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Text on one page: Few Medium Many
Il
s'assit, quelques pas, sur la caisse renverse d'une vieille
charrette, o il attendit avec une patience de dogue.

- Voil monsieur le cur! crirent tous les Bambousse et tous les
Brichet attabls.

Et l'on remplit de nouveau les verres. L'abb Mouret dut en prendre
un. Il n'y avait pas eu de noce. Seulement, le soir, aprs le dner,
on avait pos sur la table une dame-jeanne d'une cinquantaine de
litres, qu'il s'agissait de vider, avant d'aller se mettre au lit.
Ils taient dix, et dj le pre Bambousse renversait d'une seule
main la dame-jeanne, d'o ne coulait plus qu'un mince filet rouge.
La Rosalie, trs gaie, trempait le menton du petit dans son verre,
tandis que le grand Fortun faisait des tours, soulevait des
chaises, avec les dents. Tout le monde passa dans la chambre.
L'usage voulait que le cur y bt le vin qu'on lui avait vers.
C'tait l ce qu'on appelait bnir la chambre. a portait bonheur,
a empchait le mnage de se battre. Du temps de M. Caffin, les
choses se passaient joyeusement, le vieux prtre aimant rire; il
tait mme rput pour la faon dont il vidait le verre, sans
laisser une goutte au fond; d'autant plus que les femmes, aux
Artaud, prtendaient que chaque goutte laisse tait une anne
d'amour en moins pour les poux. Avec l'abb Mouret, on plaisantait
moins haut. Il but pourtant d'un trait, ce qui parut flatter
beaucoup le pre Bambousse. La vieille Brichet regarda avec une moue
le fond du verre, o un peu de vin restait. Devant le lit, un oncle,
qui tait garde champtre, risquait des gaudrioles trs raides, dont
riait la Rosalie, que le grand Fortun avait dj pousse plat
ventre au bord des matelas, par manire de caresse. Et quand tous
eurent trouv un mot gaillard, on retourna dans la salle. Vincent et
Catherine y taient demeurs seuls. Vincent, mont sur une chaise,
penchant l'norme dame-jeanne, entre ses bras, achevait de la vider
dans la bouche ouverte de Catherine.

- Merci, monsieur le cur, cria Bambousse en reconduisant le
prtre. Eh bien! les voil maris, vous tes content. Ah! les gueux!
si vous croyez qu'ils vont dire des Pater et des Ave, tout
l'heure... Bonne nuit, dormez bien, monsieur le cur.

Frre Archangias avait lentement quitt le cul de la charrette, o
il s'tait assis.

- Que le diable, murmura-t-il, jette des pelletes de charbons
entre leurs peaux, et qu'ils en crvent!

Il n'ouvrit plus les lvres, il accompagna l'abb Mouret jusqu'au
presbytre. L, il attendit qu'il et referm la porte, avant de se
retirer; mme il se retourna, deux reprises, pour s'assurer qu'il
ne ressortait pas. Quand le prtre fut dans sa chambre, il se jeta
tout habill sur son lit, les mains aux oreilles, la face contre
l'oreiller, pour ne plus entendre, pour ne plus voir. Il s'anantit,
il s'endormit d'un sommeil de mort.





VI.

Le lendemain tait un dimanche. L'Exaltation de la Sainte-Croix
tombant un jour de grand-messe, l'abb Mouret avait voulu clbrer
cette fte religieuse avec un clat particulier. Il s'tait pris
d'une dvotion extraordinaire pour la Croix, il avait remplac dans
sa chambre la statuette de l'Immacule Conception par un grand
crucifix de bois noir, devant lequel il passait de longues heures
d'adoration. Exalter la Croix, la planter devant lui, au-dessus de
toutes choses, dans une gloire, comme le but unique de sa vie, lui
donnait la force de souffrir et de lutter. Il rvait de s'y attacher
la place de Jsus, d'y tre couronn d'pines, d'y avoir les
membres trous, le flanc ouvert. Quel lche tait-il donc pour oser
se plaindre d'une blessure menteuse, lorsque son Dieu saignait l de
tout son corps, avec le sourire de la Rdemption aux lvres? Et, si
misrable qu'elle ft, il offrait sa blessure en holocauste, il
finissait par glisser l'extase, par croire que le sang lui
ruisselait rellement du front, des membres, de la poitrine.
C'taient des heures de soulagement, toutes ses impurets coulaient
par ses plaies. Il se redressait avec des hrosmes de martyr, il
souhaitait des tortures effroyables pour les endurer sans un seul
frisson de sa chair.

Ds le petit jour, il s'agenouilla devant le crucifix. Et la grce
vint, abondante comme une rose. Il ne fit pas d'effort, il n'eut
qu' plier les genoux, pour la recevoir sur le coeur, pour en tre
tremp jusqu'aux os, d'une faon dlicieusement douce. La veille, il
avait agonis, sans qu'elle descendit. Elle restait longtemps sourde
ses lamentations de damn; elle le secourait souvent, lorsque,
d'un geste d'enfant, il ne savait plus que joindre les mains. Ce
fut, ce matin-l, une bndiction, un repos absolu, une foi entire.
Il oublia ses angoisses des jours prcdents. Il se donna tout la
joie triomphale de la Croix. Une armure lui montait aux paules, si
impntrable, que le monde s'moussait sur elle. Quand il descendit,
il marchait dans un air de victoire et de srnit. La Teuse
merveille alla chercher Dsire, pour qu'il l'embrasst. Toutes
deux tapaient des mains, en criant qu'il n'avait pas eu si bonne
mine depuis six mois.

