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Text on one page: Few Medium Many
Moi, je vais faire un bézigue avec
madame Maloir. J'aime mieux ça.

La sonnerie lui coupa la parole. Ce fut le comble. Encore un
raseur! Elle défendit à Zoé d'aller ouvrir. Celle-ci, sans
l'écouter, était sortie de la cuisine. Quand elle reparut, elle
dit d'un air d'autorité, en remettant deux cartes:

-- J'ai répondu que madame recevait... Ces messieurs sont dans le
salon.

Nana s'était levée rageusement. Mais les noms du marquis de
Chouard et du comte Muffat de Beuville, sur les cartes, la
calmèrent. Elle resta un instant silencieuse.

-- Qu'est-ce que c'est que ceux-là? demanda-t-elle enfin. Vous
les connaissez?

-- Je connais le vieux, répondit Zoé en pinçant la bouche d'une
façon discrète.

Et, comme sa maîtresse continuait à l'interroger des yeux, elle
ajouta simplement:

-- Je l'ai vu quelque part.

Cette parole sembla décider la jeune femme. Elle quitta la
cuisine à regret, ce refuge tiède où l'on pouvait causer et
s'abandonner dans l'odeur du café, chauffant sur un reste de
braise. Derrière son dos, elle laissait madame Maloir, qui,
maintenant, faisait des réussites; elle n'avait toujours pas ôté
son chapeau; seulement, pour se mettre à l'aise, elle venait de
dénouer les brides et de les rejeter sur ses épaules.

Dans le cabinet de toilette, où Zoé l'aida vivement à passer un
peignoir, Nana se vengea des ennuis qu'on lui causait, en mâchant
de sourds jurons contre les hommes. Ces gros mots chagrinaient
la femme de chambre, car elle voyait avec peine que madame ne se
décrassait pas vite de ses commencements. Elle osa même supplier
madame de se calmer.

-- Ah! ouiche! répondit Nana crûment, ce sont des salauds, ils
aiment ça.

Pourtant, elle prit son air de princesse, comme elle disait. Zoé
l'avait retenue, au moment où elle se dirigeait vers le salon;
et, d'elle-même, elle introduisit dans le cabinet de toilette le
marquis de Chouard et le comte Muffat. C'était beaucoup mieux.

-- Messieurs, dit la jeune femme avec une politesse étudiée, je
regrette de vous avoir fait attendre.

Les deux hommes saluèrent et s'assirent. Un store de tulle brodé
ménageait un demi-jour dans le cabinet. C'était la pièce la plus
élégante de l'appartement, tendue d'étoffe claire, avec une
grande toilette de marbre, une psyché marquetée, une chaise
longue et des fauteuils de satin bleu. Sur la toilette, les
bouquets, des roses, des lilas, des jacinthes, mettaient comme un
écroulement de fleurs, d'un parfum pénétrant et fort; tandis que,
dans l'air moite, dans la fadeur exhalée des cuvettes, traînait
par instant une odeur plus aiguë, quelques brins de patchouli
sec, brisés menu au fond d'une coupe. Et, se pelotonnant,
ramenant son peignoir mal attaché, Nana semblait avoir été
surprise à sa toilette, la peau humide encore, souriante,
effarouchée au milieu de ses dentelles.

-- Madame, dit gravement le comte Muffat, vous nous excuserez
d'avoir insisté... Nous venons pour une quête... Monsieur et
moi, sommes membres du bureau de bienfaisance de
l'arrondissement.

Le marquis de Chouard se hâta d'ajouter, d'un air galant:

-- Quand nous avons appris qu'une grande artiste habitait cette
maison, nous nous sommes promis de lui recommander nos pauvres
d'une façon particulière... Le talent ne va pas sans le coeur.

