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Text on one page: Few Medium Many
Au lycée, au quartier Latin, dans les crémeries,
les caboulots ou les garnis, partout, j'ai eu contre moi tout le
monde; et cependant j'étreignais mon geste, j'étranglais ma voix,
j'énervais mes colères...

Mais nous ne sommes que deux à présent!... Il y a plus. Ma balle,
si elle touche, ricochera sur toute cette race de gens qui,
ouvertement ou hypocritement, aident à l'assassinat muet, à la
guillotine sèche, par la misère et le chômage des rebelles et des
irréguliers...

Je ne lâcherais pas pour une fortune cette occasion qui m'est
donnée de me faire en un clin d'oeil, avec deux liards de courage,
une réputation qui sera ma première gloire,--ce dont je me
moque!--mais qui sera surtout le premier outil dur et menaçant
que je pourrai arracher de mon établi de révolté.


En place--et feu!

Je ne jette ces mots dans l'oreille de personne, mais je les
murmure comme une conclusion; c'est le total de mon calcul.

Nous passons devant une ferme. Les témoins demandent s'il y a
quelque chose à boire. Je prends un verre d'eau, Legrand aussi; il
faut se battre bien de sang-froid Nous avons eu la même idée tous
deux; comme moi, il sent que cette heure était nécessaire pour
nous, et il sent aussi qu'un flot de sang, d'où qu'il jaillisse,
lavera la crotte et la tristesse de notre jeunesse!

«Messieurs, dit d'une voix un peu tremblante un des témoins, je
viens de marcher en avant, et je crois avoir trouvé une place.»

On n'entend que des bouts de branches mortes qui crient un peu
sous les souliers, des toussements courts qui sortent des
poitrines étranglées; on entend filer un lézard, partir un
oiseau... sonner un tambour de saltimbanques dans le lointain.


On entend autre chose à présent. C'est le bruit des pistolets
qu'on arme, puis un mot: «Avancez!»


Deux détonations emplissent la campagne. Nous restons debout tous
les deux. J'ai fait je ne sais combien de pas, j'ai abattu mon
arme. C'est manqué. Legrand, plein de sang-froid, m'a ajusté
longuement. Sa balle m'a passé juste à un demi-pouce de l'oreille
et a même frisé ma tignasse. J'aurais dû la faire couper. Elle
fait boule et sert de cible.

«Vous pourriez en rester là! dit Collinet. À dix pas! mais c'est
un assassinat! vous allez y rester tous les deux!

--Chargez!»

L'accent a été impérieux, paraît-il, car les témoins ont obéi
comme des soldats. Nous nous promenons, Legrand et moi, chacun de
notre côté, muets, très simples, les mains derrière le dos, et
ayant l'air de réfléchir.

Un chien, venu on ne sait d'où, se trouve dans mes jambes et me
regarde d'un oeil doux, en demandant une caresse. Il m'a fait
penser à Myrza, la chienne que nous avions à la maison quand
j'étais enfant, qui me léchait les mains et semblait pleurer quand
j'avais pleuré et qu'on m'avait battu. J'étais forcé de me laisser
faire alors, je ne pouvais que conter ma douleur à la pauvre
bête...

On avait le droit de me faire souffrir et, si je me plaignais, on
disait que j'étais un mauvais fils et un mauvais sujet. Je devais
finir par demander pardon.

Aujourd'hui, cinq hommes sont là, par le hasard d'une querelle, à
la discrétion de mon courage, insulteur, témoins et médecin!

Il m'en vient un sourire et même un bout de chanson sur les
lèvres. Je fredonne malgré moi, comme on se frotte les mains quand
on est joyeux.

«Tais-toi!» a fait Collinet à demi-voix.

Il a raison. Je diminue la belle cruauté de notre duel.

Les témoins nous rappellent.

«À vos places!»

Nous devons faire un pas pour indiquer que nous y sommes. Ce pas
fait, nous avons le droit de rester immobiles ou de marcher et
d'attendre.

Je voudrais le toucher. Il a fini par m'irriter avec ses refus
d'excuses. Ma foi, tant pis s'il me descend!

Cette fois encore, je tire le premier.

Legrand reste debout, avance, avance encore.

C'est long. Il tire. Je me crois blessé.

La balle a marqué à blanc.--Comme celles qu'il envoyait hier
dans l'homme en tôle.

Elle a enlevé le lustre du drap et éraillé la manche de mon habit.

Nouvelle démarche des camarades pour arrêter le combat.

Non!

Je trouve que Legrand a tiré trop bien, et moi trop mal. Je trouve
qu'après avoir passé tant de temps dans les champs, s'en aller
sans qu'il y ait un résultat, c'est prêter à rire. Je trouve que
le but est manqué, que l'occasion sera perdue, et qu'elle ne se
représentera peut-être jamais aussi belle.

Une autre idée aussi tracasse mon cerveau. Encore l'idée de
pauvreté.

TOUJOURS LE SPECTRE!

Puisque j'ai tant fait, puisqu'il y a eu déjà deux actes de joués,
jouons le troisième, et jouons-le comme un pauvre qui peut donner
son sang plutôt que son argent; qui aime mieux recevoir
aujourd'hui une balle que recevoir dans l'avenir des avanies qu'il
n'aura peut-être pas le sou pour venger.

Les témoins insistent pour en rester là.

«Oui, si l'on veut me faire ici, sur place, des excuses--et
complètes.»

Mon accent est dur et je semble faire une grâce.

Legrand répond du même ton, et par un signe qui veut dire:
«Recommençons!»