Dans l'glise, pendant la grand-messe, le prtre acheva de retrouver
Dieu. Il y avait longtemps qu'il ne s'tait approch de l'autel avec
un tel attendrissement. Il dut se contenir, pour ne pas clater en
larmes, la bouche colle sur la nappe. C'tait une grand-messe
solennelle. L'oncle de la Rosalie, le garde champtre, chantait au
lutrin, d'une voix de basse dont le ronflement emplissait d'un chant
d'orgue la vote crase. Vincent, habill d'un surplis trop large,
qui avait appartenu l'abb Caffin, balanait un vieil encensoir
d'argent, prodigieusement amus par le bruit des chanettes,
encensant trs haut pour obtenir beaucoup de fume, regardant
derrire lui si a ne faisait tousser personne. L'glise tait
presque pleine. On avait voulu voir les peintures de monsieur le
cur. Des paysannes riaient, parce que a sentait bon; tandis que
les hommes, au fond, debout sous la tribune, hochaient la tte,
chaque note plus creuse du chantre. Par les fentres, le grand
soleil de dix heures, que tamisaient les vitres de papier, entrait,
talant sur les murs recrpis de grandes moires trs gaies, o
l'ombre des bonnets de femme mettait des vols de gros papillons. Et
les bouquets artificiels, poss sur les gradins de l'autel, avaient
eux-mmes une joie humide de fleurs naturelles, frachement
cueillies. Lorsque le prtre se tourna, pour bnir les assistants,
il prouva un attendrissement plus vif encore, voir l'glise si
propre, si pleine, si trempe de musique, d'encens et de lumire.

Aprs l'offertoire, un murmure courut parmi les paysannes. Vincent,
qui avait lev curieusement la tte, faillit envoyer toute la braise
de son encensoir sur la chasuble du prtre. Et comme celui-ci le
regardait svrement, il voulut s'excuser, il murmura:

- C'est l'oncle de monsieur le cur qui vient d'entrer.

Au fond de l'glise, contre une des minces colonnettes de bois qui
soutenaient la tribune, l'abb Mouret aperut le docteur Pascal.
Celui-ci n'avait pas sa bonne face souriante, lgrement railleuse.
Il s'tait dcouvert, grave, fch, suivant la messe avec une
visible impatience. Le spectacle du prtre l'autel, son
recueillement, ses gestes ralentis, la srnit parfaite de son
visage, parurent peu peu l'irriter davantage. Il ne put attendre
la fin de la messe. Il sortit, alla tourner autour de son cabriolet
et de son cheval, qu'il avait attach un des volets du presbytre.

- Eh bien! ce gaillard-l n'en finira donc plus, de se faire
encenser? demanda-t-il la Teuse, qui revenait de la sacristie.

- C'est fini, rpondit-elle. Entrez au salon... Monsieur le cur se
dshabille. Il sait que vous tes l.

- Pardi! moins qu'il ne soit aveugle, murmura le docteur, en la
suivant dans la pice froide, aux meubles durs, qu'elle appelait
pompeusement le salon.

Il se promena quelques minutes, de long en large. La pice, d'une
tristesse grise, redoublait sa mauvaise humeur. Tout en marchant, il
donnait du bout de sa canne de petits coups sur le crin mang des
siges, qui avaient le son cassant de la pierre. Puis, fatigu,
il s'arrta devant la chemine, o un grand saint Joseph,
abominablement peinturlur, tenait lieu de pendule.

- Ah! ce n'est pas malheureux! dit-il, lorsqu'il entendit le bruit
de la porte.

Et s'avanant vers l'abb:

- Sais-tu que tu m'as fait avaler la moiti d'une messe? Il y a
longtemps que a ne m'tait arriv... Enfin, je tenais absolument
te voir aujourd'hui. Je voulais causer avec toi.

Il n'acheva pas. Il regardait le prtre avec surprise. Il y eut un
silence.

- Tu te portes bien, toi? reprit-il enfin d'une voix change.

- Oui, je vais beaucoup mieux, dit l'abb Mouret en souriant. Je ne
vous attendais que jeudi. Ce n'est pas votre jour, le dimanche...
Vous avez quelque chose me communiquer?

Mais l'oncle Pascal ne rpondit pas sur-le-champ. Il continuait
d'examiner l'abb. Celui-ci tait encore tout tremp des tideurs de
l'glise; il apportait dans ses cheveux l'odeur de l'encens; il
gardait au fond de ses yeux la joie de la Croix. L'oncle hocha la
tte, en face de cette paix triomphante.

- Je sors du Paradou, dit-il brusquement. Jeanbernat est venu me
chercher cette nuit... J'ai vu Albine. Elle m'inquite. Elle a
besoin de beaucoup de mnagements.

Il tudiait toujours le prtre en parlant. Il ne vit pas mme ses
paupires battre.

- Enfin, elle t'a soign, ajouta-t-il plus rudement. Sans elle, mon
garon, tu serais peut-tre cette heure dans un cabanon des
Tulettes, avec la camisole de force aux paules... Eh bien! j'ai
promis que tu irais la voir. Je t'emmne avec moi. C'est un adieu.
Elle veut partir.

- Je ne puis que prier pour la personne dont vous parlez, dit
l'abb Mouret avec douceur.

Et comme le docteur s'emportait, allongeant un grand coup de canne
sur le canap:

- Je suis prtre, je n'ai que des prires, acheva-t-il simplement,
d'une voix trs ferme.

- Ah! tiens, tu as raison! cria l'oncle Pascal, se laissant tomber
dans un fauteuil, les jambes casses.



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