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Text on one page: Few Medium Many
Des vols de moineaux se couchaient sous les tuiles de
l'glise. Une jupe de cotonnade bleue venait d'apparatre sur le
perron du presbytre, si large, qu'elle bouchait la porte.

- Ah! misre! balbutiait Albine, il regarde, il regarde... Ecoute-
moi. Tu jurais de m'obir tout l'heure. Je t'en supplie, tourne-
toi, regarde le jardin... N'as-tu pas t heureux, dans le jardin?
C'est lui qui m'a donne toi. Et que d'heureuses journes il nous
rserve, quelle longue flicit, maintenant que nous connaissons
tout le bonheur de l'ombre!... Au lieu que la mort entrera par ce
trou, si tu ne te sauves pas, si tu ne m'emportes pas. Vois, ce sont
les autres, c'est tout ce monde qui va se mettre entre nous. Nous
tions si seuls, si perdus, si gards par les arbres!... Le jardin,
c'est notre amour. Regarde le jardin, je t'en prie genoux.

Mais Serge tait secou d'un tressaillement. Il se souvenait. Le
pass ressuscitait. Au loin, il entendait nettement vivre le
village. Ces paysans, ces femmes, ces enfants, c'tait le maire
Bambousse, revenant de son champ des Olivettes, en chiffrant la
prochaine vendange; c'taient les Brichet, l'homme trainant les
pieds, la femme geignant de misre; c'tait la Rosalie, derrire un
mur, se faisant embrasser par le grand Fortun. Il reconnaissait
aussi les deux galopins, dans le cimetire, ce vaurien de Vincent et
cette effronte de Catherine, en train de guetter les grosses
sauterelles volantes, au milieu des tombes; mme ils avaient avec
eux Voriau, le chien noir, qui les aidait, qutant parmi les herbes
sches, soufflant chaque fente des vieilles dalles. Sous les
tuiles de l'glise, les moineaux se battaient, avant de se coucher;
les plus hardis redescendaient, entraient d'un coup d'aile, par les
carreaux casss, si bien qu'en les suivant des yeux, il se rappelait
leur beau tapage, au bas de la chaire, sur la marche de l'estrade,
o il y avait toujours du pain pour eux. Et, au seuil du presbytre,
la Teuse, en robe de cotonnade bleue, semblait avoir encore grossi;
elle tournait la tte, souriant Dsire, qui revenait de la basse-
cour, avec de grands rires, accompagne de tout un troupeau. Puis,
elles disparurent toutes deux. Alors, Serge, perdu, tendit les
bras.

- Il est trop tard, va! murmura Albine, en s'affaissant au milieu
des bouts de ronces coups. Tu ne m'aimeras jamais assez.

Elle sanglotait. Lui, ardemment, coutait, cherchant saisir les
moindres bruits lointains, attendant qu'une voix l'veillt tout
fait. La cloche avait eu un lger saut. Et, lentement, dans l'air
endormi du soir, les trois coups de l'Angelus arrivrent jusqu'au
Paradou. C'taient des souffles argentins, des appels trs doux,
rguliers. Maintenant, la cloche semblait vivante.

- Mon Dieu! cria Serge, tomb genoux, renvers par les petits
souffles de la cloche.

Il se prosternait, il sentait les trois coups de l'Angelus lui
passer sur la nuque, lui retentir jusqu'au coeur. La cloche prenait
une voix plus haute. Elle revint, implacable, pendant quelques
minutes qui lui parurent durer des annes. Elle voquait toute sa
vie passe, son enfance pieuse, ses joies du sminaire, ses
premires messes, dans la valle brle des Artaud, o il rvait la
solitude des saints. Toujours elle lui avait parl ainsi. Il
retrouvait jusqu'aux moindres inflexions de cette voix de l'glise,
qui sans cesse s'tait leve ses oreilles, pareille une voix de
mre grave et douce. Pourquoi ne l'avait-il plus entendue?
Autrefois, elle lui promettait la venue de Marie. Etait-ce Marie qui
l'avait emmen, au fond des verdures heureuses, o la voix de la
cloche n'arrivait pas? Jamais il n'aurait oubli, si la cloche
n'avait cess de sonner. Et, comme il se courbait davantage, la
caresse de sa barbe sur ses mains jointes lui fit peur. Il ne se
connaissait pas ce poil long, ce poil soyeux qui lui donnait une
beaut de bte. Il tordit sa barbe, il prit ses cheveux deux
mains, cherchant la nudit de la tonsure; mais ses cheveux avait
pouss puissamment, la tonsure tait noye sous un flot viril de
grandes boucles rejetes du front jusqu' la nuque. Toute sa chair,
jadis rase, avait un hrissement fauve.

- Ah! tu avais raison, dit-il, en jetant un regard dsespr
Albine; nous avons pch, nous mritons quelque chtiment
terrible... Moi, je te rassurais, je n'entendais pas les menaces qui
te venaient travers les branches.

Albine tenta de le reprendre dans ses bras, en murmurant:

- Relve-toi, fuyons ensemble... Il est peut-tre temps encore de
nous aimer.

- Non, je n'ai plus la force, le moindre gravier me ferait
tomber... Ecoute. Je m'pouvante moi-mme. Je ne sais quel homme est
en moi. Je me suis tu, et j'ai de mon sang plein les mains. Si tu
m'emmenais, tu n'aurais plus jamais de mes yeux que des larmes.

Elle baisa ses yeux qui pleuraient. Elle reprit avec emportement:

- N'importe! M'aimes-tu?

