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Text on one page: Few Medium Many
Mais, s'il a dcid
qu'elle serait votre servante, il exige de vous que vous soyez un
matre plein de douceur et d'affection. Vous l'aimerez, parce
qu'elle est votre chair elle-mme, votre sang et vos os. Vous la
protgerez, parce que Dieu ne vous a donn vos bras forts que pour
les tendre au-dessus de sa tte, aux heures de danger. Rappelez-
vous qu'elle vous est confie; elle est la soumission et la
faiblesse dont vous ne sauriez abuser sans crime. Oh! mon cher
frre, quelle fiert heureuse doit tre la vtre! Dsormais, vous ne
vivrez plus dans l'gosme de la solitude. A toute heure, vous aurez
un devoir adorable. Rien n'est meilleur que d'aimer, si ce n'est de
protger ceux qu'on aime. Votre coeur s'y largira, vos forces
d'homme s'y centupleront. Oh! tre un soutien, recevoir une
tendresse en garde, voir une enfant s'anantir en vous, en disant:
"Prends-moi, fais de moi ce qu'il te plaira; j'ai confiance dans ta
loyaut!" Et que vous soyez damn, si vous la dlaissiez jamais! Ce
serait le plus lche abandon que Dieu et punir. Ds qu'elle s'est
donne, elle est vtre, pour toujours. Emportez-la plutt entre vos
bras, ne la posez terre que lorsqu'elle devra y tre en sret.
Quittez tout, mon cher frre...

L'abb Mouret, la voix profondment altre, ne fit plus entendre
qu'un murmure indistinct. Il avait baiss compltement les
paupires, la figure toute blanche, parlant avec une motion si
douloureuse, que le grand Fortun lui-mme pleurait, sans
comprendre.

- Il n'est pas encore remis, dit Lisa. Il a tort de se fatiguer...
Tiens! Fortun qui pleure!

- Les hommes, c'est plus tendre que les femmes, murmura Babet...

- Il a bien parl tout de mme, conclut la Rousse. Ces curs, a va
chercher un tas de choses auxquelles personne ne songe.

- Chut! cria la Teuse, qui s'apprtait dj teindre les cierges.

Mais l'abb Mouret balbutiait, tchait de trouver les phrases
finales.

- C'est pourquoi, mon cher frre, ma chre soeur, vous devez vivre
dans la foi catholique, qui seule peut assurer la paix de votre
foyer. Vos familles vous ont certainement appris aimer Dieu, le
prier matin et soir, ne compter que sur les dons de sa
misricorde...

Il n'acheva pas. Il se tourna pour prendre le calice sur l'autel, et
rentra la sacristie, la tte penche, prcd de Vincent, qui
faillit laisser tomber les burettes et le manuterge, en cherchant
voir ce que Catherine faisait, au fond de l'glise.

- Oh! la sans-coeur! dit Rosalie, qui planta l son mari pour venir
prendre son enfant entre les bras.

L'enfant riait. Elle le baisa, elle rattacha son maillot, tout en
menaant du poing Catherine.

- S'il tait tomb, je t'aurais allong une belle paire de
soufflets.

Le grand Fortun arrivait, en se dandinant. Les trois filles
s'taient avances, avec des pincements de lvres.

- Le voil fier, maintenant, murmura Babet l'oreille des deux
autres. Ce gueux-l, il a gagn les cus du pre Bambousse dans le
foin, derrire le moulin... Je le voyais tous les soirs s'en aller
avec Rosalie, quatre pattes, le long du petit mur.

Elles ricanrent. Le grand Fortun, debout devant elles, ricana plus
haut. Il pina la Rousse, se laissa traiter de bte par Lisa.
C'tait un garon solide et qui se moquait du monde. Le cur l'avait
ennuy.

- H! la mre! appela-t-il de sa grosse voix.

Mais la vieille Brichet mendiait la porte de la sacristie. Elle se
tenait l, toute pleurarde, toute maigre, devant la Teuse, qui lui
glissait des oeufs dans les poches de son tablier. Fortun n'eut pas
la moindre honte. Il cligna les yeux, en disant:

- Elle est fute, la mre!... Dame! puisque le cur veut du monde
dans son glise!

Cependant, Rosalie s'tait calme. Avant de s'en aller, elle demanda
Fortun s'il avait pri monsieur le cur de venir le soir bnir
leur chambre, selon l'usage du pays. Alors, Fortun courut la
sacristie, traversant la nef gros coups de talon, comme il aurait
travers un champ. Et il reparut, en criant que le cur viendrait.
La Teuse, scandalise du tapage de ces gens, qui semblaient se
croire sur une grande route, tapait lgrement dans ses mains, les
poussait vers la porte.

- C'est fini, disait-elle, retirez-vous, allez au travail.

Et elle les croyait tous dehors, lorsqu'elle aperut Catherine, que
Vincent tait venu rejoindre. Tous les deux se penchaient
anxieusement au-dessus du trou de fourmis. Catherine, avec une
longue paille, fouillait dans le trou, si violemment, qu'un flot de
fourmis effares coulait sur la dalle. Et Vincent disait qu'il
fallait aller jusqu'au fond, pour trouver la reine.

- Ah! les brigands! cria la Teuse. Qu'est-ce que vous faites l?
Voulez-vous bien laisser ces btes tranquilles!... C'est le trou de
fourmis mademoiselle Dsire. Elle serait contente, si elle vous
voyait.

Les enfants se sauvrent.





II.

