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Text on one page: Few Medium Many
ne vaut-il pas mieux que nous ayons
joué au soldat, même au tribun, et que nous soyons là, ne fût-ce
que nous cinq, pour sauter dans la rue et appeler aux armes, si
Napoléon fait le coup!

Nous pouvons entraîner, réunir dix, vingt, trente étudiants.

Auprès des jeunes gens, ces mots de «Comité» font bien; ils
croient être dans un cadre d'armée, suivre un mot d'ordre venant
de chefs élus. Je sens bien que je marcherais, moi, plus confiant,
devant un groupe d'hommes qui se seraient triés, qui auraient la
gloriole du danger, l'émulation du courage, l'air crâne et un bout
de drapeau!


Nous aurons cela--et nous nous surveillerons l'un l'autre.--
Nous pensons bien que nous ne sommes pas des lâches, mais nous ne
savons pas ce que c'est qu'un coup de fusil, un coup de canon.
Seul devant les balles, sous les boulets, on aurait peut-être peur
--il ne faut pas se vanter d'avance--mais je sais bien que
devant mes amis je ne voudrais pas reculer; et mon courage me
viendra beaucoup de ce que j'ai juré d'être brave dans ces séances
à la chandelle.

Ces discours, ces phrases, ce latin, ces images, tout cela a eu du
bon si nous nous sentons engagés vis-à-vis de nous, sinon vis-à-vis
du drapeau!

Ne rions pas trop du Comité des Jeunes!


Rire?--C'est fini de rire!


Tous les matins le journal apporte une menace de plus, et tous les
matins nous trouvent plus simples et plus graves.

Tout ce qui était fantasmagorie, parodie de 93, s'est évanoui; la
mise en scène des séances de nuit a disparu, nous faisons moins de
phrases. On ne se moque plus de Championnet.

Nous sentons venir le froid du danger et nous en avons le frisson.
Ce n'est pas la crainte du combat, ni des blessures, ni de la
mort, je ne crois pas; mais il y a dans l'air la fièvre de
l'orage...

Que fait donc la Montagne?

Elle est, en grand, un Comité des Jeunes.

On dirait qu'ils n'ont que l'envie d'être éloquents et que cela
suffit pour écarter le péril.--Révolutionnaires de 4 sous!

Le_ fla fla_ des phrases, que signifie-t-il à côté du _clic clac
_des sabres?


Dimanche, 25 novembre.


Quelle journée celle d'aujourd'hui!

Nous étions tous réunis chez Renoul.

Lisette était là; on n'avait plus à se cacher d'elle, à voiler ses
paroles. Elles étaient rares, les paroles, et de celles que tout
le monde peut entendre: rares et tristes.

Pendant que nous étions au coin du feu, on votait dans Paris--
pour nommer un député dans je ne sais quel arrondissement, en
remplacement d'un autre.

Lugubre farce! Le vote, par ce temps de menace et de haine, avec
ce bruit d'éperons dans les couloirs de la Chambre!


La neige assourdissait les pas dans la rue.

Sans savoir pourquoi, nous avions tous le front chagrin, la
poitrine serrée.

On ne s'est point disputé ce dimanche-là; au contraire, il me
semble qu'il y avait un rapprochement de coeur entre nous et qu'on
se demandait pardon tout bas, l'un à l'autre, de ce qu'on avait pu
se dire de blessant et d'injuste depuis qu'on se connaissait,
comme si l'on allait être tout d'un coup appelé à se joindre
contre le malheur!



12
2 Décembre

«Vingtras!»

On casse ma porte!

«Vingtras, Vingtras!»

C'est comme un cri de terreur!

Je saute du lit et je vais ouvrir, étourdi...

Rock! pâle et bouleversé!

«Le coup d'État...»

Il me passe un frisson dans les cheveux.

«Les affiches sont mises; l'Assemblée est dissoute; la Montagne
est arrêtée...

--Rendez-vous chez Renoul, tous, tous!»


Je grimpe au sommet de l'hôtel et je tire de dessous une planche
un pistolet et un sac de poudre. J'ai ce pistolet et cette poudre
depuis longtemps, je les tenais en réserve pour le combat!


Alexandrine s'accroche à moi,--je l'avais oubliée.

Elle ne compte plus, elle ne comptera pas un moment, tant que la
bataille durera; elle ne pèse pas une cartouche dans la balance.

Je ne lui dis que ces mots:

«Si je suis blessé, me soignerez-vous?

--Vous ne serez pas blessé,--_on ne se battra pas!»_


On ne se battra pas?--Je la souffletterais. Elle m'en fait venir
la terreur dans l'âme!

C'est qu'au fond--tout au fond de moi,--il y a, caché et se
tordant comme dans de la boue, le pressentiment de l'indifférence
publique!...

L'hôtel n'est pas sens dessus dessous! Les autres locataires ne
paraissent pas indignés, on n'a pas la honte, la fièvre. Je
croyais que tous allaient sauter dans la salle, demandant comment
on allait se partager la besogne, où l'on trouverait des armes,
qui commanderait: «_Allons! en avant! Vive la République! En
marche sur l'Élysée! Mort au dictateur!»_


On ne se battra pas?


La rue est-elle déjà debout et en feu? Y a-t-il des chefs de
barricades, les hommes des sociétés secrètes, les vieux, les
jeunes, ceux de 39, ceux de Juin, et derrière eux la foule
frémissante des républicains?

À peine de maigres rassemblements! des gouttes de pluie sur la
tête, de la boue sous les pieds,--les affiches blanches sont
claires dans le sombre du temps, et crèvent, comme d'une lueur, la
brume grise. Elles paraissent seules vivantes en face de ces
visages morts!

Les déchire-t-on? hurle-t-on?

