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Text on one page: Few Medium Many
Ecoute, ce
n'est pas moi qui te fais peur, au moins? L'hiver, nous ne resterons
pas au fond de ce jardin, comme deux sauvages. Nous irons o tu
voudras, dans quelque grande ville. Nous nous aimerons, au milieu du
monde, aussi tranquillement qu'au milieu des arbres. Et tu verras
que je ne suis pas qu'une vaurienne, sachant dnicher des nids,
marchant des heures sans tre lasse... Quand j'tais petite, je
portais des jupes brodes, avec des bas jour, des guimpes, des
falbalas. Personne ne t'a cont cela, peut-tre?

Il ne l'coutait pas, il dit brusquement, en poussant un lger cri:

- Ah! je me souviens!

Et, quand elle l'interrogea, il ne voulut pas rpondre. Il venait de
se rappeler la sensation de la chapelle du sminaire sur ses
paules. C'tait l cette robe glace qui lui faisait un corps de
pierre. Alors, il fut repris invinciblement par son pass de prtre.
Les vagues souvenirs qui s'taient veills en lui, le long de la
route, des Artaud au Paradou, s'accenturent, s'imposrent avec une
souveraine autorit. Pendant qu'Albine continuait lui parler de la
vie heureuse qu'ils mneraient ensemble, il entendait des coups de
clochette sonnant l'lvation, il voyait des ostensoirs traant des
croix de feu au-dessus de grandes foules agenouilles.

- Eh bien! dit-elle, pour toi, je remettrai mes jupes brodes... Je
veux que tu sois gai. Nous chercherons ce qui pourra te distraire.
Tu m'aimeras davantage peut-tre, lorsque tu me verras belle, mise
comme les dames. Je n'aurai plus mon peigne enfonc de travers, avec
des cheveux dans le cou. Je ne retrousserai plus mes manches
jusqu'aux coudes. J'agraferai ma robe pour ne plus montrer mes
paules. Et je sais encore saluer, je sais marcher posment, avec de
petits balancements de menton. Va, je serai une jolie femme ton
bras, dans les rues.

- Es-tu entre dans les glises, parfois, quand tu tais petite?
lui demanda-t-il, demi-voix, comme s'il et continu tout haut
malgr lui, la rverie qui l'empchait de l'entendre. Moi, je ne
pouvais passer devant une glise sans y entrer. Ds que la porte
retombait silencieusement derrire moi, il me semblait que j'tais
dans le paradis lui-mme, avec des voix d'ange qui me contaient
l'oreille des histoires de douceur, avec l'haleine des saints et des
saintes dont je sentais la caresse par tout mon corps... Oui,
j'aurais voulu vivre l, toujours, perdu au fond de cette batitude.

Elle le regarda, les yeux fixes, tandis qu'une courte flamme
s'allumait dans la tendresse de son regard. Elle reprit, soumise
encore:

- Je serai comme il plaira tes caprices. Je faisais de la
musique, autrefois; j'tais une demoiselle savante, qu'on levait
pour tous les charmes... Je retournerai l'cole, je me remettrai
la musique. Si tu dsires m'entendre jouer un air que tu aimes, tu
n'auras qu' me l'indiquer, je l'apprendrai pendant des mois, pour
te le faire entendre, un soir chez nous, dans une chambre bien
close, dont nous aurons tir toutes les draperies. Et tu me
rcompenseras d'un seul baiser... Veux-tu? Un baiser sur les lvres
qui te rendra ton amour. Tu me prendras et tu pourras me briser
entre tes bras.

- Oui, oui, murmura-t-il, ne rpondant toujours qu' ses propres
penses, mes grands plaisirs ont d'abord t d'allumer les cierges,
de prparer les burettes, de porter le Missel, les mains jointes.
Plus tard, j'ai got l'approche lente de Dieu, et j'ai cru mourir
d'amour... Je n'ai pas d'autres souvenirs. Je ne sais rien. Quand je
lve la main, c'est pour une bndiction. Quand j'avance les lvres,
c'est pour un baiser donn l'autel. Si je cherche mon coeur, je ne
le trouve plus je l'ai offert Dieu, qui l'a pris.

Elle devint trs ple, les yeux ardents. Elle continua, avec un
tremblement dans la voix:

- Et je veux que ma fille ne me quitte pas. Tu pourras, si tu le
juges bon, envoyer le garon au collge. Je garderai la chre
blondine dans mes jupes. C'est moi qui lui apprendrai lire. Oh! je
me souviendrai, je prendrai des matres, si j'ai oubli mes
lettres... Nous vivrons avec tout ce petit monde dans les jambes. Tu
seras heureux, n'est-ce pas? Rponds, dis-moi que tu auras chaud,
que tu souriras, que tu ne regretteras rien?

- J'ai pens souvent aux saints de pierre qu'on encense depuis des
sicles, au fond de leur niche, dit-il voix trs basse. A la
longue, ils doivent tre baigns d'encens jusqu'aux entrailles... Et
moi je suis comme un de ces saints. J'ai de l'encens jusque dans le
dernier pli de mes organes. C'est cet embaumement qui fait ma
srnit, la mort tranquille de ma chair, la paix que je gote ne
pas vivre... Ah! que rien ne me drange de mon immobilit! Je
resterai froid, rigide, avec le sourire sans fin de mes lvres de
granit, impuissant descendre parmi les hommes. Tel est mon seul
dsir.

Elle se leva, irrite, menaante. Elle le secoua, en criant:

- Que dis-tu? Que rves-tu l, tout haut?... Ne suis-je pas ta
femme? N'es-tu pas venu pour tre mon mari?

Lui, tremblait plus fort, se reculait.

- Non, laisse-moi, j'ai peur, balbutia-t-il.

