucher avec ses poules et ses lapins.

- Nous aurions plus chaud, rpondit gaiement le jeune prtre. Vous
grondez toujours, la Teuse. Laissez donc notre pauvre Dsire aimer
ses btes. Elle n'a pas d'autre plaisir, la chre innocente.

La servante se planta au milieu de la pice.

- Oh! vous! reprit-elle, vous accepteriez que les pies elles-mmes
btissent leurs nids dans l'glise. Vous ne voyez rien, vous trouvez
tout parfait... Votre soeur est joliment heureuse que vous l'ayez
prise avec vous, au sortir du sminaire. Pas de pre, pas de mre.
Je voudrais savoir qui lui permettrait de patauger comme elle le
fait, dans une basse-cour?

Puis, changeant de ton, s'attendrissant:

- a, bien sr, ce serait dommage de la contrarier. Elle est sans
malice aucune. Elle n'a pas dix ans d'ge, bien qu'elle soit une des
plus fortes filles du pays... Vous savez, je la couche encore, le
soir, et il faut que je lui raconte des histoires pour l'endormir,
comme une enfant.

L'abb Mouret tait rest debout, achevant sa tasse de lait, les
doigts un peu rougis par la fracheur de la salle manger, une
grande pice carrele, peinte en gris, sans autres meubles qu'une
table et des chaises. La Teuse enleva une serviette, qu'elle avait
tale sur un coin de la table, pour le djeuner.

- Vous ne salissez gure de linge, murmura-t-elle. On dirait que
vous ne pouvez pas vous asseoir, que vous tes toujours sur le point
de partir... Ah! si vous aviez connu monsieur Caffin, le pauvre
dfunt cur que vous avez remplac! Voil un homme qui tait
douillet! Il n'aurait pas digr, s'il avait mang debout... C'tait
un Normand, de Canteleu, comme moi. Oh' je ne le remercie pas de
m'avoir amen dans ce pays de loups. Les premiers temps, nous
sommes-nous ennuys, bon Dieu! Le pauvre cur avait eu des histoires
bien dsagrables chez nous... Tiens! monsieur Mouret, vous n'avez
donc pas sucr votre lait? Voil les deux morceaux de sucre.

Le prtre posait sa tasse.

- Oui, j'ai oubli, je crois, dit-il.

La Teuse le regarda en face, en haussant les paules. Elle plia dans
la serviette une tartine de pain bis qui tait galement reste sur
la table. Puis, comme le cur allait sortir, elle courut lui,
s'agenouilla, en criant:

- Attendez, les cordons de vos souliers ne sont seulement pas
nous... Je ne sais pas comment vos pieds rsistent, dans ces
souliers de paysan. Vous, si mignon, qui avez l'air d'avoir t
drlement gt!... Allez, il fallait que l'vque vous connut bien,
pour vous donner la cure la plus pauvre du dpartement.

- Mais, dit le prtre en souriant de nouveau, c'est moi qui ai
choisi les Artaud... Vous tes bien mauvaise ce matin, la Teuse.
Est-ce que nous ne sommes pas heureux, ici? Nous avons tout ce qu'il
nous faut, nous vivons dans une paix de paradis.

Alors, elle se contint, elle rit son tour, rpondant:

- Vous tes un saint homme, monsieur le cur... Venez voir comme ma
lessive est grasse. a vaudra mieux que de nous disputer.

Il du la suivre, car elle menaait de ne pas le laisser sortir, s'il
ne la complimentait sur sa lessive. Il quittait la salle manger,
lorsqu'il se heurta un pltras, dans le corridor.

- Qu'est-ce donc? demanda-t-il.

- Rien, rpondit la Teuse, de son air terrible. C'est le presbytre
qui tombe. Mais vous vous trouvez bien, vous avez tout ce qu'il vous
faut... Ah! Dieu, les crevasses ne manquent pas. Regardez-moi ce
plafond. Est-il assez fendu! Si nous ne sommes pas crass un de ces
jours, nous devrons un fameux cierge notre ange gardien. Enfin,
puisque a vous convient... C'est comme l'glise. Il y a deux ans
qu'on aurait d remettre les carreaux casss. L'hiver, le bon Dieu
gle. Puis, a empcherait d'entrer ces gueux de moineaux.



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