Le ciel est bleu, le soleil superbe! Oh! ma foi! j'aurai eu une
belle minute avant de mourir! Je bois avec les narines et les yeux
tout ce qu'il y a dans cette nature! J'en emplis mon être! Il me
semble que j'en frotte ma peau. Allons! dépêchons, et s'il faut
quitter la vie, que je la quitte, baigné de ces parfums et de
cette lumière!

«Messieurs, quand vous voudrez!» dit un des témoins d'une voix
presque éteinte.

Cette fois, à cinq pas!

J'ai fondu sur Legrand.

Je lâche le chien. Legrand reste immobile: il semble rire.

Je me replace, l'arme à l'oreille!

Où la balle va-t-elle m'atteindre? C'est la sensation de la
douleur qui m'empoigne: elle court sur moi, il y a des places que
je sens plus chaudes. C'est dans une de ces places qu'il va y
avoir un trou où fourrer le doigt, et par où ma vie fichera le
camp.


Mais Legrand a tourné sur lui-même; le sourire que j'attribuais à
la joie d'avoir échappé et de me tenir à sa merci court toujours
sur ses lèvres.

Ce sourire est une grimace de douleur.

J'aperçois un gros flot de sang!

Il tourne encore, essaie de lever son bras qui retombe.

«Je suis blessé.»


On accourt: la balle a fait trois trous, elle a traversé le bras,
et est venue mourir dans la poitrine.

Collinet s'approche, coupe l'habit et, après quelques minutes
d'examen, nous dit à demi-voix:

«La blessure est grave--il en mourra probablement.»

Je ne le crois pas;--pas plus que je ne croirais mourir moi-même,
parce que j'aurais un peu de plomb dans les os. Nous avons
trop de force. Elle ne peut être démolie comme ça en une seconde,
et, d'ailleurs, Legrand a la figure colorée, l'oeil clair.

Il me tend la main.

«Je ne t'en veux pas; mais dans un duel entre nous, il fallait
aller jusque-là.»

Je réponds oui d'un geste et d'un salut.

«Ôtez-moi mes bottines: il me semble que je souffrirai moins.»

Collinet prend son canif pour couper le cuir.

«Non, non, dit Legrand... Je n'ai que celles-là.»

Lui aussi, lui aussi! Il a eu comme moi la préoccupation des _sans
le sou._ Pendant qu'on chargeait les armes; pendant que les
témoins faisaient des phrases pour que nous consentissions à
mettre plus de place entre nous et la mort; pendant que nous
marchions l'un sur l'autre dans cette prairie pleine de fleurs,
pendant toute cette journée d'acharnement sauvage, le spectre de
la misère s'est dressé devant ses yeux comme devant les miens! Le
SPECTRE, toujours le SPECTRE!


L'os est en miettes dans le bras et les bandes de toile se
gonflent de sang. Quelques gouttes ont fait des perles rouges sur
l'herbe: le petit chien vient les flairer et les lécher.

Collinet demande le secours d'un docteur.

Un des témoins et moi, nous partons pour en dénicher un.

Course inutile dans la campagne chaude et vide!

Nous revenons vers Legrand, adossé contre un arbre, le bras
pendant.

«Il est si lourd!» dit-il avec une expression de souffrance.

Que faire de ce grand corps cassé?

Les témoins, qui ont choisi le terrain, l'ont choisi éloigné des
maisons, et l'on n'aperçoit pas même une ferme à l'horizon. On ne
voit que la grande route blanche et des nappes d'herbe verte.

Pour comble de malheur, nous ne nous sommes pas aperçus, en
entrant, que nous enjambions des fossés et des barrières, que nous
nous écorchions à des haies, que nous poussions des obstacles.
Mais à présent, nous voyons que, pour sortir, il faut casser des
branches, sauter un ruisseau, escalader un buisson...


On s'en est tiré tout de même. On a trouvé un endroit par où l'on
a fait passer le cul d'une charrette à bras, dans laquelle on
hisse Legrand; puis, le tassant comme un sac, on l'a accoté dans
un des coins.

Nous nous mettons en route.

Nous voici près de Robinson. Une troupe de joyeux garçons et de
jolies filles blaguent notre _procession_, comme ils appellent
notre défilé muet et triste. Un coucou à voyageurs frôle la roue
de la charrette, et le conducteur fait mine d'agacer avec la mèche
de son fouet Legrand qu'il croit pochard.

«Mais le sang pisse par les fentes!» crie tout d'un coup une
étudiante, en indiquant la place du bout de son ombrelle.

On arrive à deviner ce qui s'est passé, et les promeneurs et les
promeneuses en parlent tout bas. Quelques-uns demandent quel est
celui qui a tiré sur le blessé.

«Il n'a pourtant pas une mauvaise figure, disent les uns.

--Hum!» font les autres.

Il n'y a pas plus de médecin à Robinson qu'ailleurs: ce qui
désespère l'aubergiste chez lequel la charrette est entrée, et qui
voudrait bien se débarrasser de ce paquet sanglant.

On va le débarrasser.

Legrand dit:

«Je ne veux pas mourir ici. Qu'on me ramène à Paris.»

Collinet s'y refuse. Legrand insiste:

«Je t'en prie... je l'exige!»

Où trouver une voiture où l'on puisse l'étendre?

«Cet omnibus?»

On fait marché pour la location de l'omnibus, tapissière fermée
qui a amené les Parisiens à la fête et qui attend le soir pour les
ramener. Il y a des bribes de bouquets qui traînent sur les
banquettes. Il y a un drapeau sur l'impériale, et des pompons
rouges à la tête des chevaux.

L'aubergiste fournit une paillasse.



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