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cur, attendez-moi. Je vous fais donc peur?

Et l'abb Mouret s'tant arrt, il s'approcha, il continua:

- Dame! vos soutanes, a n'est pas commode, a empche de courir.
Puis, il a beau faire nuit, on vous reconnat de loin... Du haut de
la cte, je me suis dit: "Tiens! c'est le petit cur qui est l-
bas." Oh! j'ai encore de bons yeux... Alors, vous ne venez plus nous
voir?

- J'ai eu tant d'occupations, murmura le prtre, trs ple.

- Bien, bien, tout le monde est libre. Ce que je vous en dis, c'est
pour vous montrer que je ne vous garde pas rancune d'tre cur. Nous
ne parlerions mme pas de votre bon Dieu, a m'est gal... La petite
croit que c'est moi qui vous empche de revenir. Je lui ai rpondu:
"Le cur est une bte." Et a, je le pense. Est-ce que je vous ai
mang, pendant votre maladie? Je ne suis mme pas mont vous voir...
Tout le monde est libre.

Il parlait avec sa belle indiffrence, en affectant de ne pas
s'apercevoir de la prsence de Frre Archangias. Mais celui-ci ayant
pouss un grognement plus menaant, il reprit:

- Eh! cur, vous promenez donc votre cochon avec vous?

- Attends, brigand! hurla le Frre, les poings ferms.

Jeanbernat, le bton lev, feignit de le reconnatre.

- Bas les pattes! cria-t-il. Ah! c'est toi, calotin! J'aurais d te
flairer l'odeur de ton cuir... Nous avons un compte rgler
ensemble. J'ai jur d'aller te couper les oreilles au milieu de ta
classe. a amusera les gamins que tu empoisonnes.

Le Frre, devant le bton, recula, la gorge pleine d'injures. Il
balbutiait, il ne trouvait plus les mots.

- Je t'enverrai les gendarmes, assassin! Tu as crach sur l'glise,
je t'ai vu! Tu donnes le mal de la mort au pauvre monde, rien qu'en
passant devant les portes. A Saint-Eutrope, tu as fait avorter une
fille en la forant mcher une hostie consacre que tu avais
vole. Au Bage, tu es all dterrer des enfants que tu as emports
sur ton dos pour tes abominations... Tout le monde sait cela,
misrable! Tu es le scandale du pays. Celui qui t'tranglerait
gagnerait du coup le paradis.

Le vieux coutait, ricanant, faisant le moulinet avec son bton.
Entre deux injures de l'autre, il rptait demi-voix.

- Va, va, soulage-toi, serpent! Tout l'heure, je te casserai les
reins.

L'abb Mouret voulut intervenir. Mais Frre Archangias le repoussa,
en criant:

- Vous tes avec lui, vous! Est-ce qu'il ne vous a pas fait marcher
sur la croix, dites le contraire!

Et se tournant de nouveau vers Jeanbernat

- Ah! Satan, tu as d bien rire, quand tu as tenu un prtre! Le
ciel crase ceux qui t'ont aid ce sacrilge!... Que faisais-tu,
la nuit, pendant qu'il dormait? Tu venais avec ta salive, n'est-ce
pas? lui mouiller la tonsure, afin que ses cheveux grandissent plus
vite. Tu lui soufflais sur le menton et sur les joues, pour que la
barbe y pousst d'un doigt en une nuit. Tu lui frottais tout le
corps de tes malfices, tu lui soufflais dans la bouche la rage d'un
chien, tu le mettais en rut... Et c'est ainsi que tu l'avais chang
en bte, Satan!

- Il est stupide, dit Jeanbernat, en reposant son bton sur
l'paule. Il m'ennuie.

Le Frre, enhardi, vint lui allonger ses deux poings sous le nez.

- Et ta gueuse! cria-t-il. C'est toi qui l'a fourre toute nue dans
le lit du prtre!

