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Text on one page: Few Medium Many
Je
finirai par coller du papier, moi, je vous en avertis.

- Eh! c'est une ide, murmura le prtre, on pourrait coller du
papier... Quant aux murs, ils sont plus solides qu'on ne croit. Dans
ma chambre, le plancher a flchi seulement devant la fentre. La
maison nous enterrera tous.

Arriv sous le petit hangar, prs de la cuisine, il s'extasia sur
l'excellence de la lessive, voulant faire plaisir la Teuse; il
fallut mme qu'il la sentit, qu'il mit les doigts dedans. Alors, la
vieille femme, enchante, se montra maternelle. Elle ne gronda plus,
elle courut chercher une brosse, disant:

- Vous n'allez peut-tre pas sortir avec de la boue d'hier votre
soutane! Si vous l'aviez laisse sur la rampe, elle serait propre...
Elle est encore bonne, cette soutane. Seulement relevez-la bien,
quand vous traversez un champ. Les chardons dchirent tout.

Et elle le faisait tourner, comme un enfant, le secouant des pieds
la tte, sous les coups violents de la brosse.

- L, l, c'est assez, dit-il en s'chappant. Veillez sur Dsire,
n'est-ce pas? Je vais lui dire que je sors.

Mais, ce moment, une voix claire appela:

- Serge! Serge!

Dsire arrivait en courant, totue rouge de joie, tte nue, ses
cheveux noirs nous puissamment sur la nuque, avec des mains et des
bras couverts de fumier, jusqu'aux coudes. Elle nettoyait ses
poules. Quand elle vit son frre sur le point de sortir, son
brviaire sous le bras, elle rit plus fort, l'embrassant pleine
bouche, rejetant les mains en arrire, pour ne pas le toucher.

- Non, non, balbutiait-elle, je te salirais... Oh! je m'amuse! Tu
verras les btes, quand tu reviendras.

Et elle se sauva. L'abb Mouret dit qu'il rentrerait vers onze
heures, pour le djeuner. Il partait, lorsque la Teuse, qui l'avait
accompagn jusqu'au seuil, lui cria ses dernires recommandations.

- N'oubliez pas de voir Frre Archangias... Passez aussi chez les
Brichet; la femme est venue hier, toujours pour ce mariage...
Monsieur le cur, coutez donc! J'ai rencontr la Rosalie. Elle ne
demanderait pas mieux, elle, que d'pouser le grand Fortun. Parlez
au pre Bambousse, peut-tre qu'il vous coutera, maintenant... Et
ne revenez pas midi, comme l'autre jour. A onze heures, dites,
onze heures, n'est-ce pas?

Mais le prtre ne se tournait plus. Elle rentra, en disant entre ses
dents:

- Si vous croyez qu'il m'coute... a n'a pas vingt-six ans, et a
n'en fait qu' sa tte. Bien sr, il en remontrerait pour la
saintet un homme de soixante ans; mais il n'a point vcu, il ne
sait rien, il n'a pas de peine tre sage comme un chrubin, ce
mignon-l.





IV.

Quand l'abb Mouret ne sentit plus la Teuse derrire lui il
s'arrta, heureux d'tre enfin seul. L'glise tait btie sur un
tertre peu lev, qui descendait en pente douce jusqu'au village;
elle s'allongeait, pareille une bergerie abandonne, perce de
larges fentres, gaye par des tuiles rouges. Le prtre se
retourna, jetant un coup d'oeil sur le presbytre, une masure
gristre, colle au flanc mme de la nef; puis, comme s'il et
craint d'tre repris par l'intarissable bavardage bourdonnant ses
oreilles depuis le matin, il remonta droite, il ne se crut en
sret que devant le grand portail, o l'on ne pouvait l'apercevoir
de la cure. La faade de l'glise, toute nue, ronge par les soleils
et les pluies, tait surmonte d'une troite cage en maonnerie, au
milieu de laquelle une petite cloche mettait son profil noir; on
voyait le bout de la corde, entrant dans les tuiles. Six marches
rompues, demi enterres par un bout, menaient la haute porte
ronde, crevasse, mange de poussire, de rouille, de toiles
d'araignes, si lamentable sur ses gonds arrachs, que les coups de
vent semblaient devoir entrer, au premier souffle. L'abb Mouret,
qui avait des tendresses pour cette ruine, alla s'adosser contre un
des vantaux, sur le perron. De l, il embrassait d'un coup d'oeil
tout le pays. Les mains aux yeux, il regarda, il chercha
l'horizon.

En mai, une vgtation formidable crevait ce sol de cailloux. Des
lavandes colossales, des buissons de genvriers, des nappes d'herbes
rudes, montaient sur le perron, plantaient des bouquets de verdure
sombre jusque sur les tuiles. La premire pousse de la sve
menaait d'emporter l'glise, dans le dur taillis des plantes
noueuses. A cette heure matinale, en plein travail de croissance
c'tait un bourdonnement de chaleur, un long effort silencieux
soulevant les roches d'un frisson. Mais l'abb ne sentait pas
l'ardeur de ces couches laborieuses; il crut que la marche
basculait, et s'adossa contre l'autre battant de la porte.

