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Text on one page: Few Medium Many
Qu'prouvait-elle donc, pour ne pas tre heureuse, lorsque
son amour tait de retour?

- Ecoute, dit-elle enfin, il ne faut pas rester l. C'est ce trou
qui nous glace... Rentrons chez nous. Donne-moi ta main.

Et ils s'enfoncrent dans le Paradou. L'automne venait, les arbres
taient soucieux, avec leurs ttes jaunies qui se dpouillaient
feuille feuille. Dans les sentiers, il y avait dj un lit de
verdure morte, tremp d'humidit, o les pas semblaient touffer des
soupirs. Au fond des pelouses, une fume flottait, noyant de deuil
les lointains bleutres. Et le jardin entier se taisait, ne
soufflant plus que des haleines mlancoliques, qui passaient
pareilles des frissons.

Serge grelottait sous l'avenue de grands arbres qu'ils avaient
prise. Il dit demi-voix:

- Comme il fait froid, ici!

- Tu as froid, murmura tristement Albine. Ma main ne te chauffe
plus. Veux-tu que je te couvre d'un pan de ma robe?... Viens, nous
allons revivre toutes nos tendresses.

Elle le mena au parterre. Le bois de roses restait odorant, les
dernires fleurs avaient des parfums amers; tandis que les
feuillages, grandis dmesurment, couvraient la terre d'une mare
dormante. Mais Serge tmoigna une telle rpugnance entrer dans ces
broussailles, qu'ils restrent sur le bord, cherchant de loin les
alles o ils avaient pass au printemps. Elle se rappelait les
moindres coins; elle lui montrait du doigt la grotte o dormait la
femme de marbre, les chevelures pendantes des chvrefeuilles et des
clmatites, les champs de violettes, la fontaine qui crachait des
oeillets rouges, le grand escalier empli d'un ruissellement de
girofles fauves, la colonnade en ruine au centre de laquelle les
lis btissaient un pavillon blanc. C'tait l qu'ils taient ns
tous les deux, dans le soleil. Et elle racontait les plus petits
dtails de cette premire journe, la faon dont ils marchaient,
l'odeur que l'air avait l'ombre. Lui, semblait couter; puis,
d'une question, il prouvait qu'il n'avait pas compris. Le lger
frisson qui le plissait ne le quittait point.

Elle le mena au verger, dont ils ne purent mme approcher. La
rivire avait grossi, Serge ne songeait plus prendre Albine sur
son dos, pour la porter en trois sauts l'autre bord. Et pourtant,
l-bas, les pommiers et les poiriers taient encore chargs de
fruits; la vigne, aux feuilles plus rares, pliait sous des grappes
blondes, dont chaque grain gardait la tache rousse du soleil. Comme
ils avaient gamin l'ombre gourmande de ces arbres vnrables! Ils
taient des galopins alors. Albine souriait encore de la manire
effronte dont elle montrait ses jambes, lorsque les branches
cassaient. Se souvenait-il au moins des prunes qu'ils avaient
manges? Serge rpondait par des hochements de tte. Il paraissait
las dj. Le verger, avec son enfoncement verdtre, son ple-mle de
tiges moussues, pareil quelque chafaudage ventr et ruin,
l'inquitait, lui donnait le rve d'un lieu humide, peupl d'orties
et de serpents.

Elle le mena aux prairies. L, il dut faire quelques pas dans les
herbes. Elles montaient ses paules, maintenant. Elles lui
semblaient autant de bras minces qui cherchaient le lier aux
membres, pour le rouler et le noyer au fond de cette mer verte,
interminable. Et il supplia Albine de ne pas aller plus loin. Elle
marchait en avant, elle ne s'arrta pas; puis, voyant qu'il
souffrait, elle se tint debout son ct, peu peu assombrie,
finissant par tre prise de frissons comme lui. Pourtant, elle paria
encore. D'un geste large, elle indiqua les ruisseaux, les ranges de
saules, les nappes d'herbe tales jusqu'au bout de l'horizon. Tout
cela tait eux, autrefois. Ils y vivaient des journes entires.
L-bas, entre ces trois saules, au bord de cette eau, ils avaient
jou aux amoureux. Alors, ils auraient voulu que les herbes fussent
plus grandes qu'eux, afin de se perdre dans leur flot mouvant,
d'tre plus seuls, d'tre loin de tout, comme des alouettes
voyageant au fond d'un champ de bl. Pourquoi donc tremblait-il
aujourd'hui, rien qu' sentir le bout de son pied tremper et
disparatre dans le gazon?

Elle le mena la fort. Les arbres effrayrent Serge davantage. Il
ne les connaissait pas, avec cette gravit de leur tronc noir. Plus
qu'ailleurs, le pass lui semblait mort, au milieu de ces futaies
svres, o le jour descendait librement. Les premires pluies
avaient effac leurs pas sur le sable des alles; les vents
emportaient tout ce qui restait d'eux aux branches basses des
buissons. Mais Albine, la gorge serre de tristesse, protestait du
regard. Elle retrouvait sur le sable les moindres traces de leurs
promenades. A chaque broussaille, l'ancienne tideur du frlement
qu'ils avaient laiss l lui remontait au visage. Et, les yeux
suppliants, elle cherchait encore voquer les souvenirs de Serge.
Le long de ce sentier, ils avaient march en silence, trs mus,
sans oser se dire qu'ils s'aimaient. Dans cette clairire, ils
s'taient oublis un soir, fort tard, regarder les toiles, qui
pleuvaient sur eux comme des gouttes de chaleur. Plus loin, sous ce
chne, ils avaient chang leur premier baiser. Le chne conservait
l'odeur de ce baiser; les mousses elles-mmes en causaient toujours.
C'tait un mensonge de dire que la fort devenait muette et vide. Et
Serge tournait la tte, pour viter les yeux d'Albine, qui le
fatiguaient.

