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Text on one page: Few Medium Many
Il ne
cessa de la voir qu'aux rares instants o la grce voulait bien lui
fermer les paupires de ses caresses fraches. Et il cachait son mal
ainsi qu'un mal honteux. Il s'enfermait dans ces silences blmes,
qu'on ne savait comment lui faire rompre, emplissant le presbytre
de son martyre et de sa rsignation, exasprant la Teuse, qui,
derrire lui, montrait le poing au ciel.

Cette fois, il tait seul, il pouvait agoniser sans honte. Le pch
venait de l'abattre d'un tel coup, qu'il n'avait pas la force de
quitter la marche de l'autel, o il tait tomb. Il continuait y
haleter d'un souffle fort, brl par l'angoisse, ne trouvant pas une
larme. Et il pensait sa vie sereine d'autrefois. Ah! quelle paix,
quelle confiance, lors de son arrive aux Artaud! Le salut lui
semblait une belle route. Il riait, cette poque, quand on parlait
de la tentation. Il vivait au milieu du mal, sans le connatre, sans
le craindre, avec la certitude de le dcourager. Il tait un prtre
parfait, si chaste, si ignorant devant Dieu, que Dieu le menait par
la main, ainsi qu'un petit enfant. Maintenant, toute cette purilit
tait morte. Dieu le visitait le matin, et aussitt il l'prouvait.
La tentation devenait sa vie sur la terre. Avec l'ge, avec la
faute, il entrait dans le combat ternel. Etait-ce donc que Dieu
l'aimait davantage, cette heure? Les grands saints ont tous laiss
des lambeaux de leurs corps aux pines de la voie douloureuse. Il
tchait de se faire une consolation de cette croyance. A chaque
dchirement de sa chair, chaque craquement de ses os, il se
promettait des rcompenses extraordinaires. Jamais le ciel ne le
frapperait assez. Il allait jusqu' mpriser son ancienne srnit,
sa facile ferveur, qui l'agenouillait dans un ravissement de fille,
sans qu'il sentit mme la meurtrissure du sol ses genoux. Il
s'ingniait trouver une volupt au fond de la souffrance, s'y
coucher, s'y endormir. Mais, pendant qu'il bnissait Dieu, ses
dents claquaient avec plus d'pouvante, la voix de son sang rvolt
lui criait que tout cela tait un mensonge, que la seule joie
dsirable tait de s'allonger aux bras d'Albine, derrire une haie
en fleurs du Paradou.

Cependant, il avait quitt Marie pour Jsus, sacrifiant son coeur,
afin de vaincre sa chair, rvant de mettre de la virilit dans sa
foi. Marie le troublait trop, avec ses minces bandeaux, ses mains
tendues, son sourire de femme. Il ne pouvait s'agenouiller devant
elle, sans baisser les yeux, de peur d'apercevoir le bord de ses
jupes. Puis, il l'accusait de s'tre faite trop douce pour lui,
autrefois; elle l'avait si longtemps gard entre les plis de sa
robe, qu'il s'tait laiss glisser de ses bras dans ceux de la
crature, en ne s'apercevant mme pas qu'il changeait de tendresse.
Et il se rappelait les brutalits de Frre Archangias, son refus
d'adorer Marie, le regard mfiant dont il semblait la surveiller.
Lui, dsesprait de se hausser jamais cette rudesse; il la
dlaissait simplement, cachait ses images, dsertait son autel. Mais
elle restait au fond de son coeur, comme un amour inavou, toujours
prsente. Le pch, par un sacrilge dont l'horreur l'anantissait,
se servait d'elle pour le tenter. Lorsqu'il l'invoquait encore,
certaines heures d'attendrissement invincible, c'tait Albine qui se
prsentait, dans le voile blanc, l'charpe bleue noue la
ceinture, avec des roses d'or sur ses pieds nus. Toutes les Vierges,
la Vierge au royal manteau d'or, la Vierge couronne d'toiles, la
Vierge visite par l'Ange de l'Annonciation, la Vierge paisible
entre un lis et une quenouille, lui apportaient un ressouvenir
d'Albine, les yeux souriants, ou la bouche dlicate, ou la courbe
molle des joues. Sa faute avait tu la virginit de Marie. Alors,
d'un effort suprme, il chassait la femme de la religion, il se
rfugiait dans Jsus, dont la douceur l'inquitait mme parfois. Il
lui fallait un Dieu jaloux, un Dieu implacable, le Dieu de la Bible,
environn de tonnerres, ne se montrant que pour chtier le monde
pouvant. Il n'y avait plus de saints, plus d'anges, plus de mre
de Dieu; il n'y avait que Dieu, un matre omnipotent, qui exigeait
pour lui toutes les haleines. Il sentait la main de ce Dieu lui
craser les reins, le tenir sa merci dans l'espace et dans le
temps, comme un atome coupable. N'tre rien, tre damn, rver
l'enfer, se dbattre strilement contre les monstres de la tentation,
cela tait bon. De Jsus, il ne prenait que la croix. Il avait cette
folie de la croix, qui a us tant de lvres sur le crucifix. Il
prenait la croix et il suivait Jsus. Il l'alourdissait, la rendait
accablante, n'avait pas de plus grande joie que de succomber sous
elle, de la porter genoux, l'chine casse. Il voyait en elle la
force de l'me, la joie de l'esprit, la consommation de la vertu,
la perfection de la saintet. Tout se trouvait en elle, tout
aboutissait mourir sur elle. Souffrir, mourir, ces mots sonnaient
sans cesse ses oreilles, comme la fin de la sagesse humaine. Et,
lorsqu'il s'tait attach sur la croix, il avait la consolation sans
bornes de l'amour de Dieu. Ce n'tait plus Marie qu'il aimait d'une
tendresse de fils, d'une passion d'amant. Il aimait, pour aimer,
dans l'absolu de l'amour. Il aimait Dieu au-dessus de lui-mme,
au-dessus de tout, au fond d'un panouissement de lumire. Il tait
ainsi qu'un flambeau qui se consume en clart. La mort, quand il la
souhaitait, n'tait ses yeux qu'un grand lan d'amour.