Lui, terrifi, ne put rpondre. Un pas lourd, derrire la muraille,
faisait rouler les cailloux. C'tait comme l'approche lente d'un
grognement de colre. Albine ne s'tait pas trompe, quelqu'un tait
l, troublant la paix des taillis d'une haleine jalouse. Alors, tous
deux voulurent se cacher derrire une broussaille, pris d'un
redoublement de honte. Mais dj, debout au seuil de la brche,
Frre Archangias les voyait.

Le Frre resta un instant, les poings ferms, sans parler. Il
regardait le couple, Albine rfugie au cou de Serge, avec un dgot
d'homme rencontrant une ordure au bord d'un foss.

- Je m'en doutais, mcha-t-il entre ses dents. On avait d le
cacher l.

Il fit quelques pas, il cria:

- Je vous vois, je sais que vous tes nus... C'est une abomination.
Etes-vous une bte, pour courir les bois avec cette femelle? Elle
vous a men loin, dites! Elle vous a tran dans la pourriture, et
vous voil tout couvert de poils comme un bouc... Arrachez donc une
branche pour la lui casser sur les reins!

Albine, d'une voix ardente, disait tout bas:

- M'aimes-tu? M'aimes-tu?

Serge, la tte basse, se taisait, sans la repousser encore.

- Heureusement que je vous ai trouv, continua Frre Archangias.
J'avais dcouvert ce trou... Vous avez dsobi Dieu, vous avez tu
votre paix. Toujours la tentation vous mordra de sa dent de flamme,
et dsormais vous n'aurez plus votre ignorance pour la combattre...
C'est cette gueuse qui vous a tent, n'est-ce pas? Ne voyez-vous pas
la queue du serpent se tordre parmi les mches de ses cheveux? Elle
a des paules dont la vue seule donne un vomissement... Lchez-la,
ne la touchez plus, car elle est le commencement de l'enfer... Au
nom de Dieu, sortez de ce jardin!

- M'aimes-tu? M'aimes-tu? rptait Albine.

Mais Serge s'tait cart d'elle, comme vritablement brl par ses
bras nus, par ses paules nues.

- Au nom de Dieu! Au nom de Dieu! criait le Frre d'une voix
tonnante.

Serge, invinciblement, marchait vers la brche. Quand Frre
Archangias, d'un geste brutal, l'eut tir hors du Paradou, Albine,
glisse terre, les mains follement tendues vers son amour qui s'en
allait, se releva, la gorge brise de sanglots. Elle s'enfuit, elle
disparut au milieu des arbres, dont elle battait les troncs de ses
cheveux dnous.





LIVRE TROISIME



I

Aprs le Pater, l'abb Mouret, s'tant inclin devant l'autel, alla
du ct de l'Eptre. Puis, il descendit, il vint faire un signe de
croix sur le grand Fortun et sur la Rosalie, agenouills cte
cte, au bord de l'estrade.

- Ego conjugo vos in matrimonium; in nomine Patris, et Filii, et
Spiritus sancti.

- Amen, rpondit Vincent, qui servait la messe, en regardant la
mine de son grand frre, curieusement, du coin de l'oeil.

Fortun et Rosalie baissaient le menton, un peu mus, bien qu'ils se
fussent pousss du coude en s'agenouillant, pour se faire rire.
Cependant, Vincent tait all chercher le bassin et l'aspersoir.
Fortun mit l'anneau dans le bassin, une grosse bague d'argent tout
unie. Quand le prtre l'eut bni en l'aspergeant en forme de croix,
il le rendit Fortun qui le passa l'annulaire de Rosalie, dont
la main restait verdie de taches d'herbe que le savon n'avait pu
enlever.

- Il nomine Patris, et Filii, et Spiritus sancti, murmura de
nouveau l'abb Mouret, en leur donnant une dernire bndiction.

- Amen, rpondit Vincent.

Il tait de grand matin. Le soleil n'entrait pas encore par les
larges fentres de l'glise. Au-dehors, sur les branches du sorbier,
dont la verdure semblait avoir enfonc les vitres, on entendait le
rveil bruyant des moineaux. La Teuse, qui n'avait pas eu le temps
de faire le mnage du bon Dieu, poussetait les autels, se haussait
sur sa bonne jambe pour essuyer les pieds du Christ barbouill
d'ocre et de laque, rangeait les chaises le plus discrtement
possible, s'inclinant, se signant, se frappant la poitrine, suivant
la messe, tout en ne perdant pas un seul coup de plumeau. Seule, au
pied de la chaire, quelques pas des poux, la mre Brichet
assistait au mariage; elle priait d'une faon outre; elle restait
genoux, avec un balbutiement si fort, que la nef tait comme pleine
d'un vol de mouches. Et, l'autre bout, ct du confessionnal,
Catherine tenait sur ses bras un enfant au maillot; l'enfant s'tant
mis pleurer, elle avait d tourner le dos l'autel, le faisant
sauter, l'amusant avec la corde de la cloche qui lui pendait juste
sur le nez.

- Dominus vobiscum, dit le prtre, se tournant, les mains largies.

- Et cum spiritu tuo, rpondit Vincent.

A ce moment, trois grandes filles entrrent. Elles se poussaient,
pour voir, sans oser pourtant trop avancer. C'taient trois amies de
la Rosalie, qui, en allant aux champs, venaient de s'chapper,
curieuses d'entendre ce que monsieur le cur dirait aux maris.
Elles avaient de gros ciseaux pendus la ceinture. Elles finirent
par se cacher derrire le baptistre, se pinant, se tordant avec
des dhanchements de grandes vauriennes, touffant des rires dans
leurs poings ferms.

- Ah bien! dit demi-voix la Rousse, une fille superbe, qui avait
des cheveux et une peau de cuivre, on ne se battra pas la sortie!

- Tiens!



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