Mais il poussa un hurlement, en faisant un bond en arrire. Le bton
du vieux, lanc toute vole, venait de se casser sur son chine.
Il recula encore, ramassa dans un tas de cailloux, au bord de la
route, un silex gros comme les deux poings, qu'il lana la tte de
Jeanbernat. Celui-ci avait le front fendu, s'il ne s'tait courb.
Il courut au tas de cailloux voisin, s'abrita, prit des pierres. Et,
d'un tas l'autre, un terrible combat s'engagea. Les silex
grlaient. La lune, trs claire, dcoupait nettement les ombres.

- Oui, tu l'as fourre dans son lit, rptait le Frre affol! Et
tu avais mis un Christ sous le matelas, pour que l'ordure tombt sur
lui... Ha! ha! tu es tonn que je sache tout. Tu attends quelque
monstre de cet accouplement-l. Tu fais chaque matin les treize
signes de l'enfer sur le ventre de ta gueuse, pour qu'elle accouche
de l'Antchrist. Tu veux l'Antchrist, bandit!... Tiens, que ce
caillou t'borgne!

- Et que celui-ci te ferme le bec, calotin! reprit Jeanbernat,
redevenu trs calme. Est-il bte, cet animal, avec ses histoires!...
Va-t-il falloir que je te casse la tte pour continuer ma route?
Est-ce ton catchisme qui t'a tourn sur la cervelle?

- Le catchisme! Veux-tu connatre le catchisme qu'on enseigne aux
damns de ton espce? Oui, je t'apprendrai faire le signe de
croix...Ceci est pour le Pre, et ceci pour le Fils, et ceci pour le
Saint-Esprit...Ah! tu es encore debout. Attends, attends!... Ainsi
soit-il!

Il lui jeta une vole de petites pierres en faon de mitraille.
Jeanbernat, atteint l'paule, lcha les cailloux qu'il tenait et
s'avana tranquillement, pendant que Frre Archangias prenait dans
le tas deux nouvelles poignes, en bgayant:

- Je t'extermine. C'est Dieu qui le veut. Dieu est dans mon bras.

- Te tairas-tu! dit le vieux en l'empoignant la nuque.

Alors, il y eut une courte lutte dans la poussire de la route,
bleuie par la lune. Le Frre, se voyant le plus faible, cherchait
mordre. Les membres schs de Jeanbernat taient comme des paquets
de cordes qui le liaient, si troitement, qu'il en sentait les
noeuds lui entrer dans la chair. Il se taisait, touffant, rvant
quelque tratrise. Quand il l'eut mis sous lui, le vieux reprit en
raillant:

- J'ai envie de te casser un bras pour casser ton bon Dieu... Tu
vois bien qu'il n'est pas le plus fort, ton bon Dieu. C'est moi qui
t'extermine... Maintenant, je vais te couper les oreilles. Tu m'as
trop ennuy.

Et il tirait paisiblement un couteau de sa poche. L'abb Mouret,
qui, plusieurs reprises, s'tait en vain jet entre les
combattants, s'interposa si vivement, qu'il finit par consentir
remettre cette opration plus tard.

- Vous avez tort, cur, murmura-t-il. Ce gaillard a besoin d'une
saigne. Enfin, puisque a vous contrarie, j'attendrai. Je le
rencontrerai bien encore dans un petit coin.

Le Frre ayant pouss un grognement, il s'interrompit pour lui
crier:

- Ne bouge pas ou je te les coupe tout de suite.

- Mais, dit le prtre, vous tes assis sur sa poitrine. Otez-vous
de l pour qu'il puisse respirer.

- Non, non, il recommencerait ses farces. Je le lcherai, lorsque
je m'en irai... Je vous disais donc, cur, quand ce gredin s'est
jet entre nous, que vous seriez le bienvenu l-bas. La petite est
matresse, vous savez. Je ne la contrarie pas plus que mes salades.
Tout a pousse... Il n'y a que des imbciles comme ce calotin-l
pour voir le mal... O as-tu vu le mal, coquin! C'est toi qui as
invent le mal, brute!

