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Text on one page: Few Medium Many
Ils forniqueraient
avec leurs pices de terre, tant ils les aiment!

Voriau, la queue au vent, s'arrtait, reprenait son trot, aprs
s'tre assur que les deux hommes le suivaient toujours.

- Il y a des abus dplorables, en effet, dit l'abb Mouret. Mon
prdcesseur, l'abb Caffin...

- Un pauvre homme, interrompit le Frre. Il nous est arriv de
Normandie, la suite d'une vilaine histoire. Ici, il n'a song qu'
bien vivre; il a tout laiss aller la dbandade.

- Non, l'abb Caffin a certainement fait ce qu'il a pu; mais il faut
avouer que ses efforts sont rests peu prs striles. Les miens
eux-mmes demeurent le plus souvent sans rsultat.

Frre Archangias haussa les paules. Il marcha un instant en
silence, dhanchant son grand corps maigre taill coups de hache.
Le soleil tapait sur sa nuque, au cuir tann, mettant dans l'ombre
sa dure face de paysan, en lame de sabre.

- coutez, monsieur le cur, reprit-il enfin, je suis trop bas pour
vous adresser des observations; seulement, j'ai presque le double de
votre ge, je connais le pays, ce qui m'autorise vous dire que
vous n'arriverez rien par la douceur... Entendez-vous, le
catchisme suffit. Dieu n'a pas de misricorde pour les impies. Ils
les brlent. Tenez-vous-en cela.

Et comme l'abb Mouret, la tte penche, n'ouvrait point la bouche,
il continua:

- La religion s'en va des campagnes, parce qu'on la fait trop bonne
femme. Elle a t respecte tant qu'elle a parl en matresse sans
pardon... Je ne sais ce qu'on vous apprend dans les sminaires. Les
nouveaux curs pleurent comme des enfants avec leurs paroissiens.
Dieu semble tout chang... Je jurerais, monsieur le cur, que vous
ne savez mme plus votre catchisme par coeur?

Le prtre, bless de cette volont qui cherchait s'imposer si
rudement, leva la tte, disant avec quelque scheresse:

- C'est bien, votre zle est louable... Mais n'avez-vous rien me
dire? Vous tes venu ce matin la cure, n'est-ce pas?

Frre Archangias rpondit brutalement:

- J'avais vous dire ce que je vous ai dit... Les Artaud vivent
comme leurs cochons. J'ai encore appris hier que Rosalie, l'ane du
pre Bambousse, est grosse. Toutes attendent a pour se marier.
Depuis quinze ans, je n'en ai pas connu une qui ne soit alle dans
les bls avant de passer l'glise... Et elles prtendent en riant
que c'est la coutume du pays!

- Oui, murmura l'abb Mouret, c'est un grand scandale... Je cherche
justement le pre Bambousse pour lui parler de cette affaire. Il
serait dsirable, maintenant, que le mariage et lieu au plus tt...
Le pre de l'enfant, parat-il, est Fortun, le grand fils des
Brichet. Malheureusement les Brichet sont pauvres.

- Cette Rosalie! poursuivit le Frre, elle juste dix-huit ans. a
se perd sur les bancs de l'cole. Il n'y a pas quatre ans, je
l'avais encore. Elle tait dj vicieuse... J'ai maintenant sa soeur
Catherine, une gamine de onze ans qui promet d'tre plus honte que
son ane. On la rencontre dans tous les trous avec ce petit
misrable de Vincent... Allez, on a beau leur tirer les oreilles
jusqu'au sang, la femme pousse toujours en elles. Elles ont la
damnation dans leurs jupes. Des cratures bonnes jeter au fumier,
avec leurs salets qui empoisonnent! a serait un fameux dbarras,
si l'on tranglait toutes les filles leur naissance.

Le dgot, la haine de la femme le firent jurer comme un charretier.
L'abb Mouret, aprs l'avoir cout, la face calme, finit par
sourire de sa violence. Il appela Voriau, qui s'tait cart dans un
champ voisin.

- Et, tenez! cria Frre Archangias, en montrant un groupe d'enfants
jouant au fond d'une ravine, voil mes garnements qui manquent
l'cole, sous prtexte d'aller aider leurs parents dans les
vignes!... Soyez sr que cette gueuse de Catherine est au milieu.
Elle s'amuse glisser. Vous allez voir ses jupes par-dessus sa
tte. L, qu'est-ce que je vous disais!... A ce soir, monsieur le
cur... Attendez, attendez, gredins!

Et il partit en courant, son rabat sale volant sur l'paule, sa
grande soutane graisseuse arrachant les chardons. L'abb Mouret le
regarda tomber au milieu de la bande des enfants, qui se sauvrent
comme un vol de moineaux effarouchs. Mais il avait russi saisir
par les oreilles Catherine et un autre gamin. Il les ramena du ct
du village, les tenant ferme de ses gros doigts velus, les accablant
d'injures.

Le prtre reprit sa marche. Frre Archangias lui causait parfois
d'tranges scrupules; il lui apparaissait dans sa vulgarit, dans sa
crudit, comme le vritable homme de Dieu, sans attache terrestre,
tout la volont du ciel, humble, rude, l'ordure la bouche contre
le pch. Et il se dsesprait de ne pouvoir se dpouiller davantage
de son corps, de ne pas tre laid, immonde, puant la vermine des
saints. Lorsque le Frre l'avait rvolt par des paroles trop crues,
par quelque brutalit trop prompte, il s'accusait ensuite de ses
dlicatesses, de ses fierts de nature, comme de vritables fautes.
Ne devait-il pas tre mort toutes les faiblesses de ce monde?
Cette fois encore, il sourit tristement, en songeant qu'il avait
failli se fcher, de la leon emporte du Frre. C'tait l'orgueil,
pensait-il, qui cherchait le perdre en lui faisant prendre les
simples en mpris. Mais, malgr lui, il se sentait soulag d'tre
seul, de s'en aller petits pas, lisant son brviaire, dlivr de
cette voix pre qui troublait son rve de tendresse pure.