L'abb Mouret, en soutane, la tte nue, tait revenu s'agenouiller
au pied de l'autel. Dans la clart grise tombant des fentres, sa
tonsure trouait ses cheveux d'une tache ple, trs large, et le
lger frisson qui lui pliait la nuque semblait venir du froid qu'il
devait prouver l. Il priait ardemment, les mains jointes, si perdu
au fond de ses supplications, qu'il n'entendait point les pas lourds
de la Teuse, tournant autour de lui, sans oser l'interrompre. Celle-
ci paraissait souffrir, le voir cras ainsi, les genoux casss.
Un moment, elle crut qu'il pleurait. Alors, elle passa derrire
l'autel, pour le guetter. Depuis son retour, elle ne voulait plus le
laisser seul dans l'glise, l'ayant un soir trouv vanoui par
terre, les dents serres, les joues glaces, comme mort.

- Venez donc, mademoiselle, dit-elle Dsire, qui allongeait la
tte par la porte de la sacristie. Il est encore l, se faire du
mal... Vous savez bien qu'il n'coute que vous.

Dsire souriait.

- Pardi! il faut djeuner, murmura-t-elle. J'ai trs faim.

Et elle s'approcha du prtre, pas de loup. Quand elle fut tout
prs, elle lui prit le cou, elle l'embrassa.

- Bonjour, frre, dit-elle. Tu veux donc me faire mourir de faim,
aujourd'hui?

Il leva un visage si douloureux, qu'elle l'embrassa de nouveau, sur
les deux joues; il sortait d'une agonie. Puis, il la reconnut, il
chercha l'carter doucement; mais elle tenait une de ses mains,
elle ne la lchait pas. Ce fut peine si elle lui permit de se
signer. Elle l'emmenait.

- Puisque j'ai faim, viens donc. Tu as faim aussi, toi.

La Teuse avait prpar le djeuner, au fond du petit jardin, sous
deux grands mriers, dont les branches tales mettaient l une
toiture de feuillage. Le soleil, vainqueur enfin des bues orageuses
du matin, chauffait les carrs de lgumes, tandis que le mrier
jetait un large pan d'ombre sur la table boiteuse, o taient
servies deux tasses de lait, accompagnes d'paisses tartines.

- Tu vois, c'est gentil, dit Dsire, ravie de manger en plein air.

Elle coupait dj d'normes mouillettes, qu'elle mordait avec un
apptit superbe. Comme la Teuse restait debout devant eux:

- Alors, tu ne manges pas, toi? demanda-t-elle.

- Tout l'heure, rpondit la vieille servante. Ma soupe chauffe.

Et, au bout d'un silence, merveille des coups de dents de cette
grande enfant, elle reprit, s'adressant au prtre:

- C'est un plaisir, au moins... a ne vous donne pas faim, monsieur
le cur? Il faut vous forcer.

L'abb Mouret souriait, en regardant sa soeur.

- Oh! elle se porte bien, murmura-t-il. Elle grossit tous les
jours.

- Tiens! c'est parce que je mange! s'cria-t-elle. Toi, si tu
mangeais, tu deviendrais trs gros... Tu es donc encore malade? Tu
as l'air tout triste... Je ne veux pas que a recommence, entends-
tu? Je me suis trop ennuye, pendant qu'on t'avait emmen pour te
gurir.

- Elle a raison, dit la Teuse. Vous n'avez pas de bon sens,
monsieur le cur; ce n'est point une existence, de vivre de deux ou
trois miettes par jour, comme un oiseau. Vous ne vous faites plus de
sang, parbleu! C'est a qui vous rend tout ple... Est-ce que vous
n'avez pas honte de rester plus maigre qu'un clou, lorsque nous
sommes si grasses, nous autres, qui ne sommes que des femmes? On
doit croire que nous ne vous laissons rien dans les plats.

Et toutes deux, crevant de sant, le grondaient amicalement. Il
avait des yeux trs grands, trs clairs, derrire lesquels on voyait
comme un vide. Il souriait toujours.

- Je ne suis pas malade, rpondit-il. J'ai presque fini mon lait.
Il avait bu deux petites gorges, sans toucher aux tartines.

- Les btes, dit Dsire songeuse, a se porte mieux que les gens.

- Eh bien! c'est joli pour nous, ce que vous avez trouv l!
s'cria la Teuse en riant.

Mais cette chre innocente de vingt ans n'avait aucune malice.

- Bien sr, continua-t-elle. Les poules n'ont pas mal la tte,
n'est-ce-pas? Les lapins, on les engraisse tant qu'on veut. Et mon
cochon, tu ne peux pas dire qu'il ait jamais l'air triste.

Puis, se tournant vers son frre, d'un air ravi:

- Je l'ai appel Mathieu, parce qu'il ressemble ce gros homme qui
apporte les lettres; il est devenu joliment fort... Tu n'es pas
aimable de refuser toujours de le voir. Un de ces jours, tu voudras
bien que je te le montre, dis?

Tout en se faisant caressante, elle avait pris les tartines de son
frre, qu'elle mordait belles dents. Elle en avait achev une,
elle entamait la seconde, lorsque la Teuse s'en aperut.

- Mais ce n'est pas vous, ce pain-l! Voil que vous lui retirez
les morceaux de la bouche, maintenant!

- Laissez, dit l'abb Mouret doucement, je n'y aurais pas touch...
Mange, mange tout, ma chrie.

Dsire tait demeure un instant confuse, regardant le pain, se
contenant pour ne pas pleurer. Puis, elle se mit rire, achevant la
tartine. Et elle continuait:

- Ma vache non plus n'est pas triste comme toi... Tu n'tais pas
l, lorsque l'oncle Pascal me l'a donne, en me faisant promettre
d'tre sage. Autrement, tu aurais vu comme elle a t contente,
quand je l'ai embrasse, la premire fois.

Elle tendit l'oreille.



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