Le pays s'tendait deux lieues, ferm par un mur de collines
jaunes, que des bois de pins tachaient de noir; pays terrible aux
landes sches, aux artes rocheuses dchirant le sol. Les quelques
coins de terre labourable talaient des mares saignantes, des champs
rouges, o s'alignaient des files d'amandiers maigres, des ttes
grises d'oliviers, des tranes de vignes, rayant la campagne de
leurs souches brunes. On aurait dit qu'un immense incendie avait
pass l, semant sur les hauteurs les cendres des forts, brlant
les prairies, laissant son clat et sa chaleur de fournaise dans les
creux. A peine, de loin en loin, le vert ple d'un carr de bl
mettait-il une note tendre. L'horizon restait farouche, sans un
filet d'eau, mourant de soif, s'envolant par grandes poussires aux
moindres haleines. Et, tout au bout, par un coin croul des
collines de l'horizon, on apercevait un lointain de verdures
humides, une chappe de la valle voisine, que fcondait la Viorme,
une rivire descendue des gorges de la Seille.

Le prtre, les yeux blouis, abaissa les regards sur le village,
dont les quelques maisons s'en allaient la dbandade, au bas de
l'glise. Misrables maisons, faites de pierres sches et de
planches maonnes, jetes le long d'un troit chemin, sans rues
indiques. Elles taient au nombre d'une trentaine, les unes tasses
dans le fumier, noires de misre, les autres plus vastes, plus
gaies, avec leurs tuiles roses. Des bouts de jardin, conquis sur le
roc, talaient des carrs de lgumes, coups de haies vives. A cette
heure, les Artaud taient vides; pas une femme aux fentres, pas un
enfant vautr dans la poussire; seules, des bandes de poules
allaient et venaient, fouillant la paille, qutant jusqu'au seuil
des maisons, dont les portes laisses ouvertes billaient
complaisamment au soleil. Un grand chien noir, assis sur son
derrire, l'entre du village, semblait le garder.

Une paresse engourdissait peu peu l'abb Mouret. Le soleil montant
le baignait d'une telle tideur, qu'il se laissait aller contre la
porte de l'glise, envahi par une paix heureuse. Il songeait ce
village des Artaud, pouss l, dans les pierres, ainsi qu'une des
vgtations noueuses de la valle. Tous les habitants taient
parents, tous portaient le mme nom, si bien qu'ils prenaient des
surnoms ds le berceau, pour se distinguer entre eux. Un anctre, un
Artaud, tait venu, qui s'tait fix dans cette lande, comme un
paria; puis, sa famille avait grandi, avec la vitalit farouche des
herbes suant la vie des rochers; sa famille avait fini par tre une
tribu, une commune, dont les cousinages se perdaient, remontaient
des sicles. Ils se mariaient entre eux, dans une promiscuit
honte; on ne citait pas un exemple d'un Artaud ayant amen une
femme d'un village voisin; les filles seules s'en allaient, parfois.
Ils naissaient, ils mouraient, attachs ce coin de terre,
pullulant sur leur fumier, lentement, avec une simplicit d'arbres
qui repoussaient de leur semence, sans avoir une ide nette du vaste
monde, au del de ces roches jaunes, entre lesquelles ils
vgtaient. Et pourtant dj, parmi eux, se trouvaient des pauvres
et des riches; des poules ayant disparu, les poulaillers, la nuit,
taient ferms par de gros cadenas; un Artaud avait tu un Artaud,
un soir, derrire le moulin. C'tait, au fond de cette ceinture
dsole de collines, un peuple part, une race ne du sol, une
humanit de trois cents ttes qui recommenait les temps.

Lui, gardait toute l'ombre morte du sminaire. Pendant des annes,
il n'avait pas connu le soleil. Il l'ignorait mme encore, les yeux
ferms, fixs sur l'me, n'ayant que du mpris pour la nature
damne. Longtemps, aux heures de recueillement, lorsque la
mditation le prosternait, il avait rv un dsert d'ermite, quelque
trou dans une montagne, o rien de la vie, ni tre, ni plante, ni
eau, ne le viendrait distraire de la contemplation de Dieu. C'tait
un lan d'amour pur, une horreur de la sensation physique. L,
mourant lui-mme, le dos tourn la lumire, il aurait attendu de
n'tre plus, de se perdre dans la souveraine blancheur des mes. Le
ciel lui apparaissait tout blanc, d'un blanc de lumire, comme s'il
neigeait des lis, comme si toutes les purets, toutes les
innocences, toutes les chastets flambaient. Mais son confesseur le
grondait, quand il lui racontait ses dsirs de solitude, ses besoins
de candeur divine; il le rappelait aux luttes de l'glise, aux
ncessits du sacerdoce. Plus tard, aprs son ordination, le jeune
prtre tait venu aux Artaud, sur sa propre demande, avec l'espoir
de raliser son rve d'anantissement humain. Au milieu de cette
misre, sur ce col strile, il pourrait se boucher les oreilles aux
bruits du monde, il vivrait dans le sommeil des saints. Et, depuis
plusieurs mois, en effet, il demeurait souriant; peine un frisson
du village le troublait-il de loin en loin; peine une morsure plus
chaude du soleil le prenait-elle la nuque, lorsqu'il suivait les
sentiers, tout au ciel, sans entendre l'enfantement continu au
milieu duquel il marchait.

Le grand chien noir qui gardait les Artaud venait de se dcider
monter auprs de l'abb Mouret. Il s'tait assis de nouveau sur son
derrire, a ses pieds. Mais le prtre restait perdu dans la douceur
du matin. La veille, il avait commenc les exercices du Rosaire de
Marie; il attribuait la grande joie qui descendait en lui
l'intercession de la Vierge auprs de son divin Fils.



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