Que ngligeait-il donc, pour tre soumis des preuves si rudes? Il
essuya de la main la sueur qui coulait de ses tempes, il songea que,
le matin encore, il avait fait son examen de conscience, sans
trouver en lui aucune offense grave. Ne menait-il pas une vie
d'austrits et de macrations? N'aimait-il pas Dieu seul,
aveuglment? Ah! qu'il l'aurait bni, s'il lui avait enfin rendu la
paix, en le jugeant assez puni de sa faute. Mais jamais peut-tre
cette faute ne pourrait tre expie. Et, malgr lui, il revint
Albine, au Paradou, aux souvenirs cuisants. D'abord, il chercha des
excuses. Un soir, il tombait sur le carreau de sa chambre, foudroy
par une fivre crbrale. Pendant trois semaines, il appartenait
cette crise de sa chair. Son sang, furieusement, lavait ses veines,
jusqu'au bout de ses membres, grondait au travers de lui avec un
vacarme de torrent lch; son corps, du crne la plante des pieds,
tait nettoy, renouvel, battu par un tel travail de la maladie,
que souvent, dans son dlire, il avait cru entendre les marteaux des
ouvriers reclouant ses os. Puis, il s'veillait, un matin, comme
neuf. Il naissait une seconde fois, dbarrass de ce que vingt-cinq
ans de vie avait dpos successivement en lui. Ses dvotions
d'enfant, son ducation du sminaire, sa foi de jeune prtre, tout
s'en tait all, submerg, emport, laissant la place nette. Certes,
l'enfer seul l'avait prpar ainsi pour le pch, le dsarmant,
faisant de ses entrailles un lit de mollesse, o le mal pouvait
entrer et dormir. Et lui, restait inconscient, s'abandonnait ce
lent acheminement vers la faute. Au Paradou, lorsqu'il rouvrait les
yeux, il se sentait baign d'enfance, sans mmoire du pass, n'ayant
plus rien du sacerdoce. Ses organes avaient un jeu doux, un
ravissement de surprise, recommencer la vie, comme s'ils ne la
connaissaient pas et qu'ils eussent une joie extrme l'apprendre.
Oh! l'apprentissage dlicieux, les rencontres charmantes, les
adorables retrouvailles! Ce Paradou tait une grande flicit. En le
mettant l, l'enfer savait bien qu'il y serait sans dfense. Jamais,
dans sa premire jeunesse, il n'avait got grandir une pareille
volupt. Cette premire jeunesse, s'il l'voquait maintenant, lui
apparaissait toute noire, passe loin du soleil, ingrate, blme,
infirme. Aussi comme il avait salu le soleil, comme il s'tait
merveill du premier arbre, de la premire fleur, du moindre
insecte aperu, du plus petit caillou ramass! Les pierres elles-
mmes le charmaient. L'horizon tait un prodige extraordinaire. Ses
sens, une matine claire dont ses yeux s'emplissaient, une odeur de
jasmin respire, un chant d'alouette cout, lui causaient des
motions si fortes, que ses membres dfaillaient. Il avait pris un
long plaisir s'enseigner jusqu'aux plus lgers tressaillements de
la vie. Et le matin o Albine tait ne, son ct, au milieu des
roses! Il riait encore d'extase ce souvenir. Elle se levait ainsi
qu'un astre ncessaire au soleil lui-mme. Elle clairait tout,
expliquait tout. Elle l'achevait. Alors, il recommenait avec elle
leurs promenades, aux quatre coins du Paradou. Il se rappelait les
petits cheveux qui s'envolaient sur sa nuque, lorsqu'elle courait
devant lui. Elle sentait bon, elle balanait des jupes tides, dont
les frlements ressemblaient des caresses. Lorsqu'elle le prenait
entre ses bras nus, souples comme des couleuvres, il s'attendait
la voir, tant elle tait mince, s'enrouler son corps, s'endormir
l, colle sa peau. C'tait elle qui marchait en avant. Elle le
conduisait par un sentier dtourn, o ils s'attardaient, pour ne
pas arriver trop vite. Elle lui donnait la passion de la terre. Il
apprenait l'aimer, en regardant comment s'aiment les herbes;
tendresse longtemps ttonnante, et dont un soir enfin ils avaient
surpris la grande joie, sous l'arbre gant, dans l'ombre suant la
sve. L, ils taient au bout de leur chemin. Albine, renverse, la
tte roule au milieu de ses cheveux, lui tendait les bras. Lui, la
prenait d'une treinte. Oh! la prendre, la possder encore, sentir
son flanc tressaillir de fcondit, faire de la vie, tre Dieu!

Le prtre, brusquement, poussa une plainte sourde. Il se dressa,
comme sous un coup de dent invisible; puis, il s'abattit de nouveau.
La tentation venait de le mordre. Dans quelle ordure s'garaient
donc ses souvenirs? Ne savait-il pas que Satan a toutes les ruses,
qu'il profite mme des heures d'examen intrieur pour glisser
jusqu' l'me sa tte de serpent? Non, non, pas d'excuse! La maladie
n'autorisait point le pch.



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