Nana jouait la modestie. Elle répondait par de petits mouvements
de tête, tout en faisant de rapides réflexions. Ça devait être
le vieux qui avait amené l'autre; ses yeux étaient trop
polissons. Pourtant, il fallait aussi se méfier de l'autre, dont
les tempes se gonflaient drôlement; il aurait bien pu venir tout
seul. C'était ça, le concierge l'avait nommée, et ils se
poussaient, chacun pour son compte.

-- Certainement, messieurs, vous avez eu raison de monter,
dit-elle, pleine de bonne grâce.

Mais la sonnerie électrique la fit tressaillir. Encore une
visite, et cette Zoé qui ouvrait toujours! Elle continua:

-- On est trop heureux de pouvoir donner.

Au fond, elle était flattée.

-- Ah! madame, reprit le marquis, si vous saviez, quelle misère!
Notre arrondissement compte plus de trois mille pauvres, et
encore est-il un des plus riches. Vous ne vous imaginez pas une
pareille détresse: des enfants sans pain, des femmes malades,
privées de tout secours, mourant de froid...

-- Les pauvres gens! cria Nana, très attendrie.

Son apitoiement fut tel, que des larmes noyèrent ses beaux yeux.
D'un mouvement, elle s'était penchée, ne s'étudiant plus; et son
peignoir ouvert laissa voir son cou, tandis que ses genoux tendus
dessinaient, sous la mince étoffe, la rondeur de la cuisse. Un
peu de sang parut aux joues terreuses du marquis. Le comte
Muffat, qui allait parler, baissa les yeux. Il faisait trop
chaud dans ce cabinet, une chaleur lourde et enfermée de serre.
Les roses se fanaient, une griserie montait du patchouli de la
coupe.

-- On voudrait être très riche dans ces occasions, ajoutait Nana.
Enfin, chacun fait ce qu'il peut... Croyez bien, messieurs, que
si j'avais su...

Elle était sur le point de lâcher une bêtise, dans son
attendrissement. Aussi n'acheva-t-elle pas la phrase. Un
instant, elle resta gênée, ne se rappelant plus où elle venait de
mettre ses cinquante francs, en ôtant sa robe. Mais elle se
souvint, ils devaient être au coin de la toilette, sous un pot de
pommade renversé. Comme elle se levait, la sonnerie retentit
longuement. Bon! encore un! Ça ne finirait pas. Le comte et
le marquis s'étaient également mis debout, et les oreilles de ce
dernier avaient remué, se pointant vers la porte; sans doute il
connaissait ces coups de sonnette. Muffat le regarda; puis, ils
détournèrent les yeux. Ils se gênaient, ils redevinrent froids,
l'un carré et solide, avec sa chevelure fortement plantée,
l'autre redressant ses épaules maigres, sur lesquelles tombait sa
couronne de rares cheveux blancs.

-- Ma foi! dit Nana, qui apportait les dix grosses pièces
d'argent, en prenant le parti de rire, je vais vous charger,
messieurs... C'est pour les pauvres...

Et le petit trou adorable de son menton se creusait. Elle avait
son air bon enfant, sans pose, tenant la pile des écus sur sa
main ouverte, l'offrant aux deux hommes, comme pour leur dire:
«Voyons, qui en veut?» Le comte fut le plus leste, il prit les
cinquante francs; mais une pièce resta, et il dut, pour l'avoir,
la ramasser sur la peau même de la jeune femme, une peau tiède et
souple qui lui laissa un frisson. Elle, égayée, riait toujours.

-- Voilà, messieurs, reprit-elle. Une autre fois, j'espère donner
davantage.

Ils n'avaient plus de prétexte, ils saluèrent, en se dirigeant
vers la porte. Mais, au moment où ils allaient sortir, de
nouveau la sonnerie éclata. Le marquis ne put cacher un pâle
sourire, tandis qu'une ombre rendait le comte plus grave. Nana
les retint quelques secondes, pour permettre à Zoé de trouver
encore un coin. Elle n'aimait pas qu'on se rencontrât chez elle.
Seulement, cette fois, ça devait être bondé. Aussi fut-elle
soulagée, lorsqu'elle vit le salon vide. Zoé les avait donc
fourrés dans les armoires?

