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Text on one page: Few Medium Many
Alors pour quelques coups, parce
que ma pièce est trop petite, j'abandonne toute une époque? Par
quoi remplacerai-je le Moyen Âge? Ai-je quelque idée nouvelle?
Voyons, il y a assez longtemps que je critique _sans dire ce que
je mettrai à la place_. Quelles sont mes idées! Expliquer voir,--
et se renversant dans le fauteuil (il prend toujours le fauteuil,
c'est déjà assez embêtant)--vos opinions en fait de théâtre!
Allons, je vous écoute!

Il met un petit tas de charbon sur le feu, le tasse avec le bout
des pincettes pour m'indiquer qu'il va être tout oreilles. Là, le
feu est fait. Mes opinions en fait de théâtre, maintenant!

«Eh bien, vos idées. Comment comprenez-vous le théâtre? Quel est
celui que vous préférez?

--Celui où l'on est bien assis, où ça sent l'orange et où la
pièce est bonne. Voilà le théâtre que je préfère, mais ce n'est
pas une théorie, ni une idée.»

Je ne me presse pas de répondre, je fais semblant d'avoir laissé
tomber quelque chose, ou de remettre en place je ne sais quoi sur
la cheminée--je répète la question pour retrouver de l'aplomb:
«Vous voulez savoir quelles sont mes idées sur le théâtre et quel
est celui que je préfère?

--Oui, c'est ça que Dubois te demande», me dit Legrand d'un air
qu'il s'efforce de rendre amical; je vois bien qu'au fond il
voudrait me voir collé.

Je n'ai encore rien trouvé, ma langue s'empâte. Je remets en place
trop de bibelots sur la cheminée. Je reprends les pincettes des
mains de Dubois au lieu de lui développer mes théories, et je tape
sur le feu comme si j'avais aperçu tout d'un coup un vice dans sa
construction, ce qui n'arrange pas les choses! Dubois a l'orgueil
de ses feux. Il a même un secret à lui pour une _pâte_, un mouillé
de cendres et de poussier qui fait croûte. Je casse cette croûte
et je ne dis pas mes idées sur le théâtre. Je patauge.--Ah! je
suis collé. Legrand peut se frotter les mains!

Le dernier mot de Dubois est écrasant.

«Mon cher, quand on n'en sait pas plus que vous, on se fait
tanneur et non pas un homme de lettres.»

Soirée terrible! et qui m'a réduit à un rôle inférieur dans la
maison. Je ne me fais plus prier pour aller aux commissions. C'est
moi qui vais de moi-même tirer de l'eau quand il en faut pour la
pâte de Dubois, c'est moi qui sors pour la goutte, quand on peut
l'acheter. Je vais jeter les cendres, sans qu'on me le dise.

La nuit qui a suivi cette scène déplorable, j'ai beaucoup réfléchi
dans mon lit à ce que j'aurais pu dire, à ce qu'il y avait à
répondre.

Quelquefois, quand je sors d'une conversation où j'ai été stupide,
je trouve ce qu'il aurait fallu répondre au moment. Je n'aurais
qu'à rentrer. Si quelqu'un m'aidait, me jetais une phrase (dont
nous aurions convenu ensemble) je riposterais par un mot d'esprit
tout de suite. Je me donne ces fois-là des coups de poing de
n'avoir pas trouvé au moment. Mais ici c'est de l'affaissement, du
simple affaissement. On me donnerait un an que je n'en trouverais
pas plus long. Je jette ma langue aux chiens! Je n'ai pas
découvert autre chose que ce que j'ai dit, en cassant la croûte et
en remuant las bibelots sur la cheminée.

En fait de théâtre, j'aime les pièces qui m'amusent et je ne suis
pas fou de celles qui ne m'amusent pas. Voilà mes idées, pas
davantage.