Elle le mena aux grandes roches. Peut-tre l ne frissonnerait-il
plus de cet air dbile qui la dsesprait. Seules, les grandes
roches, cette heure, taient encore chaudes de la braise rouge du
soleil couchant. Elles avaient toujours leur passion tragique, leurs
lits ardents de cailloux, o se roulaient des plantes grasses,
monstrueusement accouples. Et, sans parler, sans mme tourner la
tte, Albine entranait Serge le long de la rude monte, voulant le
mener plus haut, encore plus haut, au-del des sources, jusqu' ce
qu'ils fussent de nouveau tous les deux dans le soleil. Ils
retrouveraient le cdre sous lequel ils avaient prouv l'angoisse
du premier dsir. Ils se coucheraient par terre, sur les dalles
ardentes, en attendant que le rut de la terre les gagnt. Mais,
bientt, les pieds de Serge se heurtrent cruellement. Il ne pouvait
plus marcher. Une premire fois, il tomba sur les genoux. Albine,
d'un effort suprme, le releva, l'emporta un instant. Et il retomba,
il resta abattu, au milieu du chemin. En face, au-dessous de lui, le
Paradou immense s'tendait.

- Tu as menti! cria Albine, tu ne m'aimes plus!

Et elle pleurait, debout son ct, se sentant impuissante
l'emporter plus haut. Elle n'avait pas de colre encore, elle
pleurait leurs amours agonisantes. Lui, restait cras.

- Le jardin est mort, j'ai toujours froid, murmura-t-il.

Mais elle lui prit la tte, elle lui montra le Paradou, d'un geste.

- Regarde donc!... Ah! ce sont tes yeux qui sont morts, ce sont tes
oreilles, tes membres, ton corps entier. Tu as travers toutes nos
joies, sans les voir, sans les entendre, sans les sentir. Et tu n'as
fait que trbucher, tu es venu tomber ici de lassitude et d'ennui...
Tu ne m'aimes plus.

Il protestait doucement, tranquillement. Alors, elle eut une
premire violence.

- Tais-toi! Est-ce que le jardin mourra jamais! Il dormira, cet
hiver; il se rveillera en mai, il nous rapportera tout ce que nous
lui avons confi de nos tendresses; nos baisers refleuriront dans le
parterre, nos serments repousseront avec les herbes et les arbres...
Si tu le voyais, si tu l'entendais, il est plus profondment mu, il
aime d'une faon plus doucement poignante, cette saison d'automne,
lorsqu'il s'endort dans sa fcondit... Tu ne m'aimes plus, tu ne
peux plus savoir.

Lui, levait les yeux sur elle, la suppliant de ne pas se fcher. Il
avait un visage aminci, que plissait une peur d'enfant. Un clat de
voix le faisait tressaillir. Il finit par obtenir d'elle qu'elle se
repost un instant, prs de lui, au milieu du chemin. Ils
causeraient paisiblement, ils s'expliqueraient. Et tous deux, en
face du Paradou, sans mme se prendre le bout des doigts,
s'entretinrent de leur amour.

- Je t'aime, je t'aime, dit-il de sa voix gale. Si je ne t'aimais
pas, je ne serais pas venu... C'est vrai, je suis las. J'ignore
pourquoi. J'aurais cru retrouver ici cette bonne chaleur dont le
souvenir seul tait une caresse. Et j'ai froid, le jardin me semble
noir, je n'y vois rien de ce que j'y ai laiss. Mais ce n'est point
ma faute. Je m'efforce d'tre comme toi, je voudrais te contenter.

- Tu ne m'aimes plus, rpta encore Albine.

- Si, je t'aime. J'ai beaucoup souffert, l'autre jour, aprs
t'avoir renvoye... Oh! je t'aimais avec un tel emportement, sais-
tu, que je t'aurais brise d'une treinte, si tu tais revenue te
jeter dans mes bras. Jamais je ne t'ai dsire si furieusement.
Pendant des heures, tu es reste vivante devant moi, me tenaillant
de tes doigts souples. Quand je fermais les yeux, tu t'allumais
comme un soleil, tu m'enveloppais de ta flamme... Alors, j'ai march
sur tout, je suis venu.

Il garda un court silence, songeur; puis, il continua:

- Et maintenant mes bras sont comme briss. Si je voulais te
prendre contre ma poitrine, je ne saurais point te tenir, je te
laisserais tomber... Attends que ce frisson m'ait quitt. Tu me
donneras tes mains, je les baiserai encore. Sois bonne, ne me
regarde pas de tes yeux irrits. Aide-moi retrouver mon coeur.

Et il avait une tristesse si vraie, une envie si vidente de
recommencer leur vie tendre, qu'Albine fut touche. Un instant, elle
redevint trs douce. Elle le questionna avec sollicitude.

- O souffres-tu? Quel est ton mal?

- Je ne sais. Il me semble que tout le sang de mes veines s'en
va... Tout l'heure, en venant, j'ai cru qu'on me jetait sur les
paules une robe glace, qui se collait ma peau, et qui, de la
tte aux pieds, me faisait un corps de pierre... J'ai dj senti
cette robe sur mes paules... Je ne me souviens plus.

Mais elle l'interrompit d'un rire amical.

- Tu es un enfant, tu auras pris froid, voil tout...



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