VI.

La route tournait entre des croulements de rocs au milieu desquels
les paysans avaient, de loin en loin, conquis quatre ou cinq mtres
de terre crayeuse, plante de vieux oliviers. Sous les pieds de
l'abb, la poussire des ornires profondes avait de lgers
craquements de neige. Parfois, en recevant la face un souffle plus
chaud, il levait les yeux de son livre, cherchant d'o lui venait
cette caresse; mais son regard restait vague, perdu sans le voir,
sur l'horizon enflamm, sur les lignes tordues de cette campagne de
passion, sche, pme au soleil, dans un vautrement de femme
ardente et strile. Il rabattait son chapeau sur son front, pour
chapper aux haleines tides; il reprenait sa lecture, paisiblement;
tandis que sa soutane, derrire lui, soulevait une petite fume, qui
roulait au ras du chemin.

- Bonjour, monsieur le cur, lui dit un paysan qui passa.

Des bruits de bche, le long des pices de terre, le sortaient
encore de son recueillement. Il tournait la tte, apercevait au
milieu des vignes de grands vieillards noueux, qui le saluaient. Les
Artaud, en plein soleil, forniquaient avec la terre, selon le mot de
Frre Archangias. C'taient des fronts suants apparaissant derrire
les buissons, des poitrines haletantes se redressant lentement, un
effort ardent de fcondation, au milieu duquel il marchait de son
pas si calme d'ignorance. Rien de troublant ne venait jusqu' sa
chair du grand labeur d'amour dont la splendide matine
s'emplissait.

- Eh! Voriau, on ne mange pas le monde! cria gaiement une voix
forte, faisant taire le chien qui aboyait violemment.

L'abb Mouret leva la tte.

- C'est vous, Fortun, dit-il, en s'avanant au bord du champ, dans
lequel le jeune paysan travaillait. Je voulais justement vous
parler.

Fortun avait le mme ge que le prtre. C'tait un grand garon,
l'air hardi, la peau dure dj. Il dfrichait un coin de lande
pierreuse.

- Par rapport, monsieur le cur? demanda-t-il.

- Par rapport ce qui c'est pass entre Rosalie et vous, rpondit
le prtre.

Fortun se mit rire. Il devait trouver drle qu'un cur s'occupt
d'une pareille chose.

- Dame, murmura-t-il, c'est qu'elle a bien voulu. Je ne l'ai pas
force... Tant pis si le pre Bambousse refuse de me la donner! Vous
avez bien vu que son chien cherchait me mordre tout l'heure. Il
le lana contre moi.

L'abb Mouret allait continuer, lorsque le vieil Artaud, dit
Brichet, qu'il n'avait pas vu d'abord, sortit de l'ombre d'un
buisson, derrire lequel il mangeait avec sa femme. Il tait petit,
sch par l'ge, la mine humble.

- On vous aura cont des menteries, monsieur le cur, s'cria-t-il.
L'enfant est tout prt pouser la Rosalie... Ces jeunesses sont
alles ensemble. Ce n'est la faute de personne. Il y en a d'autres
qui ont fait comme eux et qui n'en ont pas moins bien vcu pour
cela... L'affaire ne dpend pas de nous. Il faut parler Bambousse.
C'est lui qui nous mprise, cause de son argent.

- Oui, nous sommes trop pauvres, gmit la mre Brichet, une grande
femme pleurnicheuse, qui se leva son tour. Nous n'avons que ce
bout de champ, o le diable fait grler les cailloux, bien sr. Il
ne nous donne pas du pain... Sans vous, monsieur le cur, la vie ne
serait pas possible.

La mre Brichet tait la seule dvote du village. Quand elle avait
communi, elle rdait autour de la cure, sachant que la Teuse lui
gardait toujours une paire de pains de la dernire cuisson. Parfois
mme, elle emportait un lapin ou une poule, que lui donnait Dsire.

- Ce sont de continuels scandales, reprit le prtre. Il faut que ce
mariage ait lieu au plus tt.

- Mais tout de suite, quand les autres voudront, dit la vieille
femme, trs inquite sur les cadeaux qu'elle recevait. N'est-ce pas?
Brichet, ce n'est pas nous qui serons assez mauvais chrtiens pour
contrarier monsieur le cur.

Fortun ricanait.

- Moi, je suis tout prt, dclara-t-il, et la Rosalie aussi... Je
l'ai vue hier, derrire le moulin. Nous ne sommes pas fchs, au
contraire. Nous sommes rests ensemble, rire...

L'abb Mouret l'interrompit:

- C'est bien. Je vais parler Bambousse. Il est l, aux Olivettes,
je crois.

Le prtre s'loignait, lorsque la mre Brichet lui demanda ce
qu'tait devenu son cadet Vincent, parti depuis le matin pour aller
servir la messe. C'tait un galopin qui avait bien besoin des
conseils de monsieur le cur. Et elle accompagna le prtre pendant
une centaine de pas, se plaignant de sa misre, des pommes de terre
qui manquaient, du froid qui avait gel les oliviers, des chaleurs
qui menaaient de brler les maigres rcoltes.



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