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Text on one page: Few Medium Many
Elle le quitta, en
lui affirmant que son fils Fortun rcitait ses prires, matin et
soir.

Voriau, maintenant, devanait l'abb Mouret. Brusquement, un
tournant de la route, il se lana dans les terres. L'abb dut
prendre un petit sentier qui montait sur un coteau. Il tait aux
Olivettes, le quartier le plus fertile du pays, o le maire de la
commune, Artaud, dit Bambousse, possdait plusieurs champs de bl,
des oliviers et des vignes. Cependant, le chien s'tait jet dans
les jupes d'une grande fille brune, qui eut un beau rire, en
apercevant le prtre.

- Est-ce que votre pre est l, Rosalie? lui demanda ce dernier.

- L, tout contre, dit-elle, tendant la main, sans cesser de
sourire.

Puis, quittant le coin du champ qu'elle sarclait, elle marcha devant
lui. Sa grossesse, peu avance, s'indiquait seulement dans un lger
renflement des hanches. Elle avait le dandinement puissant des
fortes travailleuses, nu-tte au soleil, la nuque roussie, avec des
cheveux noirs plants comme des crins. Ses mains, verdies, sentaient
les herbes qu'elle arrachait.

- Pre, cria-t-elle, voici monsieur le cur qui vous demande.

Et elle ne s'en retourna pas, effronte, gardant son rire sournois
de bte impudique. Bambousse, gras, suant, la face ronde, lcha sa
besogne pour venir gaiement la rencontre de l'abb.

- Je jurerais que vous voulez me parler des rparations de l'glise,
dit-il, en tapant ses mains pleines de terre. Eh bien! non, monsieur
le cur, ce n'est pas possible. La commune n'a pas le sou... Si le
bon Dieu fournit le pltre et les tuiles, nous fournirons les
maons.

Cette plaisanterie de paysan incrdule le fit clater d'un rire
norme. Il se frappa sur les cuisses, toussa, faillit trangler.

- Ce n'est pas pour l'glise que je suis venu, rpondit l'abb
Mouret. Je voulais vous parler de votre fille Rosalie...

- Rosalie? qu'est-ce qu'elle vous a donc fait? demanda Bambousse, en
clignant les yeux.

La paysanne regardait le jeune prtre avec hardiesse, allant de ses
mains blanches son cou de fille, jouissant, cherchant le faire
devenir tout rose. Mais lui, crment, la face paisible, comme
parlant d'une chose qu'il ne sentait point:

- Vous savez ce que je veux dire, pre Bambousse. Elle est grosse,
il faut la marier.

- Ah! c'est pour a, murmura le vieux, de son air goguenard. Merci
de la commission, monsieur le cur. Ce sont les Brichet qui vous
envoient, n'est-ce pas? La mre Brichet va la messe, et vous lui
donnez un coup de main pour caser son fils; a se comprend... Mais
moi, je n'entre pas l dedans. L'affaire ne me va pas. Voil tout.

Le prtre surpris, lui expliqua qu'il fallait couper court au
scandale, qu'il devait pardonner Fortun, puisque celui-ci voulait
bien rparer sa faute, enfin que l'honneur de sa fille exigeait un
prompt mariage.

- Ta, ta, ta, reprit Bambousse en branlant la tte, que de paroles!
Je garde ma fille, entendez-vous. Tout a ne me regarde pas... Un
gueux, ce Fortun. Pas deux liards. Ce serait commode si, pour
pouser une jeune fille, il suffisait d'aller avec elle. Dame! entre
jeunesses, on verrait des noces matin et soir... Dieu merci! je ne
suis pas en peine de Rosalie: on sait ce qui lui est arriv: a ne
la rend ni bancale, ni bossue, et elle se mariera avec qui elle
voudra dans le pays.

- Mais son enfant? interrompit le prtre.

- L'enfant? il n'est pas l, n'est-ce pas? Il n'y sera peut-tre
jamais... Si elle fait le petit, nous verrons.

Rosalie, voyant comment tournait la dmarche du cur, crut devoir
s'enfoncer les poings dans les yeux en geignant. Elle se laissa mme
tomber par terre, montrant ses bas bleus qui lui montaient au-dessus
des genoux.

- Tu vas te taire, chienne! cria le pre devenu furieux.

Et il la traita ignoblement, avec des mots crus, qui la faisaient
rire en-dessous, sous ses poings ferms.

- Si je te trouve avec ton mle, je vous attache ensemble, je vous
amne comme a devant le monde... Tu ne veux pas te taire? Attends,
coquine!

Il ramassa une motte de terre, qu'il lui jeta violemment, quatre
pas. La motte s'crasa sur son chignon, glissant dans son cou, la
couvrant de poussire. tourdie, elle se leva d'un bond, se sauva,
la tte entre les mains pour se garantir. Mais Bambousse eut le
temps de l'atteindre encore avec deux autres mottes: l'une ne fit
que lui effleurer l'paule gauche; l'autre lui arriva en pleine
chine, si rudement, qu'elle tomba sur les genoux.

- Bambousse! s'cria le prtre, en lui arrachant une poigne de
cailloux, qu'il venait de prendre.

- Laissez donc! monsieur le cur, dit le paysan. C'tait de la terre
molle. J'aurais d lui jeter ces cailloux... On voit bien que vous
ne connaissez pas les filles. Elles sont joliment dures. Je
tremperais celle-l au fond de notre puits, je lui casserais les os
coups de trique, qu'elle n'en irait pas moins ses salets! Mais
je la guette, et si je la surprends!... Enfin, elles sont toutes
comme cela.

