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Text on one page: Few Medium Many
Est-ce qu'ils allaient
tous descendre? N'tait-ce pas eux qui soupiraient dj, et dont
l'haleine emplissait la chambre de l'odeur d'une volupt ancienne?

- On touffe, n'est-ce pas? dit Albine. J'ai eu beau donner de
l'air, la chambre a toujours senti le vieux.

- L'autre nuit, raconta Serge, j'ai t rveill par un parfum si
pntrant, que je t'ai appele, croyant que tu venais d'entrer dans
la chambre. On aurait dit la tideur de tes cheveux, lorsque tu
piques dedans des brins d'hliotrope... Les premiers jours, cela
arrivait de loin, comme un souvenir d'odeur. Mais prsent, je ne
puis plus dormir, l'odeur grandit jusqu' me suffoquer. Le soir
surtout, l'alcve est si chaude que je finirai par coucher sur le
canap.

Albine mit un doigt ses lvres, murmurant:

- C'est la morte, tu sais, celle qui a vcu ici.

Ils allrent flairer l'alcve plaisantant, trs srieux au fond.
Assurment, jamais l'alcve n'avait exhal une senteur si
troublante. Les murs semblaient encore frissonnants d'un frlement
de jupe musque. Le parquet avait gard la douceur embaume de deux
pantoufles de satin tombes devant le lit. Et, sur le lit lui-mme,
contre le bois du chevet, Serge prtendait retrouver l'empreinte
d'une petite main, qui avait laiss l son parfum persistant de
violette. De tous les meubles, cette heure, se levait le fantme
odorant de la morte.

- Tiens! voil le fauteuil o elle devait s'asseoir, cria Albine.
On sent ses paules, dans le dossier.

Et elle s'assit elle-mme, elle dit Serge de se mettre genoux
pour lui baiser la main.

- Tu te souviens, le jour o je t'ai reu, en te disant: "Bonjour,
mon cher seigneur..." Mais ce n'tait pas tout, n'est-ce pas? Il lui
baisait les mains, quand ils avaient referm la porte... Les voil,
mes mains. Elles sont toi.

Alors, ils tentrent de recommencer leurs anciens jeux, pour oublier
le Paradou dont ils entendaient le grand rire croissant, pour ne
plus voir les peintures, pour ne plus cder aux langueurs de
l'alcve. Albine faisait des mines, se renversait, riait de la
figure sotte que Serge avait ses pieds.

- Gros bta, prends-moi la taille, dis-moi des choses aimables,
puisque tu es cens mon amoureux... Tu ne sais donc pas m'aimer?

Mais ds qu'il la tenait, qu'il la soulevait brutalement, elle se
dbattait, elle s'chappait, toute fche.

- Non, laisse-moi, je ne veux pas!... On meurt dans cette chambre.

A partir de ce jour, ils eurent peur de la chambre, de mme qu'ils
avaient peur du jardin. Leur dernier asile devenait un lieu
redoutable, o ils ne pouvaient se trouver ensemble, sans se
surveiller d'un regard furtif. Albine n'y entrait presque plus; elle
restait sur le seuil, la porte grande ouverte derrire elle, comme
pour se mnager une fuite prompte.

Serge y vivait seul, dans une anxit douloureuse, touffant
davantage, couchant sur le canap, tchant d'chapper aux soupirs du
parc, aux odeurs des vieux meubles. La nuit, les nudits des
peintures lui donnaient des rves fous, dont il ne gardait au rveil
qu'une inquitude nerveuse. Il se crut malade de nouveau; sa sant
avait un dernier besoin pour se rtablir compltement, le besoin
d'une plnitude suprme, d'une satisfaction entire qu'il ne savait
o aller chercher. Alors, il passa ses journes, silencieux, les
yeux meurtris, ne s'veillant d'un lger tressaillement qu'aux
heures o Albine venait le voir. Ils demeuraient en face l'un de
l'autre, se regarder gravement, avec de rares paroles trs douces,
qui les navraient. Les yeux d'Albine taient encore plus meurtris
que ceux de Serge, et ils l'imploraient.

Puis, au bout d'une semaine, Albine ne resta plus que quelques
minutes. Elle paraissait l'viter. Elle arrivait, toute soucieuse,
se tenait debout, avait hte de sortir. Quand il l'interrogeait, lui
reprochant de n'tre plus son amie, elle dtournait la tte, pour ne
pas avoir rpondre. Jamais elle ne voulait lui conter l'emploi des
matines qu'elle vivait loin de lui. Elle secouait la tte d'un air
gn, parlait de sa paresse. S'il la pressait davantage, elle se
retirait d'un bond, lui jetait le soir un simple adieu au travers de
la porte. Cependant, lui, voyait bien qu'elle devait pleurer
souvent. Il suivait sur son visage les phases d'un espoir toujours
du, la continuelle rvolte d'un dsir acharn se satisfaire.
Certains jours, elle tait mortellement triste, la face dcourage,
avec une marche lente qui hsitait tenter plus longtemps la joie
de vivre. D'autres jours, elle avait des rires contenus, la figure
rayonnante d'une pense de triomphe, dont elle ne voulait pas parler
encore, les pieds inquiets, ne pouvant tenir en place, ayant hte de
courir une dernire certitude. Et, le lendemain, elle retombait
ses dsolations, pour se remettre esprer le jour suivant. Mais ce
qu'il lui devint bientt impossible de cacher, ce fut une immense
fatigue, une lassitude qui lui brisait les membres. Mme aux
instants de confiance, elle flchissait, elle glissait au sommeil,
les yeux ouverts.

