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Text on one page: Few Medium Many
Il la reprendra: il l'a déjà
reprise... Honnête homme qui a l'air de commettre un crime... Mais
il avait une nature d'irrégulier, et le hasard l'a mis dans un
métier de forçat, en lui donnant pour compagne votre mère trop
paysanne pour une âme haute et meurtrie. Je connais cela, moi qui
ai souffert, qui ai aimé... sans qu'on le sache... Eh bien, oui,
parce que j'avais passé par là, parce que j'étais au courant de
toute l'histoire, j'ai conseillé la séparation! Votre mère
n'aurait pas fait de scandale, tout en agonisant de douleur, mais
l'Université a ses mouchards, et tôt ou tard c'était, non plus la
disgrâce, mais la destitution. C'est votre mère qui a fait la
première le sacrifice. «Oui, il vaut mieux que nous nous
séparions!» Elle a éclaté en sanglots, et a embrassé votre père
comme j'ai vu embrasser des morts avant qu'ils fussent mis dans la
bière.

«Je croyais que vous saviez cette histoire. Sans doute, ils n'ont
pas encore osé vous la dire!»


.....................


Le soir même de notre entretien--c'était le 31--le père de
Collinet est venu me voir et m'a apporté mes quarante francs.
«Vous viendrez les chercher à la maison, désormais, tous les
premiers du mois.» Il n'a rien ajouté, et je n'ai rien demandé.
Mais j'ai écrit à ma mère.

Ma plume a longtemps hésité; j'ai raturé bien des lignes, j'ai
même effacé un mot sous des larmes que je n'ai pu retenir. Je ne
savais comment ménager son coeur.

Elle m'a répondu.

«Oui, mon fils, ton père et moi, nous sommes séparés, séparés
comme si la mort avait passé par là. Je te demanderai même comme
une grâce de ne plus prononcer son nom dans tes lettres; fais-moi
cette charité au nom de ma douleur.»


Par le vieux professeur, qui est revenu me voir, j'ai su qu'elle
avait appris que la madame Brignolin nouvelle avait repris place
dans le lit du père, et qu'auprès de certaines gens elle passait
même pour l'épouse. C'est la fin, l'éternel veuvage; je la
connais. Le nom de mon père est rayé de nos lèvres, tout en
restant écrit comme avec la pointe d'un couteau dans le coeur de
la pauvre femme.

Lui écrirai-je, à lui? Que lui dire? Un jour peut-être je saurai
trouver le mot ou le cri qui rapproche le père du fils;
aujourd'hui, il faudrait l'excuser ou l'accuser! Mais, à mes yeux,
ma mère est malheureuse sans qu'il soit criminel. Je resterai muet
entre ces deux victimes.

Le bon vieux professeur, qui est reparti là-bas, m'a promis qu'il
m'avertirait, si dans la maison de l'abandonnée arrivait la
maladie ou un malheur.

Mais ma mère elle-même m'écrit et m'appelle.

«Je t'en prie, arrive puisque tu vas avoir tes vacances de Pâques
et du temps devant toi... et puis, je suis souffrante, et je me
dis souvent que si j'allais, par hasard, mourir avant de t'avoir
embrassé encore une fois, mon agonie serait si triste!... Essaie
de venir, mon enfant, tu me rendras bien heureuse.»

Je tremble un peu en tenant cette feuille écrite là-bas, au
village, par la main honnête de la pauvre femme... Comme ceux de
la brasserie riraient s'ils me voyaient!

Je puis partir comme elle dit. J'ai même par hasard une redingote
toute neuve et un chapeau tout frais.

Voir le pays!...

Toute la soirée, je me suis promené seul sous les arbres du
Luxembourg en y songeant. Je n'ai pas mis les pieds à la
brasserie, de peur d'enfumer mon émotion.


Me voilà en route! La locomotive est déjà à cent cinquante lieues
de Paris!...

La vue des villages qui fuient devant moi ressuscite tout mon
passé d'enfant!

Maisonnettes ceinturées de lierre et coiffées de tuiles rouges;
basses-cours où traînent des troncs d'arbres et des socs de
charrues rouillés; jardinets plantés de soleils à grosse panse
d'or et à nombril noir; seuils branlants, fenêtres éborgnées,
chemins pleins de purin et de crevasses; barrières contre
lesquelles les bébés appuient leurs nez crottés et leurs fronts
bombés, pour regarder le train; cette simplicité, cette
grossièreté, ce silence, me rappellent la campagne où je buvais la
liberté et le vent, étant tout petit.

Dans les femmes courbées pour sarcler les champs, je crois
reconnaître mes tantes les paysannes; et je me lève malgré moi
quand j'aperçois le miroir d'un étang ou d'un lac; je me penche,
comme si je devais retrouver dans cette glace verte le Vingtras
d'autrefois. Je regarde courir l'eau des ruisseaux et je suis le
vol noir des corbeaux dans le bleu du ciel.

Dans ce champ d'espace, avec cette profondeur d'horizon et ce
lointain vague, l'idée de Paris s'évanouit et meurt.

Tout parle à ma mémoire: ce mur bâti de pierres posées au hasard
et qui laissent de grands trous de lumière comme des meurtrières
de barricade abandonnée: cette échelle de vigne qui a fait
pétiller dans ma cervelle, ainsi que la mousse du vin nouveau, les
réminiscences des vendanges--et ce bois sombre qui me rappelle
la forêt de sapins où il faisait si triste et où j'aimais tant à
m'enfoncer pour avoir peur!


Nous sommes à Lyon.