Il se consolait. Il but un coup de vin, une grande bouteille
plate, garnie de sparterie, qui chauffait sur la terre ardente. Et,
retrouvant son gros rire:

- Si j'avais un verre, monsieur le cur, je vous en offrirais de bon
coeur.

- Alors, demanda de nouveau le prtre, ce mariage?...

- Non, a ne peut pas se faire, on rirait de moi... Rosalie est
gaillarde. Elle vaut un homme, voyez-vous. Je serai oblig de louer
un garon, le jour o elle s'en ira... On reparlera de la chose,
aprs la vendange. Et puis, je ne veux pas tre vol. Donnant,
donnant, n'est-ce pas?

Le prtre resta encore l une grande demi-heure prcher Bambousse,
lui parler de Dieu, lui donner toutes les raisons que la
situation comportait. Le vieux s'tait remis la besogne; il
haussait les paules, plaisantait, s'enttant davantage. Il finit
par crier:

- Enfin, si vous me demandiez un sac de bl, vous me donneriez de
l'argent... Pourquoi voulez-vous que je laisse aller ma fille contre
rien!

L'abb Mouret, dcourag, s'en alla. Comme il descendait le sentier,
il aperut Rosalie se roulant sous un olivier avec Voriau, qui lui
lchait la figure, ce qui la faisait rire. Elle disait au chien:

- Tu me chatouilles, grande bte. Finis donc!

Puis, quand elle vit le prtre, elle fit mine de rougir, elle ramena
ses vtements, les poings de nouveau dans les yeux. Lui, chercha
la consoler, en lui promettant de tenter de nouveaux efforts auprs
de son pre. Et il ajouta qu'en attendant, elle devait obir, cesser
tout rapport avec Fortun, ne pas aggraver son pch davantage.

- Oh! maintenant, murmura-t-elle en souriant de son air effront, il
n'y a plus de risque, puisque a y est.

Il ne comprit pas, il lui peignit l'enfer, o brlent les vilaines
femmes. Puis, il la quitta, ayant fait son devoir, repris par cette
srnit qui lui permettait de passer sans un trouble au milieu des
ordures de la chair.





VII.

La matine devenait brlante. Dans ce vaste cirque de roches, le
soleil allumait, ds les premiers beaux jours, un flamboiement de
fournaise. L'abb Mouret, la hauteur de l'astre, comprit qu'il
avait tout juste le temps de rentrer au presbytre, s'il voulait
tre l onze heures, pour ne pas se faire gronder par la Teuse.
Son brviaire lu, sa dmarche auprs de Bambousse faite, il s'en
retournait pas presss, regardant au loin la tache grise de son
glise, avec la haute barre noire que le grand cyprs, le Solitaire,
mettait sur le bleu de l'horizon. Il songeait, dans l'assoupissement
de la chaleur, la faon la plus riche possible, dont il
dcorerait, le soir, la chapelle de la Vierge, pour les exercices du
mois de Marie. Le chemin allongeait devant lui un tapis de poussire
doux aux pieds, une puret d'une blancheur clatante.

A la Croix-Verte, comme l'abb allait traverser la route qui mne de
Plassans la Palud, un cabriolet qui descendait la rampe, l'obligea
se garer derrire un tas de cailloux. Il coupait le carrefour,
lorsqu'une voix l'appela.

- Eh! Serge, eh! mon garon!

Le cabriolet s'tait arrt, un homme se penchait. Alors, le jeune
prtre reconnut un de ses oncles, le docteur Pascal Rougon, que le
peuple de Plassans, o il soignait les pauvres gens pour rien,
nommait "monsieur Pascal" tout court. Bien qu'ayant peine dpass
la cinquantaine, il tait dj d'un blanc de neige, avec une grande
barbe, de grands cheveux, au milieu desquels sa belle figure
rgulire prenait une finesse pleine de bont.

- C'est cette heure-ci que tu patauges dans la poussire, toi!
dit-il gaiement, en se penchant davantage pour serrer les deux mains
de l'abb. Tu n'as donc pas peur des coups de soleil?

- Mais pas plus que vous, mon oncle, rpondit le prtre en riant.

- Oh! moi, j'ai la capote de ma voiture. Puis, les malades
n'attendent pas. On meurt par tous les temps, mon garon.

Et il lui conta qu'il courait chez le vieux Jeanbernat, l'intendant
du Paradou, qu'un coup de sang avait frapp dans la nuit. Un voisin,
un paysan qui se rendait au march de Plassans, tait venu le
chercher.

- Il doit tre mort l'heure qu'il est, continua-t-il. Enfin, il
faut toujours voir... Ces vieux diables-l ont la vie joliment dure.

Il levait le fouet, lorsque l'abb Mouret l'arrta.

- Attendez... Quelle heure avez-vous, mon oncle?

- Onze heures moins un quart.

L'abb hsitait. Il entendait ses oreilles la voix terrible de la
Teuse, lui criant que le djeuner allait tre froid. Mais il fut
brave, il reprit aussitt:

- Je vais avec vous, mon oncle... Ce malheureux voudra peut-tre se
rconcilier avec Dieu, sa dernire heure.

Le docteur Pascal ne put retenir un clat de rire.

- Lui! Jeanbernat! dit-il, ah! bien! si tu le convertis jamais,
celui-l!... a ne fait rien, viens toujours. Ta vue seule est
capable de le gurir.

Le prtre monta. Le docteur, qui parut regretter sa plaisanterie, se
montra trs affectueux, tout en jetant au cheval de lgers
claquements de langue. Il regardait son neveu curieusement, du coin
de l'oeil, de cet air aigu des savants qui prennent des notes. Il
l'interrogea, par petites phrases, avec bonhomie, sur sa vie, sur
ses habitudes, sur le bonheur tranquille dont il jouissait aux
Artaud.



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