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Text on one page: Few Medium Many
tu sais, dit-elle, après être allée au refrain, le boulanger
est venu, et il a dit qu'il ne monterait plus de _jocko_[3] si on
ne lui payait pas la dernière note.

--Et Royanny?

--Royanny! il est sorti pour voir si on voudrait lui prendre son
pantalon au _clou_ de la Contrescarpe, on n'en a pas voulu _au
Condé_.»

Matoussaint, qui vient d'accrocher son chapeau immense à une
patère dans le mur (comme un Grec accroche son bouclier),
Matoussaint se gratte le front.

«Tu vois, _frère_, la misère nous poursuit.»

_Frère?_--Ah! c'est moi!--Je n'y pensais plus. Je n'ai
jamais eu de frère et je ne puis pas me faire à cette tendre
appellation, du premier coup.

«Mais, dis-donc, fait-il en changeant de ton, tu débarques? Tu
dois avoir de l'argent? Les arrivants ont toujours le sac.»

Je dépose mon bilan.

Angelina me regarde d'un air de mépris.

«Et _ça_, dit Matoussaint en se précipitant sur ce qui me suit et
qu'on a pris tour à tour, depuis ce matin, pour un malade et pour
un voleur; _ça_, ça peut se mettre au clou.»

Angelina hausse les épaules jusqu'au plafond.

«On peut le vendre, toujours! Veux-tu le vendre? Tiens-tu à cette
jaunisse?

--Non...»

Un «non» hypocrite.


Pauvre vieux paletot! il est bien laid et il m'a valu aujourd'hui
bien des humiliations, mais j'étais habitué à lui comme à un
meuble de notre maison. Il m'a tenu trop chaud et il était trop
lourd sur mon bras toute cette après-midi, mais la nuit il m'a
empêché de grelotter. J'aurai encore des nuits froides dans la
vie! Les hivers qui viendront, il pourrait me servir de couverture
si mon lit n'en a qu'une. Puis, il a été sur le dos de mon père,
le professeur, avant de m'être abandonné! Les élèves en ont ri,
mais c'était une gaieté d'enfants; ce n'était pas la brutalité
d'une vente au rabais, ni la mise à l'encan d'une vieille chose,
qui, toute ridicule qu'elle fût, avait son odeur de relique...

Cela n'a duré qu'un instant. C'est bien mauvais signe, si j'ai de
ces sensibilités-là, à l'entrée de la _carrière!_

«Pstt, pstt, ho! hé! marchand d'habits!»

Le marchand d'habits est monté et nous a donné quarante sous de la
relique.

Ces quarante sous, ajoutés aux huit sous qui me restent, apportent
la gaieté dans la mansarde.

Du pain, un litre, et des côtelettes à la sauce: il y a tout cela
dans nos quarante-huit sous!

C'est moi qui irai commander.--Je dirai: «Des côtelettes avec
beaucoup de cornichons», et, quand le garçon viendra avec la boîte
en fer-blanc, je lui donnerai deux sous de pourboire; je lui
donnerai même trois sous au lieu de deux, j'ai le droit de faire
des folies au péril de mon avenir.


Nous avons bien dîné, ma foi!

On a tiré au sort à qui aurait la dernière rondelle de cornichon,
on a trouvé encore de quoi acheter un gros pain, de quoi prendre
son café, et l'on a braillé, ri et chanté, jusqu'à ce qu'Angelina
ait dit qu'il était temps de chercher où me _coller_ pour la nuit.

La concierge à qui l'on a parlé de l'affaire Truchet me logerait
bien s'il y avait de la place, et me ferait crédit d'une
demi-semaine. Mais tout est pris.

Elle se rappelle heureusement que les Riffault lui ont parlé d'un
cabinet qui est libre. Les Riffault tiennent un hôtel rue
Dauphine, 6, près du café Conti.

Elle écrit avec son orthographe de portière un mot pour les
Riffault qu'elle connaît, et qui ont été concierges, comme elle,
avant de s'établir.