Serge avait cess de la questionner, comprenant qu'elle ne voulait
pas rpondre. Maintenant, ds qu'elle entrait, il la regardait avec
anxit, craignant qu'elle n'et plus la force un soir de revenir
jusqu' lui. O pouvait-elle se lasser ainsi? Quelle lutte de chaque
heure la rendait si dsole et si heureuse? Un matin, un lger pas
qu'il entendit sous ses fentres le fit tressaillir. Ce ne pouvait
tre un chevreuil qui se hasardait de la sorte. Il connaissait trop
bien ce pas rythm dont les herbes n'avaient pas souffrir. Albine
courait sans lui le Paradou. C'tait du Paradou qu'elle lui
rapportait des dcouragements, qu'elle lui rapportait des
esprances, tout ce combat, toute cette lassitude dont elle se
mourait. Et il se doutait bien de ce qu'elle cherchait, seule, au
fond des feuillages, sans une parole, avec un enttement muet de
femme qui s'est jur de trouver. Ds lors, il couta son pas. Il
n'osait soulever le rideau, la suivre de loin travers les
branches; mais il gotait une singulire motion, presque
douloureuse, savoir si elle allait gauche ou droite, si elle
s'enfonait dans le parterre, et jusqu'o elle poussait ses courses.
Au milieu de la vie bruyante du parc, de la voix roulante des
arbres, du ruissellement des eaux, de la chanson continue des btes,
il distinguait le petit bruit de ses bottines, si nettement, qu'il
aurait pu dire si elle marchait sur le gravier des rivires, ou sur
la terre miette de la fort, ou sur les dalles des roches nues.
Mme il en arriva reconnatre, au retour, les joies ou les
tristesses d'Albine au choc nerveux de ses talons. Ds qu'elle
montait l'escalier, il quittait la fentre, il ne lui avouait pas
qu'il l'avait ainsi accompagne partout. Mais elle avait d deviner
sa complicit, car elle lui contait ses recherches, dsormais, d'un
regard.

- Reste, ne sors plus, lui dit-il mains jointes, un matin qu'il
la voyait essouffle encore de la ville. Tu me dsespres.

Elle s'chappa, irrite. Lui, commenait souffrir davantage de ce
jardin tout sonore des pas d'Albine. Le petit bruit des bottines
tait une voix de plus qui l'appelait, une voix dominante dont le
retentissement grandissait en lui. Il se ferma les oreilles, il ne
voulut plus entendre, et le pas, au loin, gardait un cho, dans le
battement de son coeur. Puis, le soir, lorsqu'elle revenait, c'tait
tout le parc qui rentrait derrire elle, avec les souvenirs de leurs
promenades, le lent veil de leurs tendresses, au milieu de la
nature complice. Elle semblait plus grande, plus grave, comme mrie
par ses courses solitaires. Il ne restait rien en elle de l'enfant
joueuse, tellement qu'il claquait des dents parfois, en la
regardant, la voir si dsirable.

Ce fut un jour, vers midi, que Serge entendit Albine revenir au
galop. Il s'tait dfendu de l'couter, lorsqu'elle tait partie.
D'ordinaire, elle ne rentrait que tard. Et il demeura surpris des
sauts qu'elle devait faire, allant droit devant elle, brisant les
branches qui barraient les sentiers. En bas, sous les fentres, elle
riait. Lorsqu'elle fut dans l'escalier, elle soufflait si fortement,
qu'il crut sentir la chaleur de son haleine sur son visage. Et elle
ouvrit la porte toute grande, elle cria:

- J'ai trouv!

Elle s'tait assise, elle rptait doucement, d'une voix suffoque:

- J'ai trouv! J'ai trouv!

Mais Serge lui mit la main sur les lvres, perdu, balbutiant:

- Je t'en prie, ne me dis rien. Je ne veux rien savoir. Cela me
tuerait, si tu parlais.

Alors, elle se tut, les yeux ardents, serrant les lvres pour que
les paroles n'en jaillissent pas malgr elle. Et elle resta dans la
chambre jusqu'au soir, cherchant le regard de Serge, lui confiant un
peu de ce qu'elle savait, ds qu'elle parvenait le rencontrer.
Elle avait comme de la lumire sur la face. Elle sentait si bon,
elle tait si sonore de vie, qu'il la respirait, qu'elle entrait en
lui autant par l'oue que par la vue. Tous ses sens la buvaient. Et
il se dfendait dsesprment contre cette lente possession de son
tre.

Le lendemain, lorsqu'elle fut descendue, elle s'installa de mme
dans la chambre.

- Tu ne sors pas? demanda-t-il, se sentant vaincu, si elle
demeurait l.

Elle rpondit que non, qu'elle ne sortirait plus. A mesure qu'elle
se dlassait, il la sentait plus forte, plus triomphante. Bientt
elle pourrait le prendre par le petit doigt, le mener cette couche
d'herbe, dont son silence contait si haut la douceur. Ce jour-l,
elle ne parla pas encore, elle se contenta de l'attirer ses pieds,
assis sur un coussin. Le jour suivant seulement, elle se hasarda
dire:

- Pourquoi t'emprisonnes-tu ici? Il fait si bon sous les arbres!

Il se souleva, les bras tendus, suppliant. Mais elle riait.

- Non, non, nous n'irons pas, puisque tu ne veux pas... C'est cette
chambre qui a une si singulire odeur! Nous serions mieux dans le
jardin, plus l'aise, plus l'abri. Tu as tort d'en vouloir au
jardin.

Il s'tait remis ses pieds, muet, les paupires baisses, avec des
frmissements qui lui couraient sur la face.

- Nous n'irons pas, reprit-elle, ne te fche pas.



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