Dubois n'est pas une méchante nature. Ce n'est pas un homme à
faire souffrir pour le plaisir de faire souffrir. Il n'est pas de
ces gens qui abusent d'une supériorité facile pour écraser ceux
qui sont au-dessous d'eux et n'ont pas d'intelligence. Legrand de
son côté ne peut pas me montrer sa joie secrète de m'avoir vu
roulé. Et je vis plutôt entouré de soins que poursuivi d'injures!
Si je disais qu'on me maltraite, je mentirais. Je ne suis pas
maltraité. Même ils m'ont pris le seau des mains deux ou trois
fois quand j'allais chercher de l'eau ou vider les cendres. Ils
sentent bien que si je n'ai pas de théories sur le théâtre, ce
n'est pas ma faute, et on ne veut pas pour cela me réduire au rôle
de domestique. Je m'apercevrais plutôt qu'ils mettent une certaine
insistance à faire maintenant des choses qu'ils ne voudraient pas
faire auparavant, ils apportent de la délicatesse. Ils se sont
très bien conduits dans cette circonstance, on ne peut pas dire le
contraire. Mais Dubois triomphe. Il n'y en a plus que pour lui; le
théâtre lui appartient, c'est fini depuis ma déroute. Legrand
l'écoute, oreilles béantes, raconter les grandes soirées du
boulevard et Frédérick Lemaitre, Mélingue... Mais Mélingue est
bien nouveau, Frédérick (ils disent Frédérick seulement),
Frédérick est tombé dans le Dennery. Il y a un acteur qui, pour
l'auteur de _Pierre l'arquebusier_, représente mieux que tout le
drame. Si tu avais vu Lockroy là-dedans!

Lockroy, on ne parle que de Lockroy, Lockroy par ci, Lockroy par
là. «Comme il portait la botte molle!»

Je porte, moi, des souliers très durs. On dira que je veux me
mettre en scène--non, à mes côtés beaucoup ont des souliers qui
leur font mal et personne n'a de bottes molles, personne.

Dubois varie quelquefois la formule! «Comme il était dans
l'entonnoir!»--l'entonnoir des bottes!

La pièce du Moyen Âge?--je vais le dire comme je le pense!--
Dubois, tu entends! Je n'aime pas la pièce Moyen Âge! Je n'ai pas
pu expliquer l'autre jour,--je ne pourrais pas encore
m'expliquer aujourd'hui, c'est vrai, mais si tu veux tout savoir,
Dubois! eh bien, j'en ai assez des seigneurs, des hommes d'armes,
des gens qui ont des fraises blanches--je préfère les rouges
avec du sucre et du vin--qui ont des bouillons aux manches--je
les aime mieux dans un bol--qui portent l'épée en verrouil.--
Ça m'ennuierait à crever de porter une épée en verrouil,--qui
ont des grands manteaux jaunes--j'ai eu un paletot de cette
couleur, j'en ai assez! Ils vont se battre sous les réverbères,
ils enlèvent des femmes! Ils font mordre la poussière! Si on
pouvait encore faire mordre la poussière, enlever les femmes!
C'est la poussière qu'on enlève maintenant, c'est tout changé!
Nous avons bien dégénéré! Mais c'est comme ça!

Il me semble aussi que l'on ne porte plus tant de ces étoffes de
couleur prune, lie de vin, feuille de vigne dont sont faits les
pourpoints des manants, ni de ces soies verdâtres, violâtres,
bleuâtres, beurrâtres dont sont faits les habits des grands
seigneurs.--Plus de crevés! Je ne vois de crevés nulle part. Il
est vrai que je sors très peu de mon quartier. Ce sont les dames
maintenant qui s'habillent avec ces étoffes de soie, et qui ont
ces noeuds roses au cou. J'ai vu au parterre des Variétés un petit
monsieur qui avait un noeud rose--mais il était très mal vu--
on chuchotait, les femmes faisaient des signes de dégoût et un
lettré qui était là a dit: C'est un mignon d'Henri III.