Avec ce mot, gras comme les doigts du charcutier qui a vendu les
côtelettes, je vais en compagnie de Matoussaint, rue Dauphine, et
quoiqu'il soit minuit, on m'ouvre et l'on me conduit au cabinet
libre.


J'y arrive par une espèce d'échelle à marches pourries qui a pour
rampe une corde moisie et graisseuse; au sommet, entre quatre
cloisons, une chaise dépaillée, une table cagneuse, un lit tout
bas, en bois rouge, recouvert d'une couverture de laine poudreuse
--poudreuse comme quand la laine était sur le dos du mouton;--
l'air ébranle la fenêtre disjointe et passe par un carreau brisé.

Matoussaint lui-même semble effrayé; il a failli se casser les
reins en descendant l'échelle.

«Tu es tombé?

--Non.»

Mais je sais que Matoussaint n'aime pas à avouer qu'il est tombé,
et il riait toujours (bien jaune) quand il lui arrivait de prendre
un billet de parterre au collège; il disait que c'était _exprès._


JE SUIS CHEZ MOI!

Ce cabinet est misérable, mais je n'ouvrirai cette porte qu'à qui
il me plaira, je la fermerai au nez de qui je voudrai;
j'écraserais dans la charnière les doigts de ceux qui refuseraient
de filer, je ferais rouler au bas de cette échelle le premier qui
m'insulterait, dussé-je rouler avec lui, si je ne suis pas le plus
fort, ce qui est possible, mais on dégringolerait tous les deux.

JE SUIS CHEZ MOI!

Je rôde là-dedans comme un ours, en frottant les murs...

JE SUIS CHEZ MOI!

Je le crierais! Je suis forcé de mettre ma main sur ma bouche pour
arrêter ce hurlement d'animal...


Il y a deux heures que je savoure cette émotion.

Je finis par m'étendre sur mon lit maigre, et par les carreaux
fêlés je regarde le ciel, je l'emplis de mes rêves, j'y loge mes
espoirs, je le raye de mes craintes; il me semble que mon coeur--
comme un oiseau--plane et bat dans l'espace.

Puis, c'est le sommeil qui vient... le songe qui flotte dans mon
cerveau d'évadé...

À la fin mes yeux se ferment et je m'endors tout habillé, comme
s'endort le soldat en campagne.

Le matin, au réveil, ma joie a été aussi grande que la veille.

Il venait justement un soleil tout clair d'un ciel tout bleu, et
des bandes d'or rayaient ma couverture terne; dans la maison une
femme chantait, des oiseaux piaillaient à ma fenêtre.

On m'a fait cadeau d'une fleur. C'est la petite Riffault à qui
l'on avait donné plein son tablier d'oeillets rouges, et qui,
voyant ma porte ouverte, m'a crié du bas de l'échelle: «Veux-tu un
oeillet, monsieur?»

Je l'ai mis dans un gros verre qui traînait sur la table boiteuse.

C'eût été une fiole de mousseline, une coupe de cristal, que
j'aurais été moins heureux: dans le fond de ce verre je relisais
les pages de ma vie de campagne et j'entendais vibrer des refrains
d'auberge.

On avait de ces gros verres-là dans les cabarets de la Haute-Loire...

Quand je quitte la maison Riffault, lorsque je sors de cet hôtel,
ce chez moi, je trouve la rue bourrée, pleine de monde et pleine
de vie.

Je regarde l'heure dans une boutique, deux heures. Je me suis
réveillé à huit, j'ai entendu l'horloge. Mais depuis lors, le
bruit des horloges a été couvert par le bourdonnement de mes
pensées et de mes rêves.

J'arrive chez Matoussaint. On me croyait mort, ou reparti, on ne
savait que penser! «Qu'as-tu fait tout ce temps-là?

«Et tu n'as pas faim?

--Non.»

Et c'est vrai, je n'ai pas faim. Une fièvre de liberté nouvelle
m'a nourri et soutenu. Je consens pourtant à rompre le pain béni
de la gaieté, si pain il y a. Il n'y a pas que la gaieté, et
l'appétit.

