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Text on one page: Few Medium Many
dit demi-voix la Rousse, une fille superbe, qui avait
des cheveux et une peau de cuivre, on ne se battra pas la sortie!

- Tiens! le pre Bambousse a raison, murmura Lisa, toute petite,
toute noire, avec des yeux de flamme; quand on a des vignes, on les
soigne... Puisque monsieur le cur a absolument voulu marier
Rosalie, il peut bien la marier tout seul.

L'autre, Babet, bossue, les os trop gros, ricanait.

- Il y a toujours la mre Brichet, dit-elle. Celle-l est dvote
pour toute la famille... Hein! entendez-vous comme elle ronfle! a
va lui gagner sa journe. Elle sait ce qu'elle fait, allez!

- Elle joue de l'orgue, reprit la Rousse.

Et elles partirent de rire toutes les trois. La Teuse, de loin, les
menaa de son plumeau. A l'autel, l'abb Mouret communiait. Quand il
alla du ct de l'Epitre se faire verser par Vincent, sur le pouce
et sur l'index, le vin et l'eau de l'ablution, Lisa dit plus
doucement:

- C'est bientt fini. Il leur parlera tout l'heure.

- Comme a, fit remarquer la Rousse, le grand Fortun pourra encore
aller son champ, et la Rosalie n'aura pas perdu sa journe de
vendange. C'est commode de se marier matin... Il a l'air bte, le
grand Fortun.

- Pardi! murmura Babet, a l'ennuie, ce garon, de se tenir si
longtemps sur les genoux. Bien sr que a ne lui tait pas arriv
depuis sa premire communion.

Mais elles furent tout d'un coup distraites par le marmot que
Catherine amusait. Il voulait la corde de la cloche, il tendait les
mains, bleu de colre, s'tranglant crier.

- Eh! le petit est l, dit la Rousse.

L'enfant pleurait plus haut, se dbattait comme un diable.

- Mets-le sur le ventre, fais-le tter, souffla Babet Catherine.

Celle-ci, avec son effronterie de gueuse de dix ans, leva la tte et
se prit rire.

- a ne m'amuse pas, dit-elle, en secouant l'enfant. Veux-tu te
taire, petit cochon!... Ma soeur me l'a lch sur les genoux.

- Je crois bien, reprit mchamment Babet. Elle ne pouvait pas le
donner garder monsieur le cur, peut-tre!

Cette fois, la Rousse faillit tomber la renverse, tant elle
clata. Elle se laissa aller contre le mur, les poings aux ctes,
riant se crever. Lisa s'tait jete contre elle, se soulageant
mieux, en lui prenant aux paules et aux reins des pinces de chair.
Babet avait un rire de bossue, qui passait entre ses lvres serres
avec un bruit de scie.

- Sans le petit, continua-t-elle, monsieur le cur perdait son eau
bnite... Le pre Bambousse tait dcid marier Rosalie au fils
Laurent, du quartier des Figuires.

- Oui, dit la Rousse, entre deux rires, savez-vous ce qu'il
faisait, le pre Bambousse? Il jetait des mottes de terre dans le
dos de Rosalie, pour empcher le petit de venir.

- Il est joliment gros, tout de mme, murmura Lisa. Les mottes lui
ont profit.

Du coup, elles se mordaient toutes trois, dans un accs d'hilarit
folle, lorsque la Teuse s'avana en boitant furieusement. Elle tait
alle prendre son balai derrire l'autel. Les trois grandes filles
eurent peur, reculrent, se tinrent sages.

- Coquines! bgaya la Teuse. Vous venez encore dire vos salets,
ici!... Tu n'as pas honte, toi, la Rousse! Ta place serait l-bas,
genoux devant l'autel, comme la Rosalie... Je vous jette dehors,
entendez-vous! si vous bougez.

Les joues cuivres de la Rousse eurent une lgre rougeur, pendant
que Babet lui regardait la taille, avec un ricanement.

- Et toi, continua la Teuse en se tournant vers Catherine, veux-tu
laisser cet enfant tranquille! Tu le pinces pour le faire crier. Ne
dis pas non!... Donne-le-moi.

Elle le prit, le bera un instant, le posa sur une chaise, o il
dormit, dans une paix de chrubin. L'glise retomba au calme triste,
que coupaient seuls les cris des moineaux, sur le sorbier. A
l'autel, Vincent avait report le Missel droite, l'abb Mouret
venait de replier le corporal et de le glisser dans la bourse.
Maintenant, il disait les dernires oraisons, avec un recueillement
svre, que n'avaient pu troubler ni les pleurs de l'enfant ni les
rires des grandes filles. Il paraissait ne rien entendre, tre tout
aux voeux qu'il adressait au ciel pour le bonheur du couple dont il
avait bni l'union. Ce matin-l, le ciel restait gris d'une
poussire de chaleur, qui noyait le soleil. Par les carreaux casss,
il n'entrait qu'une bue rousse, annonant un jour d'orage.

Le long des murs, les gravures violemment enlumines du chemin de la
Croix talaient la brutalit assombrie de leurs taches jaunes,
bleues et rouges. Au fond de la nef, les boiseries sches de la
tribune craquaient; tandis que les herbes du perron, devenues
gantes, laissaient passer sous la grand-porte de longues pailles
mres, peuples de petites sauterelles brunes. L'horloge, dans sa
caisse de bois, eut un arrachement de mcanique poitrinaire, comme
pour s'claircir la voix, et sonna sourdement le coup de six heures
et demie.

- Ite, missa est, dit le prtre, se tournant vers l'glise.

- Deo gratias, rpondit Vincent.

Puis, aprs avoir bais l'autel, l'abb Mouret se tourna de nouveau,
murmurant, au-dessus de la nuque incline des poux, la prire
finale:

- Deus Abraham, Deus Isaac, et Deus Jacob vobiscum sit...

