A B C D E F
G H I J K L M 

Total read books on site:
more than 10 000

You can read its for free!


Text on one page: Few Medium Many
Quand il tapera dans ses mains, a
sera fini, les petits s'en iront... Ecoutez, il leur raconte une
histoire.

La voix de l'abb Mouret arrivait, en effet, trs adoucie, par la
porte de la sacristie, que la Teuse, sans doute, venait d'ouvrir. Ce
fut comme une bouffe religieuse, un murmure o passa trois fois
le nom de Jsus. Albine frissonna. Elle se levait pour courir
cette voix aime, dont elle reconnaissait la caresse, lorsque le son
parut s'envoler, touff par la porte, qui tait retombe. Alors,
elle se rassit, elle sembla attendre, les mains serres l'une contre
l'autre, tout la pense brlant au fond de ses yeux clairs.
Dsire, couche ses pieds, la regardait avec une admiration
nave.

- Oh! vous tes belle, murmura-t-elle. Vous ressemblez une image
que Serge avait dans sa chambre. Elle tait toute blanche comme
vous. Elle avait de grandes boucles qui lui flottaient le cou. Et
elle montrait son coeur rouge, l, la place o je sens battre le
vtre... Vous ne m'coutez pas, vous tes triste. Jouons, voulez-
vous?

Mais elle s'interrompit, criant entre ses dents, contenant sa voix:

- Les gueuses! elles vont nous faire surprendre.

Elle n'avait pas lch son tablier d'herbes, et ses btes la
prenaient d'assaut. Une bande de poules tait accourue, gloussant,
s'appelant, piquant les brins verts qui pendaient. La chvre passait
sournoisement la tte sous son bras, mordait aux larges feuilles. La
vache elle-mme, attache au mur, tirait sur sa corde, allongeait
son mufle, soufflait son haleine chaude.

- Ah! les voleuses! rptait Dsire. C'est pour les lapins!...
Voulez-vous bien me laisser tranquille! Toi tu vas recevoir une
calotte. Et toi, si je t'y prends encore, je te retrousse la
queue.... Les poisons! elles me mangeraient plutt les mains!

Elle souffletait la chvre, elles dispersait les poules coups de
pied, elle tapait de toute la force de ses poings sur le mufle de la
vache. Mais les btes se secouaient, revenaient plus goulues,
sautaient sur elle, l'envahissaient, arrachaient son tablier. Et
clignant les yeux, elle murmurait l'oreille d'Albine, comme si les
btes avaient pu l'entendre:

- Sont-elles drles, ces amours! Attendez, vous allez les voir
manger.

Albine regardait de son air grave.

- Allons, soyez sages, reprit Dsire. Vous en aurez toutes. Mais
chacune son tour... La grande Lise, d'abord. Hein! tu aimes joliment
le plantain, toi!

La grande Lise, c'tait la vache. Elle broya lentement une poigne
des feuilles grasses pousses sur la tombe de l'abb Caffin. Un
lger filet de bave pendait de son mufle. Ses gros yeux bruns
avaient une douceur gourmande.

- A toi, maintenant, continua Dsire, en se tournant vers la
chvre. Oh! je sais que tu veux des coquelicots. Et tu les prfres
fleuris, n'est-ce pas? avec des boutons qui clatent sous tes dents
comme des papillottes de braise rouge... Tiens, en voil de joliment
beaux. Ils viennent du coin gauche, o l'on enterrait l'anne
dernire.

Et, tout en parlant, elle prsentait la chvre un bouquet de
fleurs saignantes, que la bte broutait. Quand elle n'eut plus dans
les mains que les tiges, elle les lui mit entre les dents. Par-
derrire, les poules furieuses lui dchiquetaient les jupes. Elle
leur jeta des chicores sauvages et des pissenlits, qu'elle avait
cueillis autour des vieilles dalles ranges le long du mur de
l'glise. Les poules se disputrent surtout les pissenlits, avec une
telle voracit, une telle rage d'ailes et d'ergots, que les autres
btes de la basse-cour entendirent. Alors, ce fut un envahissement.
Le grand coq fauve, Alexandre, parut le premier. Il piqua un
pissenlit, le coupa en deux, sans l'entamer. Il cacardait, appelant
les poules restes dehors, se reculant pour les inviter manger. Et
une poule blanche entra, puis une poule noire, puis toute une file
de poules, qui se bousculaient, se montaient sur la queue,
finissaient par couler comme une mare de plumes folles. Derrire les
poules vinrent les pigeons, et les canards, et les oies, enfin les
dindes. Dsire riait au milieu de ce flot vivant, noye, perdue,
rptant:

- Toutes les fois que j'apporte de l'herbe du cimetire, c'est
comme a. Elles se tueraient pour en manger... L'herbe doit avoir un
got.

Et elle se dbattait, levant les dernires poignes de verdure, afin
de les sauver de ces becs gloutons qui se levaient vers elle,
rptant qu'il fallait en garder pour les lapins, qu'elle allait se
fcher, qu'elle les mettrait tous au pain sec. Mais elle
faiblissait. Les oies tiraient les coins de son tablier, si
rudement, qu'elle manquait tomber sur les genoux. Les canards lui
dvoraient les chevilles. Deux pigeons avaient vol sur sa tte. Des
poules montaient jusqu' ses paules. C'tait une frocit de btes
sentant la chair, les plantains gras, les coquelicots sanguins, les
pissenlits engorgs de sve, o il y avait un peu de la vie des
morts. Elle riait trop, elle se sentait sur le point de glisser, de
lcher les deux dernires poignes, lorsqu'un grognement terrible
vint mettre la panique autour d'elle.

- C'est toi, mon gros, dit-elle ravie. Mange-les, dlivre-moi.

Le cochon entrait. Ce n'tait plus le petit cochon, rose comme un
joujou frachement peint, le derrire plant d'une queue pareille
un bout de ficelle; mais un fort cochon, bon tuer, rond comme une
bedaine de chantre, l'chine couverte de soies rudes qui pissaient
la graisse. Il avait le ventre couleur d'ambre, pour avoir dormi
dans le fumier. Le groin en avant, roulant sur ses pattes, il se
jeta au milieu des btes, ce qui permit Dsire de s'chapper et
de courir donner aux lapins les quelques herbes qu'elle avait si
vaillamment dfendues. Quand elle revint, la paix tait faite. Les
oies balanaient le cou mollement, stupides, bates; les canards et
les dindes s'en allaient le long des murs, avec des dhanchements
prudents d'animaux infirmes; les poules caquetaient voix basse,
piquant un grain invisible dans le sol dur de l'curie; tandis que
le cochon, la chvre, la grande vache, comme peu peu ensommeills,
clignaient les paupires. Au-dehors, une pluie d'orage commenait
tomber.

- Ah bien! voil une averse, dit Dsire, qui se rassit sur la
paille avec un frisson. Vous ferez bien de rester l, mes amours, si
vous ne voulez pas tre trempes.

Elle se tourna vers Albine, en ajoutant:

- Hein! ont-elles l'air godiche! Elles ne se rveillent que pour
tomber sur la nourriture, ces btes-l!

Albine tait reste silencieuse. Les rires de cette belle fille se
dbattant au milieu de ces cous voraces, de ces becs goulus, qui la
chatouillaient, qui la baisaient, qui semblaient vouloir lui manger
la chair, l'avaient rendue plus blanche. Tant de gaiet, tant de
sant, tant de vie, la dsesprait. Elle serrait ses bras fivreux,
elle pressait le vide sur sa poitrine, sche par l'abandon.

- Et Serge? demanda-t-elle de sa mme voix, nette et entte.

- Chut! dit Dsire, je viens de l'entendre, il n'a pas fini...
Nous avons fait joliment du bruit tout l'heure. Il faut que la
Teuse soit sourde, ce soir... Tenons-nous tranquilles, maintenant.
C'est bon d'entendre tomber la pluie.