Mais Truchet est peut-être revenu! Allons voir Truchet! Comme
Mercadet[4] dit: «Allons voir Godeau!»

Truchet est peut être revenu. Il a peut-être retrouvé le
postillon. Il y a peut-être quarante francs qui attendent aux
Messageries! Quarante francs, et ici nous n'avons pas de pain!

On reste pourtant jusqu'au soir dans le quartier parce qu'il y a
quelqu'un qui doit apporter cinq francs. On atteint la nuit en
l'attendant.

On est allé voir si Truchet était de retour.

--Dans trois jours.

Comment on a fait pour manger ces trois jours-ci, je ne sais pas.
Mais on a mangé; seulement il a fallu du temps pour trouver, c'est
un travail comme un autre de recueillir son dîner dans la bohème
et qui finit par être payé comme tout travail mais on ne peut
faire autre chose et l'estomac ne passe à la caisse qu'à des
heures irrégulières. La vie de nous tous passe à cela. Et il a
fallu courir, engager, emprunter!

Ce n'est pas assez pour moi--et déjà je souffre de ce tapage en
l'air, de ces courses pour du saucisson, de ces haltes devant les
bocaux de prunes; je souffre de plus, encore... et je n'ose leur
dire.

Il me semble qu'on ressemble un peu à des mendiants, sur notre
carré.


Enfin j'ai touché mon argent! M. Truchet est revenu.

J'ai gardé six francs pour les Riffault. Mon _chez moi_ me coûte
six francs; il faut ce qu'il faut!

J'ai donné le reste à Angelina pour la _pot-bouille_.

Dès le premier jour on a détourné de la caisse à _pot-bouille_ six
autres francs pour aller au théâtre. Après un bon dîner, on est
descendu sur la Porte-Saint-Martin où se joue la pièce qu'on veut
voir: _la Misère_, par M. Ferdinand Dugué.

On boit en route et Matoussaint est très _lancé._

Le rideau se lève.

Le héros (c'est l'acteur Munié) arrive avec un pistolet sur la
scène.

Il hésite: «Faut-il vivre honnête ou assassiner? Sera-ce la vie
bourgeoise ou l'échafaud?»

Matoussaint crie: «L'échafaud! l'échafaud!»


Les quarante francs y ont passé.

On s'est bien amusé pendant dix jours, et je n'ai pas songé une
minute au moment où l'on n'aurait plus le sou.

Ce moment est arrivé; il ne reste pas cinquante centimes à
partager entre l'hôtel Lisbonne et l'hôtel Riffault.

Je viens de remonter mon échelle, de fermer ma porte. Je n'ai
mangé que du bout des dents à dîner, il y avait trop peu, mais
j'ai acheté un quignon de pain bis pour le croquer dans mon
taudis.

Il n'est que huit heures.

La soirée sera longue dans ce trou, mais j'ai besoin d'être seul;
j'ai besoin d'entendre ce que je pense, au lieu de brailler et
d'écouter brailler, comme je fais depuis huit jours. Je vis pour
les autres depuis que je suis là; il ne me reste, le soir, qu'un
murmure dans les oreilles, et la langue me fait mal à force
d'avoir parlé; elle me brûle et me pèle à force d'avoir fumé.

Ce verre d'eau, tiré de ma carafe trouble, me plaît plus que le
café noir de l'hôtel Lisbonne; mes idées sont fraîches, je vois
clair devant moi, oh! très clair!

C'est la misère demain.

Matoussaint assure que ce n'est rien.

Est-ce que Schaunard, Rodolphe, Marcel, n'en ont pas de la misère,
et est-ce qu'ils ne s'amusent pas comme des fous en ayant des
maîtresses, en faisant des vers, en dînant sur l'herbe, en se
moquant des bourgeois?

Je n'ai pas encore dîné sur l'herbe; je n'ai presque pas dîné
même, pour bien dire.

Pauvre mère Vingtras, elle m'a prédit que je regretterais son
pot-au-feu!



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