Sa voix se perdait dans une douceur monotone.

- Voil, il va leur parler, souffla Babet ses deux amies.

- Il est tout ple, fit remarquer Lisa. Ce n'est pas comme monsieur
Caffin dont la grosse figure semblait toujours rire... Ma petite
soeur Rose m'a cont qu'elle n'ose rien lui dire, confesse.

- N'importe, murmura la Rousse, il n'est pas vilain homme. La
maladie l'a un peu vieilli; mais a lui va bien. Il a des yeux plus
grands, avec deux plis aux coins de la bouche qui lui donnent l'air
d'un homme... Avant sa fivre, il tait trop fille.

- Moi, je crois qu'il a un chagrin, reprit Babet. On dirait qu'il
se mine. Son visage semble mort, mais ses yeux luisent, allez! Vous
ne le voyez pas, lorsqu'il baisse lentement les paupires, comme
pour teindre ses yeux.

La Teuse agita son balai.

- Chut! siffla-t-elle, si nergiquement, qu'un coup de vent parut
s'tre engouffr dans l'glise.

L'abb Mouret s'tait recueilli. Il commena voix presque basse:

- Mon cher frre, ma chre soeur, vous tes unis en Jsus.
L'institution du mariage est la figure de l'union sacre de Jsus et
de son Eglise. C'est un lien que rien ne peut rompre, que Dieu veut
ternel, pour que l'homme ne spare pas ce que le ciel a joint. En
vous faisant l'os de vos os, Dieu vous a enseign que vous avez le
devoir de marcher cte cte, comme un couple fidle, selon les
voies prpares par sa toute puissance. Et vous devez vous aimer
dans l'amour mme de Dieu. La moindre amertume entre vous serait une
dsobissance au Crateur qui vous a tirs d'un seul corps. Restez
donc jamais unis, l'image de l'Eglise que Jsus a pouse, en
nous donnant tous sa chair et son sang.

Le grand Fortun et la Rosalie, le nez curieusement lev,
coutaient.

- Que dit-il? demanda Lisa qui entendait mal.

- Pardi! il dit ce qu'on dit toujours, rpondit la Rousse. Il a la
langue bien pendue, comme tous les curs.

Cependant, l'abb Mouret continuait rciter, les yeux vagues,
regardant, par-dessus la tte des poux, un coin perdu de l'glise.
Et peu peu sa voix mollissait, il mettait un attendrissement dans
ces paroles, qu'il avait autrefois apprises, l'aide d'un manuel
destin aux jeunes desservants. Il s'tait lgrement tourn vers la
Rosalie; il disait, ajoutant des phrases mues, lorsque la mmoire
lui manquait:

- Ma chre soeur, soyez soumise votre mari, comme l'Eglise est
soumise Jsus. Rappelez-vous que vous devez tout quitter pour le
suivre, en servante fidle. Vous abandonnerez votre pre et votre
mre, vous vous attacherez votre poux, vous lui obirez, afin
d'obir Dieu lui-mme. Et votre joug sera un joug d'amour et de
paix. Soyez son repos, sa flicit, le parfum de ses bonnes oeuvres,
le salut de ses heures de dfaillance. Qu'il vous trouve sans cesse
son ct, ainsi qu'une grce. Qu'il n'ait qu' tendre la main
pour rencontrer la vtre. C'est ainsi que vous marcherez tous les
deux, sans jamais vous garer, et que vous rencontrerez le bonheur
dans l'accomplissement des lois divines. Oh! ma chre soeur, ma
chre fille, votre humilit est toute pleine de fruits suaves; elle
fera pousser chez vous les vertus domestiques, les joies du foyer,
les prosprits des familles pieuses. Ayez pour votre mari les
tendresses de Rachel, ayez la sagesse de Rbecca, la longue fidlit
de Sara. Dites-vous qu'une vie pure mne tous les biens. Demandez
Dieu chaque matin la force de vivre en femme qui respecte ses
devoirs; car la punition serait terrible, vous perdriez votre amour.
Oh! vivre sans amour, arracher la chair de sa chair, n'tre plus
celui qui est la moiti de vous-mme, agoniser loin de ce qu'on a
aim! Vous tendriez les bras, et il se dtournerait de vous. Vous
chercheriez vos joies, et vous ne trouveriez que de la honte au fond
de votre coeur. Entendez-moi, ma fille, c'est en vous, dans la
soumission, dans la puret, dans l'amour, que Dieu a mis la force de
votre union.

A ce moment, il y eut un rire, l'autre bout de l'glise. L'enfant
venait de se rveiller sur la chaise o l'avait couch la Teuse.
Mais il n'tait plus mchant; il riait tout seul, ayant enfonc son
maillot, laissant passer des petits pieds roses qu'il agitait en
l'air. Et c'taient ses petits pieds qui le faisaient rire.

Rosalie, que l'allocution du prtre ennuyait, tourna vivement la
tte, souriant l'enfant. Mais quand elle le vit gigotant sur la
chaise, elle eut peur; elle jeta un regard terrible Catherine.

- Va, tu peux me regarder, murmura celle-ci. Je ne le reprends
pas... Pour qu'il crie encore!

Et elle alla, sous la tribune, guetter un trou de fourmis, dans
l'encoignure casse d'une dalle.

- Monsieur Caffin n'en racontait pas tant, dit la Rousse. Lorsqu'il
a mari la belle Miette, il ne lui a donn que deux tapes sur la
joue, en lui disant d'tre sage.

- Mon cher frre, reprit l'abb Mouret, demi tourn vers le grand
Fortun, c'est Dieu qui vous accorde aujourd'hui une compagne; car
il n'a pas voulu que l'homme vct solitaire.



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