L'averse entrait par la porte laisse ouverte, battait le seuil
larges gouttes. Des poules, inquites, aprs s'tre hasardes,
avaient recul jusqu'au fond de l'curie. Toutes les btes se
rfugiaient l, autour des jupes des deux filles, sauf trois canards
qui s'en taient alls sous la pluie se promener tranquillement. La
fracheur de l'eau, ruisselant au-dehors, semblait refouler
l'intrieur les bues ardentes de la basse-cour. Il faisait trs
chaud dans la paille. Dsire attira deux grosses bottes, s'y tala
comme sur des oreillers, s'y abandonna. Elle tait l'aise, elle
jouissait par tout son corps.

- C'est bon, c'est bon, murmura-t-elle. Couchez-vous donc comme
moi. J'enfonce, je suis appuye de tous les cts, la paille me fait
des minettes dans le cou... Et quand on se frotte, a vous court le
long des membres, on dirait que des souris se sauvent sous votre
robe.

Elle se frottait, elle riait seule, donnant des tapes droite et
gauche, comme pour se dfendre contre les souris. Puis, elle restait
la tte en bas, les genoux en l'air, reprenant:

- Est-ce que vous vous roulez dans la paille, chez vous? Moi, je ne
connais rien de meilleur... Des fois, je me chatouille sous les
pieds. C'est bien drle aussi... Dites, est-ce que vous vous
chatouillez?

Mais le grand coq fauve, qui s'tait approch gravement, en la
voyant vautre, venait de lui sauter sur la gorge.

- Veux-tu t'en aller, Alexandre! cria-t-elle. Est-il bte, cet
animal! Je ne puis pas me coucher, sans qu'il se plante l... Tu me
serres trop, tu me fais mal avec tes ongles, entends-tu!... Je veux
bien que tu restes, mais tu seras sage, tu ne me piqueras pas les
cheveux, hein!

Et elle ne s'en inquita plus. Le coq se tenait ferme son corsage,
ayant l'air par instants de la regarder sous le menton, d'un oeil de
braise. Les autres btes se rapprochaient de ses jupes. Aprs s'tre
encore roule, elle avait fini par se pmer, dans une position
heureuse, les membres carts, la tte renverse. Elle continua:

- Ah! c'est trop bon, a me fatigue tout de suite. La paille, a
donne sommeil, n'est-ce pas?... Serge n'aime pas a. Vous non plus,
peut-tre. Alors, qu'est-ce que vous pouvez aimer?... Racontez un
peu, pour que je sache.

Elle s'assoupissait lentement. Un instant, elle tint ses yeux grands
ouverts, ayant l'air de chercher quel plaisir elle ignorait. Puis,
elle baissa les paupires, avec un sourire tranquille, comme
pleinement contente. Elle paraissait dormir, lorsque, au bout de
quelques minutes, elle rouvrit les yeux, disant:

- La vache va faire un petit... Voil qui est bon aussi. a
m'amusera plus que tout.

Et elle glissa un sommeil profond. Les btes avaient fini par
monter sur elle. C'tait un flot de plumes vivantes qui la couvrait.
Des poules semblaient couver ses pieds. Les oies mettaient le duvet
de leur cou le long de ses cuisses.



Pages: | Prev | | 1 | | 2 | | 3 | | 4 | | 5 | | 6 | | 7 | | 8 | | 9 | | 10 | | 11 | | 12 | | 13 | | 14 | | 15 | | 16 | | 17 | | 18 | | 19 | | 20 | | 21 | | 22 | | 23 | | 24 | | 25 | | 26 | | 27 | | 28 | | 29 | | 30 | | 31 | | 32 | | 33 | | 34 | | 35 | | 36 | | 37 | | 38 | | 39 | | 40 | | 41 | | 42 | | 43 | | 44 | | 45 | | 46 | | 47 | | 48 | | 49 | | 50 | | 51 | | 52 | | 53 | | 54 | | 55 | | 56 | | 57 | | 58 | | 59 | | 60 | | 61 | | 62 | | 63 | | 64 | | 65 | | 66 | | 67 | | 68 | | 69 | | 70 | | Next |

N O P Q R S T
U V W X Y Z 

Your last read book:

You dont read books at this site.