-- Au revoir, messieurs, dit-elle, en s'arrêtant sur le seuil du
salon.

Elle les enveloppait de son rire et de son regard clair. Le
comte Muffat s'inclina, troublé malgré son grand usage du monde,
ayant besoin d'air, emportant un vertige de ce cabinet de
toilette, une odeur de fleur et de femme qui l'étouffait. Et,
derrière lui, le marquis de Chouard, certain de n'être pas vu,
osa adresser à Nana un clignement d'oeil, la face tout d'un coup
décomposée, la langue au bord des lèvres.

Lorsque la jeune femme rentra dans le cabinet, où Zoé l'attendait
avec des lettres et des cartes de visite, elle cria, en riant
plus fort:

-- En voilà des panés qui m'ont fait mes cinquante francs!

Elle n'était point fâchée, cela lui semblait drôle que des hommes
lui eussent emporté de l'argent. Tout de même, c'étaient des
cochons, elle n'avait plus le sou. Mais la vue des cartes et des
lettres lui rendit sa mauvaise humeur. Les lettres, passe
encore; elles venaient de messieurs qui, après l'avoir applaudie
la veille, lui adressaient des déclarations. Quant aux
visiteurs, ils pouvaient aller se promener.

Zoé en avait mis partout; et elle faisait remarquer que
l'appartement était très commode, chaque pièce ouvrant sur le
corridor. Ce n'était pas comme chez madame Blanche, où il
fallait passer par le salon. Aussi madame Blanche avait-elle eu
bien des ennuis.

-- Vous allez tous les renvoyer, reprit Nana, qui suivait son
idée. Commencez par le moricaud.

-- Celui-là, madame, il y a beau temps que je l'ai congédié, dit
Zoé avec un sourire. Il voulait simplement dire à madame qu'il
ne pouvait venir ce soir.

Ce fut une grosse joie. Nana battit des mains. Il ne venait
pas, quelle chance! Elle serait donc libre! Et elle poussait
des soupirs de soulagement, comme si on l'avait graciée du plus
abominable des supplices. Sa première pensée fut pour Daguenet.
Ce pauvre chat, auquel justement elle avait écrit d'attendre le
jeudi! Vite, madame Maloir allait faire une seconde lettre!
Mais Zoé dit que madame Maloir avait filé sans qu'on s'en
aperçût, comme à son habitude. Alors, Nana, après avoir parlé
d'envoyer quelqu'un, resta hésitante. Elle était bien lasse.
Toute une nuit à dormir, ce serait si bon! L'idée de ce régal
finit par l'emporter. Pour une fois, elle pouvait se payer ça.

-- Je me coucherai en rentrant du théâtre, murmurait-elle d'un air
gourmand, et vous ne me réveillerez pas avant midi.

Puis, haussant la voix:

-- Houp! maintenant, poussez-moi les autres dans l'escalier!

Zoé ne bougeait pas. Elle ne se serait pas permis de donner
ouvertement des conseils à madame; seulement, elle s'arrangeait
pour faire profiter madame de son expérience, quand madame
paraissait s'emballer avec sa mauvaise tête.

-- Monsieur Steiner aussi? demanda-t-elle d'une voix brève.

-- Certainement, répondit Nana. Lui avant les autres.

La bonne attendit encore pour donner à madame le temps de la
réflexion. Madame ne serait donc pas fière d'enlever à sa
rivale, Rose Mignon, un monsieur si riche, connu dans tous les
théâtres?

-- Dépêchez-vous donc, ma chère, reprit Nana, qui comprenait
parfaitement, et dites-lui qu'il m'embête.

Mais, brusquement, elle eut un retour; le lendemain, elle pouvait
en avoir envie; et elle cria avec un geste de gamin, riant,
clignant les yeux:

-- Après tout, si je veux l'avoir, le plus court est encore de le
flanquer à la porte.

Zoé parut très frappée.



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