- Et notre vie commune, et notre bonheur, et nos enfants?

- Non, non, j'ai peur

Puis, il jeta ce cri suprme:

- Je ne peux pas! je ne peux pas!

Alors, pendant un instant, elle resta muette, en face du malheureux,
qui grelottait ses pieds. Une flamme sortait de son visage. Elle
avait ouvert les bras, comme pour le prendre, le serrer contre elle,
dans un lan courrouc de dsir. Mais elle parut rflchir; elle ne
lui saisit que la main, elle le mit debout.

- Viens! dit-elle.

Et elle le mena sous l'arbre gant, la place mme o elle s'tait
livre, et o il l'avait possde. C'tait la mme ombre de
flicit, le mme tronc qui respirait ainsi qu'une poitrine, les
mmes branches qui s'tendaient au loin, pareilles des membres
protecteurs. L'arbre restait bon, robuste, puissant, fcond. Comme
au jour de leurs noces, une langueur d'alcve, une lueur de nuit
d't mourant sur l'paule nue d'une amoureuse, un balbutiement
d'amour peine distinct, tombant brusquement un grand spasme
muet, tranaient dans la clairire, baigne d'une limpidit
verdtre. Et, au loin, le Paradou, malgr le premier frisson de
l'automne, retrouvait, lui aussi, ses chuchotements ardents. Il
redevenait complice. Du parterre, du verger, des prairies, de la
fort, des grandes roches, du vaste ciel, arrivait de nouveau un
rire de volupt, un vent qui semait sur son passage une poussire de
fcondation. Jamais le jardin, aux plus tides soires de printemps,
n'avait des tendresses si profondes qu'aux derniers beaux jours,
lorsque les plantes s'endormaient en se disant adieu. L'odeur des
germes mrs charriait une ivresse de dsir, travers les feuilles
plus rares.

- Entends-tu, entends-tu? balbutiait Albine l'oreille de Serge,
qu'elle avait laiss tomber sur l'herbe, au pied de l'arbre.

Serge pleurait.

- Tu vois bien que le Paradou n'est pas mort. Il nous crie de nous
aimer. Il veut toujours notre mariage... Oh! souviens-toi! Prends-
moi ton cou. Soyons l'un l'autre.

Serge pleurait.

Elle ne dit plus rien. Elle le prit elle-mme, d'une treinte
farouche. Ses lvres se collrent sur ce cadavre pour le
ressusciter. Et Serge n'eut encore que des larmes.

Au bout d'un grand silence, Albine parla. Elle tait debout,
mprisante, rsolue.

- Va-t'en! dit-elle voix basse.

Serge se leva d'un effort. Il ramassa son brviaire qui avait roul
dans l'herbe. Il s'en alla.

- Va-t'en! rptait Albine qui le suivait, le chassant devant elle,
haussant la voix.

Et elle le poussa ainsi de buisson en buisson, elle le reconduisit
la brche, au milieu des arbres graves. Et l, comme Serge hsitait,
le front bas, elle lui cria violemment:

- Va-t'en! va-t'en!

Puis, lentement, elle rentra dans le Paradou, sans tourner la tte.
La nuit tombait, le jardin n'tait plus qu'un grand cercueil
d'ombre.





XIII.

Frre Archangias, rveill, debout sur la brche, donnait des coups
de bton contre les pierres, en jurant abominablement.

- Que le diable leur casse les cuisses! Qu'il les cloue au derrire
l'un de l'autre comme des chiens! Qu'il les trane par les pieds, le
nez dans leur ordure!

Mais quand il vit Albine chassant le prtre, il resta un moment,
surpris. Puis, il tapa plus fort, il fut pris d'un rire terrible.

- Adieu, la gueuse! Bon voyage! Retourne forniquer avec tes
loups... Ah! tu n'as pas assez d'un saint. Il te faut des reins
autrement solides. Il te faut des chnes. Veux-tu mon bton? Tiens!
couche avec! Voil le gaillard qui te contentera.

Et, toute vole, il jeta son bton derrire Albine, dans le
crpuscule. Puis, regardant l'abb Mouret, il gronda.

- Je vous savais l-dedans. Les pierres taient dranges...
Ecoutez, monsieur le cur, votre faute a fait de moi votre
suprieur, Dieu vous dit par ma bouche que l'enfer n'a pas de
tourments assez effroyables pour les prtres enfoncs dans la chair.
S'il daigne vous pardonner, il sera trop bon, il gtera sa justice.

A pas lents, tous deux redescendaient vers les Artaud. Le prtre
n'avait pas ouvert les lvres. Peu peu, il relevait la tte, il ne
tremblait plus. Quand il aperut, au loin, sur le ciel violtre, la
barre noire du Solitaire, avec la tache rouge des tuiles de
l'glise, il eut un faible sourire. Dans ses yeux clairs, se levait
une grande srnit.

Cependant, le Frre, de temps autre, donnait un coup de pied un
caillou. Puis, il se tournait, il apostrophait son compagnon.

- Est-ce fini, cette fois?... Moi, quand j'avais votre ge, j'tais
possd; un dmon me mangeait les reins. Et puis, il s'est ennuy,
il s'en est all. Je n'ai plus de reins. Je vis tranquille... Oh! je
savais bien que vous viendriez. Voil trois semaines que je vous
guette. Je regardais dans le jardin, par le trou du mur. J'aurais
voulu couper les arbres. Souvent, j'ai jet des pierres. Quand je
cassais une branche, j'tais content... Dites, c'est donc
extraordinaire, ce qu'on gote l-dedans?

Il avait arrt l'abb Mouret au milieu de la route, en le regardant
avec des yeux luisant d'une terrible jalousie.



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