Il secouait le Frre de nouveau.

- Laissez-le se relever, supplia l'abb Mouret.

- Tout l'heure... La petite n'est pas son aise depuis quelque
temps. Je ne m'apercevais de rien. Mais elle me l'a dit. Alors je
vais prvenir votre oncle Pascal, Plassans. La nuit, on est
tranquille, on ne rencontre personne... Oui, oui, la petite ne se
porte pas bien.

Le prtre ne trouva pas une parole. Il chancelait, la tte basse.

- Elle tait si contente de vous soigner, continua le vieux. En
fumant ma pipe, je l'entendais rire. a me suffisait. Les filles,
c'est comme les aubpines: quand elles font des fleurs, elles font
tout ce qu'elles peuvent... Enfin, vous viendrez, si le coeur vous
en dit. Peut-tre que a amuserait la petite. Bonsoir, cur.

Il s'tait relev avec lenteur, serrant les poings du Frre, se
mfiant d'un mauvais coup. Et il s'loigna, sans tourner la tte, en
reprenant son pas dur et allong.

Le Frre, en silence, rampa jusqu'au tas de cailloux. Il attendit
que le vieux ft quelque distance. Puis, deux mains, il
recommena, furieusement. Mais les pierres roulaient dans la
poussire de la route. Jeanbernat, ne daignant plus se fcher, s'en
allait, droit comme un arbre, au fond de la nuit sereine.

- Le maudit! Satan le pousse! balbutia le Frre Archangias, en
faisant ronfler une dernire pierre. Un vieux qu'une chiquenaude
devrait casser! Il est cuit au feu de l'enfer. J'ai senti ses
griffes.

Sa rage impuissante pitinait sur les cailloux pars. Brusquement,
il se tourna contre l'abb Mouret.

- C'est votre faute! cria-t-il. Vous auriez d m'aider, et nous
deux nous l'aurions trangl.

A l'autre bout du village, le tapage avait grandi dans la maison de
Bambousse. On entendait distinctement les culs de verres taps en
mesure sur la table. Le prtre s'tait remis marcher, sans lever
la tte, se dirigeant vers la grande clart que jetait la fentre,
pareille la flambe d'un feu de sarments. Le Frre le suivit,
sombre, la soutane souille de poussire, une joue saignant de
l'effleurement d'un caillou.

Puis, de sa voix dure, aprs un silence:

- Irez-vous? demanda-t-il.

Et, l'abb Mouret ne rpondant pas, il continua:

- Prenez garde! vous retournez au pch... Il a suffi que cet homme
passt, pour que toute votre chair et un tressaillement. Je vous ai
vu sous la lune, ple comme une fille... Prenez garde, entendez-
vous! Cette fois Dieu ne pardonnerait pas. Vous tomberiez dans la
pourriture dernire... Ah! misrable boue, c'est la salet qui vous
emporte!

Alors, le prtre leva enfin la face. Il pleurait grosses larmes,
silencieusement. Il dit avec une douceur navre:

- Pourquoi me parlez-vous ainsi?... Vous tes toujours l, vous
connaissez mes luttes de chaque heure. Ne doutez pas de moi,
laissez-moi la force de me vaincre.

Ces paroles si simples, baignes de larmes muettes, prenaient dans
la nuit un tel caractre de douleur sublime, que Frre Archangias
lui-mme, malgr sa rudesse, se sentit troubl. Il n'ajouta pas un
mot, secouant sa soutane, essuyant sa joue saignante. Lorsqu'ils
furent devant la maison des Bambousse, il refusa d'entrer. Il
s'assit, quelques pas, sur la caisse renverse d'une vieille
charrette, o il attendit avec une patience de dogue.

- Voil monsieur le cur!



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