Je n'ai plus regardé ni vu les peupliers, les ruisseaux, le ciel!
J'ai cru seulement apercevoir là-haut, dans les nuages, une boule
de sang; au-dessous, il me semblait que j'entendais claquer une
guenille de deuil.

J'ai ôté d'instinct mon chapeau--pour saluer le _drapeau
noir..._ le drapeau noir, étendard des canuts, bannière de la
Guillotière!

C'est en 1832, au sommet de cette Guillotière en armes, que des
blouses bleues portèrent, pour la première fois, sur des fusils en
croix, le berceau de la guerre sociale!

Heureusement, nous avons passé vite et nous ne nous sommes point
arrêtés... J'aurais perdu la joie du recueillement doux et
profond, pendant les pèlerinages que j'aurais faits aux endroits
où l'on avait crié: _Vivre en travaillant, mourir en combattant!_


À Saint-Étienne nous avons pris le train qui longe la Loire.

J'ai toujours aimé les rivières!

De mes souvenirs de jadis, j'ai gardé par-dessus tout le souvenir
de la Loire bleue! Je regardais là-dedans se briser le soleil;
l'écume qui bouillonnait autour des semblants d'écueil avait des
blancheurs de dentelle qui frissonne au vent. Elle avait été mon
luxe, cette rivière, et j'avais pêché des coquillages dans le
sable fin de ses rives, avec l'émotion d'un chercheur d'or.

Elle roule mon coeur dans son flot clair.

Tout à coup les bords se débrident comme une plaie.

C'est qu'il a fallu déchirer et casser à coups de pioche et à
coups de mine les rochers qui barraient la route de la locomotive.

De chaque côté du fleuve, on dirait que l'on a livré des
batailles. La terre glaise est rouge, les plantes qui n'ont pas
été tuées sont tristes, la végétation semble avoir été fusillée ou
meurtrie par le canon.

Cette poésie sombre sait, elle aussi, me remuer et m'émouvoir. Je
me rappelle que toutes mes promenades d'enfant par les champs et
les bois aboutissaient à des spectacles de cette couleur violente.
Pour être complète et profonde, mon émotion avait besoin de
retrouver ces cicatrices de la nature.

Ma vie a été labourée et mâchée par le malheur comme cet ourlet de
terre griffée et saignante.

Ah! je sens que je suis bien un morceau de toi, un éclat de tes
rochers, pays pauvre qui embaumes les fleurs et la poudre, terre
de vignes et de volcans!

Ces paysans, ces paysannes qui passent, ce sont mes frères en
veste de laine, mes soeurs en tablier rouge... ils sont pétris de
la même argile, ils ont dans le sang le même fer!

Deux mots de patois, qui ont tout d'un coup brisé le silence d'une
petite gare perdue près d'un bois de sapins, ont failli me faire
évanouir.

Nous approchons!

Je suis pâle comme un linge, je l'ai vu dans la vitre, j'avais
l'air d'un mort.


Le Puy! Le Puy!...

Je reconnais les enseignes, un chapeau en bois rouge, la botte à
glands d'or, le _Cheval blanc_, l'_Hôtel du Vivarais_.

À une fenêtre, je vois tout à coup apparaître une face pâle avec
de grands yeux noirs au larmier meurtri, et j'entends un cri...

«Jacques!»

C'est ma mère qui m'appelle et qui me tend les bras! Elle vient
au-devant de moi dans l'escalier et m'embrasse en pleurant.


«Comme tu as l'air dur!» me dit-elle au bout d'un moment.

C'est qu'en effet j'ai senti comme le froid d'un couteau dans le
coeur, en entrant dans la chambre où elle m'a entraîné et qui a
comme une odeur de chapelle.

Partout, des reliques fanées: cadres de vieux tableaux, gravures
jaunies par le temps...--C'est ce qui lui reste d'avant sa
séparation.

Voilà le portrait de mon père, avec les cheveux en toupet comme on
les portait quand il était jeune. La tête est presque souriante et
pleine. Mais à côté est un dessin qui le représente amaigri et
l'oeil triste. Ce dessin a été fait quand la vie avait fané et
creusé ses traits.

Voici son portefeuille de vieux cuir vert, où il avait écrit des
chansons qui avaient la forme de flacons et de gourdes, où il
avait aussi laissé dans un des plis une fleur donnée par ma
mère...

Cette fleur-là, elle vient de la retirer, et, après l'avoir
pressée sur ses lèvres, elle a voulu que j'y appuie les miennes
aussi. Je l'ai fait machinalement et avec gêne...

Toutes ces choses, porte-montre d'il y a trente ans, bonnet grec
aux roses défraîchies et poudreuses, bouquet aux pétales secs
embaumant pour elle le souvenir d'un jour heureux, tout cela est
entremêlé de brins de rameau et de buis bénit, même d'images de
sainteté, et la pauvre femme joint les mains et regarde le ciel en
remuant les miettes du passé.

Elle est restée immobile dans sa douleur depuis le jour où son
mari l'a quittée.

J'ai senti le voile des larmes, certes, quand j'ai eu son visage
pâle et grave contre le mien, quand elle m'a serré contre sa
poitrine amaigrie et tremblante: être faible qui n'avait plus que
moi pour s'appuyer et que moi à aimer. Mais en voyant se dresser
entre nous trois, elle, moi et mon père absent, cette
reliquaillerie, c'est de la colère qui m'a pris les nerfs, et le
sentiment de mélancolie qui m'envahissait a fait place à une
sensation de mépris, dont ma figure a laissé voir les traces.


Je me suis échappé pour rôder dans la ville.

«Es-tu allé voir le collège?



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