Non. Les gens lisent les proclamations de Napoléon, les mains dans
leurs poches, sans fureur!

Oh! si le pain était augmenté d'un sou, il y aurait plus de
bruit!... Les pauvres ont-ils tort ou raison?

On ne se battra pas!

Nous sommes perdus! Je le sens, mon coeur me le crie! mes yeux me
le disent!... La République est morte, morte!


Dix heures.


On est assemblé chez Renoul.

«Y sommes-nous tous?»

Oui, tous, et encore quelques amis. Il doit en venir d'autres à
midi...

À midi? Mais d'ici là, il faut commencer le branle bas!

Il faut qu'à midi la rue soit en feu, que la bataille soit
engagée, qu'on sache le mot d'ordre, et qu'on crie de barricade en
barricade, et pour tout de bon, cette fois: _Sentinelles! prenez
garde à vous!_


On ne se battra pas!

Voilà qu'il vient d'arriver un grand garçon brun, long et gras,
frère d'un célèbre de 1848.

Plus vieux que nous, couvert de son nom, il a la parole, on
l'écoute.

Que dit-il?

«Citoyens, je vous apporte le mot d'ordre de la résistance.--«Ne
pas se lever; attendre; _laisser se fatiguer la troupe!»_

Et on l'écoute! et on ne le prend pas par les épaules, et on ne le
jette pas dans la rue pour faire le premier morceau de la
barricade?

Je m'indigne!

«Proclamons plutôt que c'est fini, perdu! Rentrez chez vous,
faisons-en notre deuil! Est-ce cela que vous voulez?...»

On se récrie.

«Non?--eh bien faites voir, comme un éclair, que tous les bras,
toutes les âmes protestent et se révoltent... À l'oeuvre, tout de
suite! Je vous le demande au nom de la Révolution!

--Que veux-tu donc faire?

--Faire ce que nous pourrons, descendre l'escalier, entamer le
pavé, crier aux armes! aux armes!... Camarades, croyez-moi!...»

On m'arrête. L'homme brun, long et gras, se tourne vers les amis
et demande si l'on veut suivre le mot d'ordre qu'ont donné les
députés que l'on a vus; ou bien si l'on veut m'écouter, moi:
descendre l'escalier, entamer le pavé, crier aux armes!...

«Il faut obéir aux Comités», dit la bande.


Un autre arrive encore.

Est-il aussi pour_ fatiguer la troupe?_

Oui... et il apporte quelque chose de plus.

«On fera passer, dit-il, un mot d'ordre pour ce soir. Ce soir,
rendez-vous place des Vosges...»

Mes camarades me regardent; suis-je convaincu, cette fois?

«Convaincu? Je suis convaincu que nous sommes perdus... Convaincu
que nous sommes des enfants, convaincu que si nous étions des
hommes d'action, nous aurions déjà une barricade commencée...

--Nous serions tout seuls... hasarde Renoul, le plus prêt à se
ranger de mon avis, et la voix frémissante.

--Tout seuls! Mais si tout le monde en dit autant, c'est la
lâcheté sur toute la ligne! Que ceux qui parlent de _fatiguer la
troupe_ aillent derrière les soldats, les mains dans leurs poches,
avec des chaussettes de rechange!...

«Allez chercher des chaussettes, monsieur, moi je dis qu'il faut
aller chercher des combattants et en faire venir en commençant le
combat.

--Où le commencer?

--Où nous voudrons, encore une fois! Sous ces fenêtres...
n'importe où! Et je m'offre à arracher le premier pavé.»

Ce n'est pas pour montrer que j'ai du courage, c'est pour indiquer
que je sens venir la défaite à pas de loup! Je ne crois pas que
nous pouvons, à nous dix, sauver la République, mais nous
monterons sur un tas de pierres, sur le plus haut tas, et nous
crierons: «À nous! à nous! Voyez, nous sommes dix; dix hommes de
dix-huit ans en redingote... dix des Écoles! Que les Blouses
viennent nous commander!»

Je m'accroche aux habits, aux regards de mes camarades... Il
paraît que je dis une folie. On me blâme, on me parle même avec
colère.

«Tu commences par insulter ceux qui viennent avec nous.

--Je n'insulte pas. Je dis que c'est insensé de croire que la
troupe sera fatiguée avant nous; je dis que nos souliers seront
usés, nos bas percés, nos talons mangés, nos voix cassées avant
que les soldats aient une ampoule...--Fatiguer la troupe!...»

Le dégoût et la douleur m'étranglent.


On ne se battra pas!


Je reviens à Renoul et aux autres:

«Pour la dernière fois, je vous en supplie. Pas besoin de mot
d'ordre! Partons ensemble, prenons un bout d'étoffe rouge,
arrachons ces rideaux, déchirons ce tapis et allons planter ça au
premier carrefour! Mais tout de suite! Le peuple perd confiance,
la troupe devient notre ennemie, Napoléon gagne du terrain à
chaque minute qui s'envole, à chaque phrase que nous faisons, à
chaque bêtise que dit cet homme, à chaque cri que je jette en
vain!...»

On ne m'écoute plus; on fait même autour de moi un cercle de
fureur. J'ai trouvé le moyen d'exaspérer mes amis...

Il y en a un qui m'a dit déjà:

«Si nous survivons, tu te battras avec moi.»


Si nous survivons? Mais nous en prenons le chemin.


Il faut se rendre pourtant à l'avis de tous!--Je serais seul,
tout seul, et désavoué par les miens. Les étudiants qui me
connaissent me demanderont où sont les autres, où est ma bande?

J'ai pensé à aller quand même me planter, comme je l'ai dit,
devant la porte, avec une barre de fer pour soulever les pierres.
Où la prendrai-je, cette barre?



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