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[Transcriber's note: Jean Racine (1639-1699), _Mithridate_ (1673)
Le texte est en français moderne.]




MITHRIDATE

Tragédie

1673




PERSONNAGES

MITHRIDATE, roi de Pont, et de quantité d'autres royaumes.

MONIME, accordée avec Mithridate, et déjà déclarée reine.

PHARNACE et XIPHARÈS, fils de Mithridate, mais de différentes mères.

ARBATE, confident de Mithridate, et gouverneur de la place de Nymphée.

PHOEDIME, confidente de Monime.

ARCAS, domestique de Mithridate.

GARDES.


La scène est à Nymphée, port de mer sur le Bosphore Cimmérien, dans la
Taurique Chersonèse.


PRÉFACE

Il n'y a guère de nom plus connu que celui de Mithridate. Sa vie et sa
mort font une partie considérable de l'histoire romaine. Et sans
compter les victoires qu'il a remportées, on peut dire que ses seules
défaites ont fait presque toute la gloire de trois des plus grands
capitaines de la République: c'est à savoir, de Sylla, de Lucullus et
de Pompée. Ainsi je ne pense pas qu'il soit besoin de citer ici mes
auteurs. Car, excepté quelque événement que j'ai un peu rapproché par
le droit que donne la poésie, tout le monde reconnaîtra aisément que
j'ai suivi l'histoire avec beaucoup de fidélité. En effet, il n'y a
guère d'actions éclatantes dans la vie de Mithridate qui n'aient trouvé
place dans ma tragédie. J'y ai inséré tout ce qui pouvait mettre en
jour les moeurs et les sentiments de ce prince, je veux dire sa haine
violente contre les Romains, son grand courage, sa finesse, sa
dissimulation, et enfin cette jalousie qui lui était si naturelle, et
qui a tant de fois coûté la vie à ses maîtresses. La seule chose qui
pourrait n'être pas aussi connue que le reste, c'est le dessein que je
lui fais prendre de passer dans l'Italie. Comme ce dessein m'a fourni
une des scènes qui ont le plus réussi dans ma tragédie, je crois que le
plaisir du lecteur pourra redoubler, quand il verra que presque tous
les historiens ont ait ce que je fais dire ici à Mithridate.
Florus, Plutarque et Dion Cassius nomment les pays par où il devait
passer. Appien d'Alexandrie entre plus dans le détail. Et après avoir
marqué les facilités et les secours que Mithridate espérait trouver
dans sa marche, il ajoute que ce projet fut le prétexte dont Pharnace
se servit pour faire révolter toute l'armée, et que les soldats,
effrayés de l'entreprise de son père, la regardèrent comme le désespoir
d'un prince qui ne cherchait qu'à périr avec éclat.
Ainsi elle fut en partie cause de sa mort, qui est l'action de ma
tragédie. J'ai encore lié ce dessein de plus près à mon sujet. Je m'en
suis servi pour faire connaître à Mithridate les secrets sentiments de
ses deux fils. On ne peut prendre trop de précaution pour ne rien
mettre sur le théâtre qui ne soit très nécessaire. Et les plus belles
scènes sont en danger d'ennuyer, du moment qu'on les peut séparer de
l'action, et qu'elles l'interrompent au lieu de la conduire vers la
fin.

Voici la réflexion que fait Dion Cassius sur ce dessein de Mithridate:
" Cet homme était véritablement né pour entreprendre de grandes choses.
Comme il avait souvent éprouvé la bonne et la mauvaise fortune, il ne
croyait rien au-dessus de ses espérances et de son audace, et mesurait
ses desseins bien plus à la grandeur de son courage qu'au mauvais état
de ses affaires. Bien résolu, si son entreprise ne réussissait point,
de faire une fin digne d'un grand roi, et de s'ensevelir lui-même sous
les ruines de son Empire, plutôt que de vivre dans l'obscurité et dans
la bassesse."

J'ai choisi Monime entre les femmes que Mithridate a aimées. Il paraît
que c'est celle de toutes qui a été la plus vertueuse, et qu'il a aimée
le plus tendrement. Plutarque semble avoir pris plaisir à décrire le
malheur et les sentiments de cette princesse. C'est lui qui m'a donné
l'idée de Monime; et c'est en partie sur la peinture qu'il en a faite
que j'ai fondé un caractère que je puis dire qui n'a point déplu. Le
lecteur trouvera bon que je rapporte ses paroles telles qu'Amyot les a
traduites. Car elles ont une grâce dans le vieux style de ce
traducteur, que je ne crois point pouvoir égaler dans notre langue
moderne

Cette-cy estoit fort renommée entre les Grecs, pource que quelques
sollicitations que luy sceust faire le Roy en estant amoureux, jamais
ne voulut entendre à toutes ses poursuites jusqu'à ce qu'il y eust
accord de mariage passé entre-eux, et qu'il luy eust envoyé le diadème
ou bandeau royal, et appellée royne. La pauvre dame, depuis que ce roy
l'eût espousée, avoit vécu en grande déplaisance, ne faisant
continuellement autre chose que de plorer la malheureuse beauté de son
corps, laquelle au lieu d'un mary luy avoit donne un maistre, et au
lieu de compagnie conjugale, et que doit avoir une dame d'honneur, luy
avoit baillé une garde et garnison d 'hommes barbares qui la tenoient
comme prisonnière loin du doux païs de la Grèce, en lieu où elle
n'avoit qu'un songe et une ombre de biens, et au contraire avoit
réellement perdu les véritables, dont elle jouissoit au païs de sa
naissance. Et quand l'eunuque fut arrivé devers elle, et luy eut fait
commandement de par le Roy qu'elle eust à mourir, adonc elle s'arracha
d'alentour de la teste son bandeau royal, et se le nouant alentour du
col s'en pendit. Mais le bandeau ne fut pas assez fort, et se rompit
incontinent. Et lors elle se prit à dire: "Ô maudit et malheureux
tissu, ne me serviras-tu point au moins à ce triste service?" En disant
ces paroles, elle le jeta contre terre, crachant dessus, et tendit la
gorge à l'eunuque.