Pour les chapeaux, il n'y a plus que les clowns et les
photographes qui aient des chapeaux pointus avec un ruban de
couleur autour--les joueurs de biniou aussi. J'oubliais les
joueurs de biniou.

Et le cuir? On ne porte plus tant de cuir! gants de cuir, mollets
de cuir, revers de cuir couleur pain, ce qui va très mal avec la
nuance abricot dont le Moyen Âge abuse. Je ne suis pas fou de
l'abricot. Je préfère la pêche comme fruit, et le noir comme
couleur.

Legrand me regarde avec stupeur.

Mais Victor Hugo a mis toutes ses pièces au Moyen Âge, rien qu'au
Moyen Âge!--Ça m'a fait assez de cogner quand je voulait être
Triboulet, César de Bazan! quand je cherchais une place de
domestique comme Ruy Blas!--sans avoir aucun certificat!


Il ne me reste que le drame moderne, la pièce vécue, c'est-à-dire
avec toutes les passions, les grandeurs et les vices de notre
temps... ce qui se passe dans le salon... la rue. C'est commode,
la rue, mais le salon! Il faudrait que j'allasse dans le monde,
pour peindre les moeurs de l'aristocratie. Je n'ai pas assez de
vêtements. Je n'ai que ce que j'ai sur moi--et un pantalon de
rechange.

J'ai songé à mettre en scène les angoisses d'une jeune fille qui
va succomber mais je n'y connais rien. Alexandrine qui aurait pu
me renseigner, Alexandrine n'a pas eu d'angoisses... Je n'ai pas
pu les surprendre du moins... Elle a simplement dit: «Avec le
rideau, comme ça, vois-tu, on ne nous apercevra pas de l'autre
côté, ce vitrage sera bien commode.»

Dois-je parler de ce vitrage? Dois-je parler des menuisiers, dire
que ça sentait la térébenthine, et que mon coeur me criait:
«Pourvu qu'on mette longtemps à tapisser!» Dois-je placer l'homme
qui aime derrière la cloison, au milieu des pots de colle et des
rouleaux de papier à fleurs?... Je ne me rappelle que cela. C'est
tout ce qui me revient à l'esprit de ce moment suprême. Suis-je né
pour peindre des pièces vécues ou pour vivre dans des pièces qu'on
peint? Ai-je le génie de la tapisserie au lieu du génie du
théâtre?...

Je voudrais être vieux, bien vieux pour avoir vu et pouvoir
peindre d'autres choses. Je ne pourrais pour le moment mettre au
théâtre que ma mère, mon père et moi... Moi, avec des pantalons
fendus--ou avec mon habit de collégien trop grand,--moi qu'on
fouette. Est-ce qu'il y aura un acteur assez petit? et qui voudra
porter des pantalons fendus? Le pantalon fendu est-il accepté au
théâtre? Voudra-t-il aussi se laisser fouetter--la censure le
permettra-t-elle?...

Si je faisais cinq actes avec un pêché capital. Il y en a--
combien y en a-t-il?... Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept.

L'orgueil! mais Matoussaint l'a pris.

Il m'a fait jurer de n'en rien dire, il a pris l'orgueil pour lui.
Je ne puis pas y toucher sans commettre une indélicatesse. Il fait
l'orgueil. Il m'a même dit son titre, et montré son affiche.


_MOI_
_JOUÉ PAR L'AUTEUR_


Il a hésité quelque temps entre cette pièce-là et une autre sur
les parents. Il ne voulait pas traiter le sujet des parents à ma
façon. Le héros n'avait pas son pantalon fendu et l'on ne voyait
pas son derrière au lever de rideau. Le héros c'était lui, lui
encore, mais avec de petites moustaches.

Il était assis sur une chaise, ayant l'air de réfléchir
profondément; il se levait enfin et s'avançant à pas lents sur le
devant de la scène, il s'écriait sur le ton de la plus parfaite
conviction:

«Quelle canaille que mon père!»

Il disait canaille, et non pas bandit, criminel.



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