Xipharès était fils de Mithridate et d'une de ses femmes qui se nommait
Stratonice. Elle livra aux Romains une place de grande importance, où
étaient les trésors de Mithridate, pour mettre son fils Xipharès dans
les bonnes grâces de Pompée. Il y a des historiens qui prétendent que
Mithridate fit mourir ce jeune prince, pour se venger de la perfidie de
sa mère.

Je ne dis rien de Pharnace. Car qui ne sait pas que ce fut lui qui
souleva contre Mithridate ce qui lui restait de troupes, et qui força
ce prince à se vouloir empoisonner, et à se passer son épée au travers
du corps pour ne pas tomber entre les mains de ses ennemis? C'est ce
même Pharnace qui fut vaincu depuis par Jules César, et qui fut tué
ensuite dans une autre bataille.




ACTE PREMIER

SCÈNE PREMIÈRE

XIPHARÈS, ARBATE

XIPHARÈS

On nous faisait, Arbate, un fidèle rapport:
Rome en effet triomphe, et Mithridate est mort.
Les Romains, vers l'Euphrate, ont attaqué mon père,
Et trompé dans la nuit sa prudence ordinaire.
Après un long combat, tout son camp dispersé
Dans la foule des morts en fuyant l'a laissé,
Et j'ai su qu'un soldat dans les mains de Pompée
Avec son diadème a remis son épée.
Ainsi ce roi qui seul a durant quarante ans
Lassé tout ce que Rome eut de chefs importants,
Et qui dans l'Orient balançant la fortune,
Vengeait de tous les rois la querelle commune,
Meurt, et laisse après lui, pour venger son trépas,
Deux fils infortunés qui ne s'accordent pas.

ARBATE

Vous, Seigneur! Quoi? l'ardeur de régner en sa place
Rend déjà Xipharès ennemi de Pharnace?

XIPHARÈS

Non, je ne prétends point, cher Arbate, à ce prix
D'un malheureux Empire acheter le débris.
Je sais en lui des ans respecter l'avantage;
Et content des États marqués pour mon partage,
Je verrai sans regret tomber entre ses mains
Tout ce que lui promet l'amitié des Romains.

ARBATE

L'amitié des Romains? Le fils de Mithridate,
Seigneur! Est-il bien vrai?

XIPHARÈS

N'en doute point, Arbate.
Pharnace, dès longtemps tout Romain dans le coeur,
Attend tout maintenant de Rome et du vainqueur.
Et moi, plus que jamais à mon père fidèle,
Je conserve aux Romains une haine immortelle.
Cependant et ma haine et ses prétentions
Sont les moindres sujets de nos divisions.

ARBATE

Et quel autre intérêt contre lui vous anime?

XIPHARÈS

Je m'en vais t'étonner. Cette belle Monime,
Qui du Roi notre père attira tous les voeux,
Dont Pharnace, après lui, se déclare amoureux...

ARBATE

Hé bien, Seigneur?

XIPHARÈS

Je l'aime, et ne veux plus m'en taire
Puisque enfin pour rival je n'ai plus que mon frère.
Tu ne t'attendais pas sans doute à ce discours;
Mais ce n'est point, Arbate, un secret de deux jours.
Cet amour s'est longtemps accru dans le silence.
Que n'en puis-je à tes yeux marquer la violence,
Et mes premiers soupirs, et mes derniers ennuis?
Mais en l'état funeste où nous sommes réduits,
Ce n'est guère le temps d'occuper ma mémoire
À rappeler le cours d'une amoureuse histoire.
Qu'il te suffise donc, pour me justifier,
Que je vis, que j'aimai la Reine le premier;
Que mon père ignorait jusqu'au nom de Monime,
Quand je conçus pour elle un amour légitime.
Il la vit. Mais au lieu d'offrir à ses beautés
Un hymen, et des voeux dignes d'être écoutés,
Il crut que sans prétendre une plus haute gloire,
Elle lui céderait une indigne victoire.
Tu sais par quels efforts il tenta sa vertu,
Et que lassé d'avoir vainement combattu,
Absent, mais toujours plein de son amour extrême,
Il lui fit par tes mains porter son diadème.
Juge de mes douleurs, quand des bruits trop certains
M'annoncèrent du Roi l'amour et les desseins,
Quand je sus qu'à son lit Monime réservée
Avait pris avec toi le chemin de Nymphée.
Hélas! ce fut encor dans ce temps odieux
Qu'aux offres des Romains ma mère ouvrit les yeux;
Ou pour venger sa foi par cet hymen trompée,
Ou ménageant pour moi la faveur de Pompée,
Elle trahit mon père, et rendit aux Romains
La place et les trésors confiés en ses mains.
Que devins-je au récit du crime de ma mère!
Je ne regardai plus mon rival dans mon père;
J'oubliai mon amour par le sien traversé:
Je n'eus devant les yeux que mon père offensé.
J'attaquai les Romains; et ma mère éperdue
Me vit, en reprenant cette place rendue,
À mille coups mortels contre eux me dévouer,
Et chercher en mourant à la désavouer.
L'Euxin, depuis ce temps, fut libre, et l'est encore;
Et des rives de Pont aux rives du Bosphore,
Tout reconnut mon père, et ses heureux vaisseaux
N'eurent plus d'ennemis que les vents et les eaux.
Je voulais faire plus.



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